Anna Schwartz et la crise
Par Antoine Belgodere le dimanche 22 février 2009, 17:33 - Lien permanent
J’aime beaucoup Anna Schwartz, car elle a co-écrit avec Milton Friedman un des quelques livres de macroéconomie qui ont compté au vingtième siècle : A monetary history of the United States. Ce livre est facile à résumer : la monnaie a de l’importance dans les fluctuations de l’activité économique. Et, en particulier, elle en a eu dans la grande dépression. Le début des années 1930 a été marqué par une série de faillites bancaires qui ont conduit a une forte diminution de la masse monétaire (la somme de tous les moyens de paiement : billets + comptes courants). Selon Friedman et Schwartz, cette contraction de la masse monétaire a freiné la dépense des agents économiques, conduisant à la crise. Cette histoire peut sembler quelque peu familière aujourd’hui, mais il faut savoir qu’à l’époque où ce live est sorti, les keynésiens triomphants nourrissaient le plus grand des mépris pour la politique monétaire. Selon eux, la crise avait démontré l’inefficacité des politiques monétaires, car les taux d’intérêt extrêmement faibles alors pratiqués par la federal reserve n’avaient pas évité la déroute. Schwartz et Friedman se sont opposés à cette opinion dominante en montrant que, bien au contraire, la politique monétaire avait été restrictive. D’une part, la faiblesse des taux d’intérêt n’était qu’illusoire, car les taux d’intérêt réels, c’est-à-dire déduction faite du taux d’inflation, étaient élevés, puisque l’inflation a été négative sur la période. D’autre part, le taux d’intérêt n’est pas le seul canal par lequel la masse monétaire influence la dépense globale, d’où l’importance, selon eux, de mettre en lumière la contraction de la masse monétaire.
Les monétaristes, comme on a appelé les partisans de la thèse de Friedman et Schwartz, ont souvent été raillés [1], parfois à juste titre, pour leur obsession pour la masse monétaire. On peut notamment, à l’instar de Paul Krugman, leur reprocher d’en faire l’élément déclencheur de la crise. Mais force est de constater qu’ils ont converti la plupart des macroéconomistes à l’idée que la monnaie avait, au moins, une certaine importance.
Il faut comprendre que les débats, à cette époque, étaient rendus plus vifs par leur charge idéologique. En effet, pour les keynésiens, si la politique monétaire était inefficace, il fallait utiliser des moyens bien plus interventionnistes pour stimuler la dépense globale, passant par la dépense publique. Plus généralement, la crise était pour eux un signe de l’instabilité intrinsèque de l’économie de marché. Pour les monétaristes, au contraire, la crise avait été provoquée par l’incurie de quelques fonctionnaires négligents de la fed, et certainement pas par le fonctionnement de l’économie de marché.
Aujourd’hui, Milton Friedman n’aura sans doute pas l’occasion de donner son opinion sur la crise actuelle, puisqu’il est mort. En revanche, du haut de ses 92 printemps, Anna Schwartz a donné à Guy Sorman ses impressions. Et, sans surprise, elle accuse à nouveau les autorités monétaires d’avoir provoqué la crise.
L’argument mérite d’être entendu, mais il me surprend un peu, puisqu’il ne me semble guère compatible avec la théorie monétariste. En effet, à la différence de la grande dépression, sa critique ne porte pas tant sur la gestion de la crise que sur la décennie de politiques monétaires qui la précède. Certes, pour la grande dépression, Friedman et Schwartz ont souligné le caractère trop expansif de la politique monétaire dans les années 20, ce qui a conduit a des excès boursiers. Mais le cœur de la critique portait sur la contraction de la masse monétaire pendant la crise.
Aujourd’hui, quelle est la situation ? Le graphique suivant, réalisé à partir des statistiques monétaires de la fed et des données sur le PIB du BEA, représente l’évolution dans le temps depuis janvier 1991 de trois variables : la masse monétaire au sens strict, à savoir M1 (les billets et les comptes courants), la masse monétaire à un sens plus large, M2 (M1+ tout un tas de livrets ou de comptes d’épargne très liquides avec lesquels vous ne risquez pas de payer votre écran plasma, et qui donc ne sont pas vraiment de la monnaie, mais dont vous pouvez transférer les fonds sur votre compte chèque en un simple clic de souris), et le PIB réel des USA. Ces trois variables sont présentées en base 100 pour janvier 1991.

Qu’observe-t-on ?
Tout d’abord, on remarque quelque chose que les professeurs d’économie monétaire soulignent parfois par parenthèse sans trop s’y attarder à leurs étudiants, à savoir que les différents agrégats monétaires n’ont pas la même évolution, et par conséquent, on peut raconter une histoire différente en choisissant un agrégat différent. Par exemple, si je souhaite fournir une analyse monétariste standard de la crise, je peux malhonnêtement choisir de commenter M1, en disant qu’au fond, c’est le seul agrégat authentiquement monétaire. Ce faisant, j’observe que la crise, commençant en 2007, a été précédée de plusieurs mois de stagnation de la masse monétaire, conduisant à une stagnation, puis à une contraction de la dépense globale.
Mais cette analyse serait vraiment malhonnête, car l’analyse de M2 montre que la monnaie, au sens large, a augmenté beaucoup plus rapidement que le PIB lors des dix années précédant la crise. Si les agents économiques avaient été restreints dans leurs dépenses par un manque de moyens de paiement, ils auraient tout simplement reversé une partie de leurs codevi (enfin, de leurs équivalents étatsuniens) sur leur compte courant pour palier à ce manque.
D’ailleurs, Anna Schwartz se garde bien de dire que la masse monétaire n’a pas assez augmenté. Selon elle, elle a trop augmenté, ce qui confirme qu’elle s’intéresse à M2 (ou M3) plus qu’à M1. Quelle est la conséquence d’un accroissement de la masse monétaire plus rapide que la production, selon les monétaristes ? A vitesse de circulation constante, la conséquence est une augmentation de l’inflation. Ce n’est pas ce qui a été observé aux USA depuis 10 ans. Pourtant, la conséquence de cet excès de liquidité a bien été une hausse de prix, mais pas de prix des bien de consommation. Lors de la bulle des dotcoms, ce sont les prix des actions, en particulier du Nasdaq, qui ont crû, lors de la bulle immobilière, ce sont ceux des maisons. Finalement, à ce stade, l’analyse monétariste est valable, à condition de comprendre le P de l’équation MV=PY au sens large, incluant le prix des actifs. L’enchaînement logique serait donc : excès de monnaie pendant 10 ans => bulles => krach => crise.
En revanche, ce qui met en défaut l’analyse monétariste, c’est l’extrémité du graphique, sur laquelle on lit que la masse monétaire a grimpé en flèche depuis août 2008, soit depuis plus de 6 mois.

(base 100 janvier 2005)
Or cette forte croissance des moyens de paiement ne s’accompagne visiblement pas, bien au contraire, d’une hausse de la dépense globale. Rappelons que, selon Friedman et Schwartz, si la masse monétaire ne s’était pas contractée au début des années 30, la crise aurait pris fin plus tôt. On m’objectera que 1-, l’impact de la masse monétaire sur la dépense est décalée (en moyenne de 16 mois d’après A monetary history of the United States), et que 2-, si d’autre facteurs que la monnaie font baisser la dépense globale, et ralentissent la vitesse de circulation, alors la masse monétaire devrait augmenter beaucoup pour maintenir la dépense globale. C’est là que le bât blesse, puisque Anna Schwartz, après avoir passé sa vie à prétendre qu’il n’y avait pas assez de monnaie en 1930, s’indigne de ce qu’au début d’une crise comparable, il y en ait aujourd’hui trop. Son argument est que, plutôt que de vouloir à tout prix éviter la crise, il est préférable de laisser le marché corriger les erreurs du passé. Si je le comprend bien, son argument me parait plus proche de l’analyse autrichienne du cycle que de l’orthodoxie monétariste : la période d’expansion monétaire aurait envoyé de mauvais signaux au marché. Le problème concernait donc davantage les prix relatifs, que l’inflation en soi, fut-elle boursière. Le cadre monétariste, au contraire, s’intéresse aux grandeurs agrégées. Dans ce cadre, si la dépense publique globale n’est pas assez importante pour que soient utilisées toutes les capacités de production du pays, alors une stimulation monétaire devrait régler le problème, et ce quel que soit le secteur qui bénéficie du stimulus.
Je dois confesser que je suis plus familier avec l’œuvre de Friedman qu’avec celle de Schwartz, et les contradictions que je crois déceler dans son discours trahissent peut-être simplement cette méconnaissance. C’est pourquoi je suis ouvert à tout commentaire pouvant éclairer ma lanterne, en plus de ceux qui rectifieront mes approximations (comme d’hab…).
[1] "Another difference between Milton [Friedman] and myself is that everything reminds Milton of the money supply ; well, everything reminds me of sex, but I try to keep it out of my papers".Robert M. Solow via éconoclaste.


Commentaires
Sur la fin de sa vie, Milton Friedman s'est prononcé pour fixer l'agrégat M0 (en gros billets+comptes de la FED) une fois pour toutes, ce qui est en contradiction totale avec "A Monetary History of the United States" puisque cet agrégat est resté constant jusqu'à l'élection de Roosevelt (à l'inverse de M1 qui a plongé et dont l'effondrement serait selon ce livre responsable de la crise).
Cela explique peut-être ce que vous trouvez bizarre dans la position d'Anna Schwartz.
Voici d'ailleurs un échange d'emails à ce sujet entre G.Mankiw et M.Friedman:
http://gregmankiw.blogspot.com/2006...
Merci Fred pour ce lien. Je partage la surprise de G.Mankiw sur la proposition de maintenir constante la base monétaire...
A noter que cet échange de mails a lieu 3 mois avant la mort de Friedman. Jusqu'au bout !
"Or cette forte croissance des moyens de paiement ne s’accompagne visiblement pas, bien au contraire, d’une hausse de la dépense globale."
Rien d'étonnant si on imagine, intuitivement, que cette hausse des moyens de paiement n'est pas homogènement distribuée dans la population et se fait essentiellement au bénéfice d'entités qui, structurellement, ne font pas varier leur consommation en fonction du montant des liquidités qu'elles possèdent.
J'ai dit "dépense" pas "consommation"
Donc, si je comprends bien, pour vous, une banque centrale ne peut réagir à une crise qu'en baissant drastiquement ses taux d'intérêt (comme maintenant) ou en contractant la masse monétaire d'un tiers (comme après 1929) ? N'y a-t-il aucune autre alternative ?
Pierre : c'est une critique de cohérence interne. Dans la logique monétariste,
trop de monnaie => inflation,
pas assez de monnaie => dépression,
monnaie stable => bien.
Ce que je souligne, c'est que Anna schwartz établit un lien
trop de monnaie => dépression,
qui pourrait se comprendre dans un cadre autrichien, mais que j'ai du mal à faire cadrer avec les thèses monétaristes.
Effectivement, Anna schwartz rejoint l'ecole autrichienne. Elle n'est pas la seule d'ailleurs, puisque beaucoup de chefs d'entreprise propose la reduction temporaire de la masse salariale (par reduction du temps de travail, comme remede au chomage). C'est le moyen de contourner l'obstacle de la fixité des salaires, decrit par l'ecole autrichienne.
Sauf possible erreur de la part de l'amateur que je suis, c'est la très ancienne théorie quantitative de la monnaie qui postule que les prix sont flexibles à la hausse comme à la baisse selon l'offre de monnaie, en s'appuyant sur la convertibilité fixe de la monnaie en or. La théorie monétariste ne (me semble pas) se prononce(r) pas sur la flexibilité à la baisse des prix, notamment pour s'affranchir de la contrainte de convertibilité fixe de la monnaie en or. Mais je peux me tromper.
(désolé pour l'éventuel pinaillage)
@Passant : je ne vois pas de problème de pinaillage, mais peut-être un léger HS. L'ancienne théorie quantitative de la monnaie supposait simplement une relation proportionnelle entre la masse monétaire et les prix, qui marche donc dans les deux sens.
Schwartz semble bien avoir viré autrichienne, c'est en tout cas ce qui est dit ici :
http://blogsandwikis.bentley.edu/th...
C.H. : merci pour ce lien qui me réconforte beaucoup :-) Je précise que je n'avais pas lu ce blog avant d'écrire mon billet, faute de quoi je me serais contenté d'un lien...
(C'était juste parce que vous disiez "pas assez de monnaie => dépression" au sujet des monétaristes... je doute qu'ils aient jamais réellement affirmé cela, mais bon, je suis vraiment mal placé pour l'affirmer)
(oh... personne n'est bien ou mal placé pour s'exprimer, c'est cool ici, c'est un blog ! Disons que, par définition, on peut dire "monétariste = personne qui adhère à la thèse selon laquelle le manque de monnaie est responsable de la grande dépression", en tout cas, au sens premier du terme)
Gotcha : "Perhaps the most misunderstood aspect of A Monetary History is the way that Friedman and Schwartz treat Nonmonetary factors. Their approach is to assume a "real" business cycle, which is then pushed a pulled by monetary factors. I use the term "real" with some trepidation. What Friedman and Schwartz have in mind is the sort of cycle described by Wesley C. Mitchell, Arthur Burns, and other scholars at the National Bureau of Economic Research in work that preceded A Monetary History, rather than what now goes by the name "real business cycle." Yet there is a family resemblance worth stressing. Friedman and Schwartz, unfortunately for us, say little about the sources of this cycle, although at times they make some interesting observations about the tendency of good harvests in the United States to occur at the same time as bad harvests in Europe, and a few other factors. "
http://eh.net/bookreviews/library/r...
Passant, vous vous lancez dans le reader's digesting ? A moins que... vous ne pensez pas que ces quelques lignes contredisent la définition que j'ai donnée du monétarisme ?... Si ?...
Je ne me risquerai pas à définir ce qu'est le monétarisme ou quoi que ce soit d'autre d'ailleurs. Cependant, je pense que résumer la pensée de Schwartz & Friedman à ce divers auteurs nomment monétarisme pour ensuite le commenter ne les flattera pas davantage que Keynes ne flatta Say en reformulant en ses propres termes la loi de Say.
Par contre, je ne suis pas certain qu'il y ait une profonde évolution de la pensée de Schwartz de 1963 à nos jours : mais évidemment, ça dépend de là où on fixe les points de clivage. Je doute cependant que quelque monétariste que ce soit ait jamais sincèrement pensé que les politiques monétaires ont des conséquences aussi directes sur l'économie que la gravité sur la chute des corps.
Je ne sais trop quoi dire pour vous aider à dissiper vos doutes, sinon peut être un classique "renseignez-vous" :-)
On peut commencer par ça : la position des monétaristes sur l'impact de la monnaie sur l'économie réelle y est relativement bien expliquée, de même que la controverse les opposant aux premiers keynésiens qui, eux, niaient l'importance de l'offre de monnaie sur l'activité économique (en ces temps là)
Sur le sujet, auriez-vous lu ce billet tout récent de Paul Krugman intitulé "Friedman et Schwartz avaient tort" ? : http://krugman.blogs.nytimes.com/20...
Merci pour le lien, Moggio. Non, je ne l'avais pas lu. Mais Krugman ne dit rien ici sur le discours actuel de Schwartz. Cela dit, il y a fort longtemps que Krugman pense que Friedman et Schwartz avaient tort.