Ayant enseigné en licences et Masters d'économie, en IUT et en IAE, j'ai souvent été frappé par le nombre jeunes qui, ayant d'excellents résultats au bac, passent par une formation professionnalisante, type IUT, avant d'intégrer un Master d'économie ou de gestion. Questionnés sur les raisons de ce choix, ils répondent fréquemment qu'il est le fruit d'un raisonnement en deux étapes : la première étape intervient à la sortie du Bac. L'angoisse suscitée par le marché du travail les conduit à être attirés par les promesses de professionnalisation des formations les plus courtes. La seconde étape intervient à la sortie des ces formations (depuis la réforme LMD, cela correspond de plus en plus souvent à l'obtention d'une licence professionnelle), quand se pose la question de l'opportunité de poursuivre des études, plutôt que d'affronter le marché du travail avec un Bac+2 ou Bac+3 en poche. A ce stade, les meilleurs étudiants réalisent qu'il est préférable de pousser encore deux ans, et ils s'inscrivent en Master d'économie et/ou de gestion.

Ils ont d'ailleurs bien raison. L'insee publie une enquête (données disponible en format Excel) qui fait le point sur l'insertion professionnelle des personnes ayant terminé leurs études depuis 10 ans ou moins, en fonction de leur diplôme. Les résultats ne sont pas surprenants : plus le nombre d'années d'études est grand, plus le chômage baisse, plus le salaire médian augmente, et plus la probabilité d'être cadre augmente. J'invite les lecteurs lycéens s'interrogeant sur leur orientation à consulter ces données attentivement. D'une manière générale, une formation post-bac professionnalisante (DUT ou BTS) se traduit par un taux de chômage de 8%, un taux de cadres de 8%, et un salaire médian de 1460 euros mensuels nets. Avec une licence, qu'elle soit professionnelle ou non (les catégories de l'insee ne sont pas très précises pour les licences), le taux de chômage reste à 8%, la part de cadres monte à 18%, le salaire médian à 1520 euros, ce qui n'est pas extraordinaire. 

Qu'a à gagner un étudiant intéressé par l'économie-gestion à poursuivre en Master ? S'il obtient un master d'économie, son taux de chômage tombera à 7%, sa probabilité d'être cadre montera à 40%, et son salaire médian à 1790 euros. S'il obtient un master de "finance - assurance - comptabilité - gestion", le taux de chômage tombe à 5%, la probabilité d'être cadre monte à 54%, et le salaire médian à 2070 euros.

Bref, il y gagne une meilleure insertion, un meilleur salaire, et vraisemblablement un boulot plus sympa. Lorsqu'il a le niveau, en général, il n'hésite donc pas.

Où est le problème ? Le principe de l'induction à rebours, cher aux théoriciens des jeux, nous invite à raisonner en partant du denier choix que l'on ait à faire (chronologiquement), pour remonter ensuite progressivement au premier. Combien de bacheliers se refusent à se projeter 3 ans en avant, pour anticiper la question qu'ils devront se poser de la poursuite de leurs études une fois leur licence professionnelle acquise ? Les chiffres indiqués plus haut montrent pourtant à quel point cette question est cruciale. Une fois la réponse à cette question identifiée, pour ceux qui souhaiteront poursuivre en master, la nouvelle question à se poser est : "quelle formation initiale est la plus adaptée au Master que je voudrai intégrer dans 3 ans?". En revanche, pour un étudiant qui sait qu'il n'aura pas le profil pour poursuivre au delà de trois années d'études, alors la question est : "quelle est la formation courte qui m'assure les meilleurs débouchés ?". On l'aura compris, la réponse à ces deux questions n'est pas du tout la même.

Un étudiant qui sait qu'il fera des études courtes a très certainement intérêt à opter pour une filière professionnalisante. Celles-ci ont, d'ailleurs, été conçues comme des passerelles entre la vie scolaire et le premier emploi. J'atteste que les IUT proposent, en la matière, d'excellentes formations. Les étudiants sont très encadrés, font beaucoup de stage, et ont des cours très axés sur le monde professionnel qu'ils aspirent à intégrer. 

En revanche, un étudiant qui sait dès le départ (à condition d'avoir pris la peine de se poser la question) qu'il poursuivra en Master, pour avoir un meilleur salaire et un travail plus intéressant, devrait privilégier une licence classique. Ces formations sont conçues pour donner les bases sur lesquelles sont bâties les formations en Master. La logique du système LMD est de favoriser les passerelles entre les formations, et donc de permettre, parfois, à des personnes n'ayant pas suivi la licence qui précède un master de l'intégrer quand même. Mais entre obtenir le droit de s'inscrire dans un master et maîtriser les fondamentaux pour suivre les cours, il y peut y avoir un monde. Dans le cas de l'économie stricto sensu, c'est évident. Difficile de comprendre un cours de macro dynamique ou de théorie des jeux sans avoir de bonnes bases dans les matières économiques fondamentales (disons, micro et macro). Mais même en gestion, filière plus appliquée que l'économie, les masters les plus sélectifs, et donc les plus prisés sur le marché de l'emploi, comportent des matières qui peuvent être rédhibitoires pour un étudiant n'ayant pas certaines bases. Je pense en particulier aux cours de finance et/ou d'assurances, qui s'appuient, pour les aspects théoriques, sur des modèles de microéconomie qui sont enseignés en deuxième ou troisième année de licence. Je pense également à tous les cours de statistique (économétrie, analyses factorielles...), qui s'appuient abondamment sur des notions de probabilité et d'algèbre linéaire qui sont enseignées en licence, mais pas (en tout cas pas de manière aussi poussée) dans les formations de type GEA. Mon propos n'est bien entendu pas de prétendre qu'un étudiant provenant d'un IUT ne peut pas réussir dans un master d'économie-gestion. Ils sont nombreux à y parvenir. Toutes les matières n'ont pas le même niveau de difficulté, et le bachotage permet souvent de s'en sortir. Mais il est toujours préférable d'avoir de solides acquis en liaison avec la formation qu'on s'apprête à recevoir.

Si les futurs BAC+5 s'inscrivaient moins fréquemment, à la sortie du BAC, dans des filières qui ne sont pas conçues pour eux, cela présenterait un autre avantage : libérer des places dans ces filières pour ceux pour qui elles sont faites... et qui ne peuvent y accéder en raison de la sélection à l'entrée qui s'y pratique, à la différence des filières universitaires. 

Dernier conseil aux lycéens : si vous avez compris l'induction à rebours et que les retraites vous inquiètent vraiment... devenez marins !