75%
Par Antoine Belgodere le mercredi 6 juin 2012, 17:37 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Mon approche de la question consiste bêtement à faire une colonne d'avantages et d'inconvénients. La colonne d'avantages est presque vide, tandis que la colonne d'inconvénients est pleine de points d'interrogation. Comme je suis assez averse au risque, je préfèrerais que l'expérience ne soit pas tentée.
Quels seraient les avantages d'un tel taux de taxe ? Réponse évidente : des recettes fiscales. Le problème est qu'elles seront vraisemblablement négligeables. D'après ce document de l'insee (cf p.2), les revenus supérieurs à 1 million d'euros représentent à peu près 0.005% de la population, soit à peu près 3000 personnes. En admettant que ces gens gagnent en moyenne 3 millions d'euros (pour les geeks, l'estimation vient du calcul suivant : on sait que pour les hauts revenus, le groupe des personnes qui gagnent plus que x gagnent, en moyenne (notée m), 1,5 fois plus que m-x. Ici, x=1million, et donc m=3millions, car 3=1.5*(3-1)), ça représenterait un supplément de recettes de moins de 2 milliards d'euros, soit moins de 0.1% de PIB (en comptant que la tranche supérieure passerait de 45% à 75%, et en supposant qu'aucune exonération ne sera possible, ce qui visiblement ne sera pas le cas).
Libre à chacun de penser que c'est mieux que rien, et d'ailleurs je n'ai pas dit que la colonne des avantages était vide, j'ai dit qu'elle l'était presque. Pour ceux qui seraient choqués qu'on puisse considérer une recette fiscale comme un avantage, l'argument utilitariste classique consiste à dire que la valeur d'un euro de plus ou de moins est infiniment plus faible pour un millionnaire que pour un individu moyen ou un pauvre, et que, par conséquent, les transferts de revenu dans le sens riches->pauvres augmentent le bien être total. Selon cet argument, les questions posées par la fiscalité du contribuable moyen sont différentes de celles posées pour les contribuables les plus riches. Pour le contribuable moyen, la recherche d'un taux d'imposition optimal doit mettre en balance l'utilité marginale de la dépense publique avec celle de la dépense privée. Pour les contribuables les plus riches, le taux d'imposition optimal est simplement celui qui maximise la recette fiscale. Mon propos n'est pas de discuter cette idée, qui relève davantage des présupposés philosophiques de chacun que de l'analyse économique à proprement parler.
Que mettre d'autre dans la colonne des avantages ? A mon sens, plus grand chose.
D'abord, faut-il y faire figurer la satisfaction populaire liée à une punition des riches ? Là encore, on sort du champs de l'analyse économique, mais à titre personnel, je doute que la jalousie et le ressentiment constituent de bons guides pour la politique fiscale.
Plus subtil : une part importante des revenus des plus riches ne relève-t-elle pas davantage de rentes abusives que de pures créations de richesse ? C'est très probablement vrai. Ce petit club de 3000 gagnant plus d'un million d'euros n'est constitué que d'une petite part d'innovateurs géniaux, de chanteurs populaires ou de Zinedine Zidane, et d'une grande part de PDG bedonnants, issus de milieux endogames dans lesquels le salaire d'un dirigeant dépend largement de retours d'ascenseur d'un conseil d'administration à l'autre, et de traders mégalomanes dont les bonus sont une fonction croissante des risques qu'ils auront fait subir au système financier mondial.
Mais ce serait une erreur, sur cette question, de raisonner en termes de majorité-minorité. Les problèmes liés à de hauts revenus indus doivent être traités à la source, car ils ne posent pas uniquement des problèmes distributifs, ils sont également source d’inefficacité. Si les rémunérations des dirigeants diminuent de façon indue la rentabilité de leur société (hé oui, quand on s'indigne des rémunérations excessives des PDG, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit essentiellement d'un conflit entre un travailleur (le PDG) et des capitalistes (les actionnaires)), il importe de réglementer ce secteur de manière à ce qu'il s'approche d'une situation concurrentielle, par exemple en faisant que la rémunération des dirigeants soit décidée à l'AG, et non au CA. De la même manière, savoir si un nouveau Jérôme Kerviel sera taxé à 75% au-delà du premier million gagné m'indiffère totalement : ce que je souhaite, c'est que son mode de rémunération (et non son niveau de rémunération) ne l'incite pas à mettre en péril le système financier. Pour prendre un exemple plus parlant, si un gangster gagne 10 millions d'euros par an en braquant des banques, je préfèrerais qu'on l'empêche de braquer des banques plutôt que de taxer son butin à 75%.
Reste la minorité. Celle des innovateurs. Celle de ceux qui doivent leur revenu élevé à de vraies créations de richesses et non à des activités prédatrices. Le fait qu'ils ne constituent qu'une minorité, peut-être infime, des plus riches n'est pas un argument suffisant pour les exclure de l'analyse. Le propos n'est pas ici de s'assurer que ces innovateurs soient récompensés pour une question de justice, mais que 1- ils continuent à innover, et 2- qu'ils innovent en France.
Ces considérations paraissent d'une grande banalité, mais elles ne sont, étonnamment, guère discutées par les tenants, y compris les plus sérieux, d'une fiscalité très lourde pour les hauts revenus.
Prenons l'exemple de cet article de Peter Diamond et Emmanuel Saez, publié par le prestigieux Journal of Economic Perspective, et qui a tant fait parler de lui outre-atlantique il y a quelques mois de cela. Le point principal de cet article est de proposer un taux de taxe de 70% pour les hauts revenus. Journal of Economic Perspective, c'est pas l'organe de presse du front de gauche ! Diamond et Saez sont des gens très sérieux, qui n'avancent pas un chiffre aussi élevé pour faire plaisir à un électorat populiste. Ils expliquent d'ailleurs clairement qu'aller au-delà serait une mauvaise idée. 70% est, selon eux, un optimum. Comment obtiennent-ils ce chiffre ? D'abord, l'objectif poursuivi est en ligne avec l'argument utilitariste exposé plus haut : il s'agit de maximiser la recette fiscale. Un petit calcul montre que la recette fiscale est maximale pour un taux de taxe (pour les hauts revenus) de 1/(1+1,5*e) où 1,5 est le même 1,5 que celui de la formule pour les geeks quelques lignes plus haut, et où e est un paramètre comportemental. e désigne la manière dont les revenus déclarés par les contribuables réagissent aux variations de "100 moins le taux de taxe". Par exemple, si le taux de taxe passe de 40% à 37%, alors "100 moins le taux de taxe" passe de 60% à 63%, soit une augmentation de 5% (100*(63-60)/60). Si e vaut 0,5, cela signifie que cette baisse du taux de taxe augmentera de 2,5% le revenu déclaré par les contribuables concernés.
Donc, plus e est grand, plus les contribuables sont sensibles aux taxes dont ils auront à s’acquitter lorsqu'ils déterminent les efforts qu'ils fournissent pour gagner leur vie. Les auteurs constatent que la valeur de e est variable selon les études, mais tourne autour de 0,25, ce qui porte le taux de taxe optimal (pour les riches) à environ 73%. En fixant une fourchette de valeurs qu'ils jugent raisonnables pour e, les auteurs calculent que le taux optimal devrait se situer quelque part entre 54% et 80%.
Premier commentaire, c'est un peu large ! On ne peut blâmer les auteurs pour cela : en général, l'imprécision des résultats, en économie, provient moins du dilettantisme des économistes que de l'impalpabilité intrinsèque de leur objet d'étude. Par contre, cette imprécision devrait inciter à la prudence !
Deuxième commentaire, la méthode utilisée n'est, à mon très humble avis, pas la bonne, car le modèle sous-jacent n'est pas le bon. De quel modèle s'agit-il ? Appelons-le le modèle DS (initiales des auteurs).
Selon le modèle DS, les individus perçoivent une rémunération horaire égale à leur productivité marginale (éventuellement augmentée d'une marge). Or la productivité est distribuée de façon inégale dans la population, si bien que certains individus ont une productivité, et donc un salaire, extrêmement élevés par rapport à la moyenne. Ces personnes, connaissant leur salaire horaire, doivent décider de leur temps de travail. Or, les taxes diminuent leur salaire horaire net, si bien qu'elles les incitent à travailler moins. Mais en observant la réaction empirique des riches à des variations de taxes passées, on peut estimer que cet effet incitatif est relativement faible, si bien qu'on peut augmenter les taux de taxe de façon substantielle, sans trop réduire leur assiette.
Ce modèle, de facture très classique, est certainement valable pour la plupart des gens les plus riches. Mais pour comprendre l'impact de la fiscalité sur les hauts revenus sur les innovateurs, et donc sur l'innovation, je préfère me référer à une vision schumpetérienne de l'économie. Voyons ce que dirait sur la question un modèle SR, pour Schumpeter et Romer, Paul Romer ayant remis les idées de Schumpeter au goût du jour dans les années 1990.
D'après le modèle SR, les talents ne sont pas nécessairement répartis de façon aussi inégalitaire que dans le modèle DS. A la limite, on pourrait considérer que tout le monde a le même talent. Dans ce modèle, les agents économiques ont à faire deux choix : 1- choisir entre une carrière d'innovateur et une carrière plus classique, disons d'administrateur, et 2- choisir entre travailler chez eux ou s'expatrier. Le premier choix s'apparente au choix d'une loterie. La carrière d'administrateur est sûre, mais rapporte relativement peu. La carrière d'innovateur est plus risquée : elle peut rapporter énormément ou très peu selon la chance de l'innovateur. (j'appelle 'chance' ce que d'autres appelleraient 'intuition', 'vision', 'génie'...). Évidemment, ces deux carrières requièrent des investissements différents. Par exemple, on étudiera plus volontiers le droit pour être administrateur, l'ingénierie pour être innovateur. L'administrateur fera, après ses études, un stage dans une préfecture tandis que l'innovateur prendra un petit boulot dans une boite d'informatique pour apprendre le fonctionnement de ce milieu. Pour le second choix, l'arbitrage est simple, il s'agit de comparer un gain espéré à l'étranger, éventuellement diminué d'un coût psychologique lié à l’exil, avec le même gain espéré sur place.
Dans ce modèle, le rôle du hasard, de l'incertitude, est capital, car il permet de comprendre pourquoi un taux marginal d'imposition élevé peut concerner beaucoup plus de monde qu'il n'y a effectivement de contribuables dans la classe qui doit payer ce taux. Pour faire son choix, un agent économique doit raisonner en termes d’espérance mathématique. Par exemple, quelqu'un qui se lance dans une carrière d'innovateur estime avoir 33% de chances d'échouer, et donc de ne rien gagner du tout, et d'être obligé de se reconvertir, 33% de chances d'avoir un semi-succès et de gagner autant d'argent que s'il avait opté pour une carrière d'administrateur, 33% de chances de réussir et de gagner plusieurs millions par an, et 1% de chances de devenir Mark Zuckerberg, avec une fortune qui, placée à 3% représenterait un revenu de plusieurs centaines de millions de dollars par an. Même s'il n'y a qu'une chance sur 100 que cet individu soit lourdement affecté par une fiscalité très forte sur les hauts revenus (ex post), cette chance sur 100 est multipliée par une perte très forte, si bien qu'elle peut avoir une influence non négligeable sur l'espérance mathématique de gain d'un innovateur (ex ante). La suite du modèle est simple, une fois que chaque agent a choisi son métier et son pays, les administrateurs touchent leur paie, et on jette des dès en l'air pour déterminer le revenu individuel de chaque innovateur. Pour savoir si un individu fera le choix d'innover dans son pays, il doit donc comparer l'espérance mathématique de ses gains dans cette situation avec l'espérance mathématique de ses gains s'il innove à l'étranger et à ses gains s'il préfère devenir administrateur. Dans ce modèle, la fiscalité sur les hauts revenus diminue l'espérance mathématique de gains des innovateurs locaux, et donc rend plus probable le renoncement à cette activité.
En se centrant sur l'innovation, le modèle SR apporte deux éléments importants, absents du modèle DS.
Le premier, c'est la présence d'externalités en matière d'innovation. Une idée très consensuelle chez les spécialistes de la croissance économique est la théorie des "nains sur des épaules de géants". Cette théorie indique que si la science progresse, ce n'est pas tant grâce à quelques génies isolés les uns des autres que grâce à la confrontation des idées d'une infinité de chercheurs au talent et à l'intuition variables, qui permet de temps à autre à un génie de réaliser la combinaison d'idées gagnante qui révolutionne la connaissance humaine. En d'autres termes, Facebook, c'est très bien, mais Mark Zuckerberg seul au milieu du désert ne peut rien inventer du tout. Ce qui fait la créativité de la silicon valley, ce sont davantage ses milliers de programmateurs anonymes que quelques génies. L'ironie, c'est que ces milliers de programmateurs anonymes sont vraisemblablement stimulés (entre autres choses) par le rêve de devenir, un jour peut-être, le nouveau Mark Zuckergberg. Cet effet ne peut pas être pris en compte dans le modèle DS, où il est implicitement supposé que réduire le revenu hors taxe d'un individu est sans incidence sur le revenu du reste de la population. Cet argument est d'ailleurs mis en avant explicitement par Krugman (qui prend la défense de Diamond et Saez) :
(...) textbook economics says that in a competitive economy, the
contribution any individual (or for that matter any factor of production) makes
to the economy at the margin is what that individual earns — period. What a
worker contributes to GDP with an additional hour of work is that worker’s
hourly wage, whether that hourly wage is $6 or $60,000 an hour. This in turn
means that the effect on everyone else’s income if a worker chooses to
work one hour less is precisely zero. If a hedge fund manager gets $60,000 an
hour, and he works one hour less, he reduces GDP by $60,000 — but he also
reduces his pay by $60,000, so the net effect on other peoples’ incomes is
zip.
Dans la mesure où il prend l'exemple de gestionnaires de hedge funds, on peut lui donner raison, mais l'analyse ne marche plus en ce qui concerne les innovateurs. Et encore une fois, même si les innovateurs sont minoritaires, voire ultra-minoritaires chez les plus riches, ce sont eux qui comptent le plus !
Le deuxième élément qu'apporte le modèle SR, c'est le long terme. D'une part parce qu'il invite à tenir compte de choix à long terme des individus (disons en termes de choix de carrière). D'autre part, et surtout, parce qu'il est largement reconnu que l'innovation est le moteur de la croissance économique à long terme. L'effet des taxes sur les hauts revenus ne devrait donc pas être estimé sur la base d'une réaction à court terme du revenu déclaré à une variation de taxe, mais bien sur la base des conséquences à long terme. Diamond et Saez reconnaissent d'ailleurs cette limite dans l'article (It is conceivable that a more progressive tax system could reduce incentives to accumulate human capital in the first place. The logic of the equity-efficiency trade-off would still carry through, but the elasticity e should reflect not only short-run labor supply responses but also long-run responses through education and career choices. While there is a sizable multiperiod optimal tax literature using life-cycle models and generating insights, we unfortunately have little compelling empirical evidence to assess whether taxes affect earnings through those long-run channels.). C'est très honnête de reconnaitre cette limite, mais elle est si forte qu'elle devrait, là encore, inciter à la prudence.
J'ajoute que tenir compte de l'innovation donne plus de poids aux arguments mettant en garde contre l'évasion fiscale. Dans le modèle DS, le problème de l'évasion fiscale existe aussi, car il risque d'augmenter la valeur du fameux paramètre e, et donc de diminuer le taux de taxe optimal. Mais le problème est, dans ce cas uniquement fiscal : si un gestionnaire de fonds décide, en raison d'une fiscalité peu attractive, de quitter son pays, ça n'a pas tant d'importance, car de toutes façons, son revenu correspond grosso-modo à sa contribution au PIB, voire plus s'il dispose d'un pouvoir de négociation de son revenu anormal. Je précise que, même dans ce cadre là, les contre-arguments des partisans d'une taxe très élevée pour les plus riches me semblent un peu légers. Comme je l'ai déjà mentionné dans un précédant billet, les trois auteurs de Pour une révolution fiscale (dont Emmanuel Saez d'ailleurs) se contentent d'un "le risque migratoire des personnes apparaît nettement moins important [que celui des entreprises], si l'on excepte le cas de sous-populations très particulières tels que les footballeurs professionnels." sans référence pour étayer ce propos (à moins qu'il n'y en ait une ailleurs qui ait échappé à mon attention !). [Add le 12/06 à 20h44 : lire chez Captain Economics une présentation du papier concernant les footballers cité par Piketty et al.]
Mais si l'on tient compte des activités innovantes, ce risque migratoire prend une importance plus grande. Si le prochain Mark Zuckerberg nait dans un pays taxant les revenus supérieurs à 1 million d'euros à 75%, non seulement il ira vraisemblablement créer le prochain facebook ailleurs, mais il sera vraisemblablement suivi par nombre de ses compatriotes qui espèrent, eux aussi, être les prochains Mark Zuckerberg.
Au bout du compte, si je mets en balance une recette fiscale d'un millième de point de PIB avec un risque potentiel de perdre des activités innovantes, il suffit que l'innovation ait un impact très faible sur la croissance (alors qu'il est vraisemblablement très fort) pour me convaincre que le jeu n'en vaut pas la chandelle. D'ailleurs, pour être honnête, je doute que le nouveau président tienne à cette promesse comme à la prunelle de ses yeux. Et de la même manière que son prédécesseur avait fini par renoncer au bouclier fiscal, il pourra s'honorer de faire son mea culpa sur ce sujet, se grandir en confessant une erreur. Après tout, quel président normal ne fait pas d'erreur ?


Commentaires
Interessant. Est-ce que la situation la plus simple n'est pas finalement de garder cette taxe a 75% mais d'en dispenser les innovateurs?
Vous relevez justement que les tres riches sont peu nombreux mais qu'ils ne constituent pas un groupe homogene. Je pense que les salaires de certains tres riches peuvent poser des problemes. Vous citez justement les PDG qui arrivent a negocier des salaires tres eleves grace a leurs relations. Bien sur, il faudrait corriger le probleme a la base mais ce n'est pas si facile et en attendant il est important de ne pes les laisser trop s'enrichir car les pouvoirs economique et politique sont lies.
Je pense aussi que les tres fortes remunerations de certains sportifs posent problemes. Cela amene, d'une facon similaire a votre exemple de l'innovateur, un grand nombre de personnes a tenter leur chance pour devenir sportif professionnel. Comme une immense majorite echoue et que les competences acquises sont difficilement utilisables dans le monde professionnel, il y a un enorme gachis de capital humain. De plus, ceux qui reussissent ce creent pas d'externalites positives comme dans le cas des innovateurs. Une taxation tres elevee des salaires de ces sportifs est surement le meilleur moyen pour lutter contre cette externalite negative
@blaise : sur le principe, pourquoi pas, mais concrètement, il est impossible de créer une classe de contribuables « innovateurs » et une classe de « parasites ». On parle d’impôt sur le revenu, donc dans tous les cas, ces gens perçoivent soit des dividendes, soit des salaires. Comment identifier une activité qui fait de vous, à vie, un innovateur exonéré des 75%, sans être trop large pour que tout le monde puisse facilement tomber dans cette définition, ni trop restrictif pour que des tas d’innovateurs informels soient découragés ? En ce qui me concerne, je préfère largement qu’on réglemente le mode de fixation de la rémunération des PDG et des traders.
Concernant le football, à titre très personnel, je défends des équipes à petit budget qui auraient tout à gagner à ce que les grosses stars des gros clubs aillent se faire acclamer ailleurs. Mais je ne suis pas sûr que la qualité du spectacle s’en sorte grandie (bon, je ne vais pas jusqu’à considérer les footeux comme des innovateurs. Encore que Zidane…)
Il me semble quand même que vous négligez un point très important dans votre analyse : le taux de 75% ne s'applique pas à tous les revenus...
Si on reprend l'exemple de Mark Zuckerberg (et d'une grande majorité des innovateurs de la Silicon Valley), sa fortune ne provient pas de son salaire, mais des parts qu'il détient dans sa société, Facebook, qu'il a "achetées" une bouchée de pain lors de sa fondation, et qu'il peut revendre une somme faramineuse aujourd'hui. S'il habitait en France, la revente de ses parts ne serait pas taxée à 75%, mais à un peu moins de 40%, grâce au prélèvement forfaitaire libératoire. Et même après avoir récolté l'argent de la revente de ses parts, les revenus de placement de cet argent seraient eux aussi imposés au régime du PFL.
Il touche bien un salaire, mais d'après cette source (http://www.votresalaire.fr/main/sal...) il n'est que de 1,13 millions d'euros : la réforme de Hollande le ponctionnerait donc de 100k€ par an. Pas vraiment de quoi le faire fuir...
Et c'est là tout l'intérêt de ce taux de 75% appliqué uniquement aux salaires : les investisseurs, entrepreneurs, innovateurs, etc qui quittent le confort de ce que vous appelez assez justement la "carrière d'administrateur" et prennent des risques en espérant gagner plus vont en très grande majorité tirer leurs revenus d'un capital (les parts de leurs société), et non d'un salaire. Et ils ne seront donc pas concernés par cette tranche d'impôt.
Ceux qui vont être touchés sont justement ceux qui ont choisi la "carrière d'administrateurs", mais ont quand même réussi à dégoter un salaire de plus d'un million d'euros. Si l'on met de côté les fils à papa, pour atteindre ce type de poste il faut généralement faire des études d'élite (genre polytechnique), puis s'orienter vers les services financiers des grandes entreprises françaises afin d'avoir moins d'échelon à gravir et de les monter plus vite, ce qui est un apport plutôt faible à la société. Si la fiscalité a autant d'impact sur le choix de carrière que ce que vous laissez entendre, cette réforme pourrait même pousser ces cerveaux vers de meilleurs usages, comme l'innovation, en rendant moins intéressante la carrière de pantouflard de CA...
@FFB : OK avec votre remarque. Cela dit, mon billet répond en fait moins directement à la proposition de François Hollande, dont les contours, à ma connaissance, ne sont pas encore précisés, qu'à l'idée de taxer réellement tous les revenus à des taux très élevés, qui est défendue en particulier par Diamond et Saez dans l'article que je cite et dans la "révolution fiscale" de Piketty. Idée défendue également par Krugman sur son blog.
Maintenant, si effectivement la proposition ne devait toucher que les revenus salariaux, resterait la question de l'intérêt d'une telle mesure, qui ne toucherait personne : transformer un revenu du travail en revenu du capital est le B-A-BA de l'optimisation fiscale. Dans ces conditions, les 2 milliards évoqués dans l'article seraient réduits à trois fois rien, car combien de salariés gagnent plus d'un million d'euros ? Une petite poignée de footballeurs et de PDGs ? Même les gestionnaires de patrimoines auront toutes les facilités pour ne plus se salarier. Donc, en faisant ça, on n'est même pas sûr de toucher les hauts revenus "parasites".
Ceci étant dit, à choisir, je préfère une mesure symbolique (même si le symbole en question ne me parle guère) qui ne concerne personne et qui ne rapporte rien à une mesure potentiellement destructrice d'activités innovantes.
PS : désolé pour le retard de publication du message, vous avez été coincé par l'antispam du blog.
Je ne suis pas d'accord avec vous : je ne pense pas que Piketty ait dans l'idée que ce taux d'imposition soit de nature à maximiser les recettes fiscales. Il s'agit avant tout d'obtenir de bonnes incitations.
Vous pouvez regarder cette itw (payante malehureusement) par exemple ou il explique bien son point de vue http://www.alternatives-economiques...
En gros, les trop haut revenus sont pousse au crime et ont incité a etre trop risquophile. Pour lui la meilleure façon de lutter contre est la fiscalité. (cela est détaillé dans l'article)
Il y a aussi le probleme de la démocratie que vous n'abordez pas. Ici on peut faire référence a acemoglu (voir en particulier cette interview http://thebrowser.com/interviews/da... )
Les inégalités ont beaucoup augmenté ces dernieres années, en particulier pour les hauts revenus qui se sont détachés. Cela donne trop de pouvoir dans les mains d'une minorité et cela pose de vrai problème (argumentation détaillée dans l'interview)
La fiscalité permettra t elle de résoudre ce probleme ? Je n'en suis pas sur mais le débat mérite d'etre posé.
Voilà :)
Henri, concernant Piketty je ne suis pas formel, mais concernant Saez et Diamond, je suis absolument formel, c'est écrit noir sur blanc dans leur article (cf lien dans le texte) : "The optimal top tax rate t* is the tax rate that maximizes tax revenue from top bracket taxpayers", adossé d'une footnote expliquant que, dans la rigueur des principes, il faudrait tenir compte de la baisse de bien-être subie par les riches quand on augmente leurs taxes, mais que celle-ci est tellement faible (car les riches sont tellement riches qu'ils sont presque insensibles à quelques centaines de milliers d'euros de plus ou de moins) qu'on peut la négliger. Et je me souviens que Krugman, défendant Saez et Diamond, tenait le même raisonnement, même si je n'ai pas de lien sous la main.
Concernant le fait qu'une fiscalité très forte sur les hauts revenus permettrait de décourager certaines activités nocives, j'en accepte le principe, mais 1- c'est loin d'être un first best (s'il existe des activités nocives, il faut les interdire !) et 2- ça doit être mis en balance avec le découragement des activités innovantes qui, encore une fois, ne concernent qu'une minorité des riches, mais sont génératrices d'énormes externalités positives.
@antoine : vous ne mentionnez pas le dernier probleme : celui de la démocratie. Je vous suggère de lire l'interview d'Acemoglu, point de vue très intéressant sur le sujet :-)
Henri, je connais cette interview (je l'ai tweetée il y a quelques mois ;) ). Elle pose des questions intéressantes, mais n'affirme rien qui me pousse à changer d'avis sur les 75%.
Est-ce que l'accroissement des inégalités par le haut s'est accompagnée d'un accroissement du poids des riches dans la prise de décision publique ? Et, comme vous le suggérez, est-ce que la fiscalité va régler le problème ? Pas certain. Les hommes politiques aux USA ont besoin de riches donateurs ? C'est vrai, mais si c'est un problème (et ça peut l'être), il suffit d'interdire à des particuliers de financer des campagnes électorales. Vous me citerez sans doutes les financements illégaux en France, mais précisément c'est interdit et il y a des procès contre les personnes soupçonnées.
Si je fais le bilan des décisions politiques marquantes ces dernières années, je vois des choses qui ne me paraissent pas dictées par la puissance des riches : CMU, 35heures, RSA, (aux USA réforme de l'assurance maladie (certes attaquée, mais c'est la justice qui tranchera, pas les puissances de l'argent)). Globalement, le poids des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires demeure assez élevé en France. Et les français viennent d'élire un président qui promet un taux d'imposition de 75% pour les riches. Il y a eu des mesures fiscales favorables aux plus riches sous la présidence précédente, c'est vrai, mais ça relevait plus de l'idéologie que de la mainmise des riches sur le pouvoir politique. Je pense que Nicolas Sarkozy croyait sincèrement en la théorie du ruissèlement.
Acemoglou n'a pas tort de remarquer que l'influence des riches peut passer bêtement par la fascination voire l'admiration qu'ils peuvent susciter chez les hommes politiques. On peut d'ailleurs surement en dire autant de certains intellectuels (qui peuvent parfois être riches également, comme Krugman ou BHL). Vous pouvez les taxer à 75%, ça n'y changera pas grand chose.
Bonjour,
La principale raison d'un taux a 75% est de tenter de rétablir la progressivité de l’impôt sur le revenu qui est mitée par les niches fiscales. Or malgré un tel taux la progressivité n'est toujours pas rétablie.
C'est précisément ce que le livre "pour une révolution fiscale" dénonce: l’impôt sur le revenu actuel est devenu inefficace, et illisible. Dans la reforme que les auteurs proposent (la CSG progressive) le taux d'imposition maximal qu'ils préconisent est de 60% et non 75%.
Est ce qu'il y a une étude empirique qui plaiderait en faveur de votre argument ? qui montrerait que suite à une trop forte taxation dans un pays, de nombreux d'"innovateurs" l’auraient quitté ou auraient abandonné leurs activités innovantes et ainsi provoqué un ralentissement de la croissance économique ou de la création d’emplois ? Parce que là, votre point de vue est faussement scientifique, vous ne faites que complexifier un peu l’argument des innovateurs-matraqués-qui-fuiraient sans présenter d’exemples historiques ou statistiques qui pourraient valider cette position. Or, les travaux historiques de Piketty & Saez semblent bien montrer que vous avez tort, non ? La science, c’est aussi savoir remettre en cause ses hypothèses quand elles ne sont pas validées empiriquement…
Par ailleurs vous qualifiez cet impôt de punition des riches suscitée par la jalousie, négligeant totalement l’idée qu’il pourrait simplement être considéré comme une mesure de justice. Mais surtout comme ça, vous montrez que c'est bien là votre position, qui est d'abord politique : vous ne trouvez pas que cet impôt soit juste... Je trouve que votre billet est ainsi un bon exemple d’un point de vue politique qui se présente à tort comme scientifique ou économique.
J’ai donné un point de vue plus explicitement politique sur mon blog : http://essais-sceptiques.6mablog.co...
Damned, me voilà démasqué...
donc, ai-je raison ? n'y-a-t-il aucune étude empirique ou statistique en faveur de votre argument ?
"donc, ai-je raison ?"
Eh bigre ! (Mais en doutiez-vous vraiment...)