Orientation des lycéens et récurrence à rebours
Par Antoine Belgodere le vendredi 22 octobre 2010, 12:03 - General - Lien permanent
Les lycéens se mobilisent contre la réforme des retraites. Olivier Bouba-Olga les invite à trouver des arguments plus convaincants que la lump of labour fallacy. Pour ma part, sachant qu'ils prendront leur retraite dans une cinquantaine d'année, cette mobilisation me fait espérer qu'ils ont enfin compris le principe de la récurrence à rebours, contrairement à ce que révèle parfois leurs choix d'orientation.
Ayant enseigné en licences et Masters d'économie, en IUT et en IAE, j'ai souvent été frappé par le nombre jeunes qui, ayant d'excellents résultats au bac, passent par une formation professionnalisante, type IUT, avant d'intégrer un Master d'économie ou de gestion. Questionnés sur les raisons de ce choix, ils répondent fréquemment qu'il est le fruit d'un raisonnement en deux étapes : la première étape intervient à la sortie du Bac. L'angoisse suscitée par le marché du travail les conduit à être attirés par les promesses de professionnalisation des formations les plus courtes. La seconde étape intervient à la sortie des ces formations (depuis la réforme LMD, cela correspond de plus en plus souvent à l'obtention d'une licence professionnelle), quand se pose la question de l'opportunité de poursuivre des études, plutôt que d'affronter le marché du travail avec un Bac+2 ou Bac+3 en poche. A ce stade, les meilleurs étudiants réalisent qu'il est préférable de pousser encore deux ans, et ils s'inscrivent en Master d'économie et/ou de gestion.
Ils ont d'ailleurs bien raison. L'insee publie une enquête (données disponible en format Excel) qui fait le point sur l'insertion professionnelle des personnes ayant terminé leurs études depuis 10 ans ou moins, en fonction de leur diplôme. Les résultats ne sont pas surprenants : plus le nombre d'années d'études est grand, plus le chômage baisse, plus le salaire médian augmente, et plus la probabilité d'être cadre augmente. J'invite les lecteurs lycéens s'interrogeant sur leur orientation à consulter ces données attentivement. D'une manière générale, une formation post-bac professionnalisante (DUT ou BTS) se traduit par un taux de chômage de 8%, un taux de cadres de 8%, et un salaire médian de 1460 euros mensuels nets. Avec une licence, qu'elle soit professionnelle ou non (les catégories de l'insee ne sont pas très précises pour les licences), le taux de chômage reste à 8%, la part de cadres monte à 18%, le salaire médian à 1520 euros, ce qui n'est pas extraordinaire.
Qu'a à gagner un étudiant intéressé par l'économie-gestion à poursuivre en Master ? S'il obtient un master d'économie, son taux de chômage tombera à 7%, sa probabilité d'être cadre montera à 40%, et son salaire médian à 1790 euros. S'il obtient un master de "finance - assurance - comptabilité - gestion", le taux de chômage tombe à 5%, la probabilité d'être cadre monte à 54%, et le salaire médian à 2070 euros.
Bref, il y gagne une meilleure insertion, un meilleur salaire, et vraisemblablement un boulot plus sympa. Lorsqu'il a le niveau, en général, il n'hésite donc pas.
Où est le problème ? Le principe de l'induction à rebours, cher aux théoriciens des jeux, nous invite à raisonner en partant du denier choix que l'on ait à faire (chronologiquement), pour remonter ensuite progressivement au premier. Combien de bacheliers se refusent à se projeter 3 ans en avant, pour anticiper la question qu'ils devront se poser de la poursuite de leurs études une fois leur licence professionnelle acquise ? Les chiffres indiqués plus haut montrent pourtant à quel point cette question est cruciale. Une fois la réponse à cette question identifiée, pour ceux qui souhaiteront poursuivre en master, la nouvelle question à se poser est : "quelle formation initiale est la plus adaptée au Master que je voudrai intégrer dans 3 ans?". En revanche, pour un étudiant qui sait qu'il n'aura pas le profil pour poursuivre au delà de trois années d'études, alors la question est : "quelle est la formation courte qui m'assure les meilleurs débouchés ?". On l'aura compris, la réponse à ces deux questions n'est pas du tout la même.
Un étudiant qui sait qu'il fera des études courtes a très certainement intérêt à opter pour une filière professionnalisante. Celles-ci ont, d'ailleurs, été conçues comme des passerelles entre la vie scolaire et le premier emploi. J'atteste que les IUT proposent, en la matière, d'excellentes formations. Les étudiants sont très encadrés, font beaucoup de stage, et ont des cours très axés sur le monde professionnel qu'ils aspirent à intégrer.
En revanche, un étudiant qui sait dès le départ (à condition d'avoir pris la peine de se poser la question) qu'il poursuivra en Master, pour avoir un meilleur salaire et un travail plus intéressant, devrait privilégier une licence classique. Ces formations sont conçues pour donner les bases sur lesquelles sont bâties les formations en Master. La logique du système LMD est de favoriser les passerelles entre les formations, et donc de permettre, parfois, à des personnes n'ayant pas suivi la licence qui précède un master de l'intégrer quand même. Mais entre obtenir le droit de s'inscrire dans un master et maîtriser les fondamentaux pour suivre les cours, il y peut y avoir un monde. Dans le cas de l'économie stricto sensu, c'est évident. Difficile de comprendre un cours de macro dynamique ou de théorie des jeux sans avoir de bonnes bases dans les matières économiques fondamentales (disons, micro et macro). Mais même en gestion, filière plus appliquée que l'économie, les masters les plus sélectifs, et donc les plus prisés sur le marché de l'emploi, comportent des matières qui peuvent être rédhibitoires pour un étudiant n'ayant pas certaines bases. Je pense en particulier aux cours de finance et/ou d'assurances, qui s'appuient, pour les aspects théoriques, sur des modèles de microéconomie qui sont enseignés en deuxième ou troisième année de licence. Je pense également à tous les cours de statistique (économétrie, analyses factorielles...), qui s'appuient abondamment sur des notions de probabilité et d'algèbre linéaire qui sont enseignées en licence, mais pas (en tout cas pas de manière aussi poussée) dans les formations de type GEA. Mon propos n'est bien entendu pas de prétendre qu'un étudiant provenant d'un IUT ne peut pas réussir dans un master d'économie-gestion. Ils sont nombreux à y parvenir. Toutes les matières n'ont pas le même niveau de difficulté, et le bachotage permet souvent de s'en sortir. Mais il est toujours préférable d'avoir de solides acquis en liaison avec la formation qu'on s'apprête à recevoir.
Si les futurs BAC+5 s'inscrivaient moins fréquemment, à la sortie du BAC, dans des filières qui ne sont pas conçues pour eux, cela présenterait un autre avantage : libérer des places dans ces filières pour ceux pour qui elles sont faites... et qui ne peuvent y accéder en raison de la sélection à l'entrée qui s'y pratique, à la différence des filières universitaires.
Dernier conseil aux lycéens : si vous avez compris l'induction à rebours et que les retraites vous inquiètent vraiment... devenez marins !


Commentaires
Question bete: tu supposes la qu'ils connaissent leur "type" des le depart (i.e. bac), non ?
Et s'ils ne le connaissaient pas, et etaient tres averses au risque, ils pourraient tenir le raisonnement "Je fais un truc court mais professionnalisant, c'est sans risque, et apres, si je me revele etre moins con que prevu, j'enchaine sur un Master." non ?
Et ne me reponds pas que leurs notes de bac revelent leur type :-)
Je te réponds deux fois "oui" :
* Oui, on peut analyser ça comme le comportement rationnel d'agents averses au risque. Sauf qu'à mon sens, il faut une aversion au risque immense pour choisir une option qui réduit si peu le risque. Et encore, le risque est-il simplement réduit ? Il ne faut pas prendre les filières "pro" pour le pôle emploi. Encore une fois, les catégories de l'insee ne sont pas assez précises pour y voir clair, mais j'observe quand même que la population qui arrête ses études avec une licence en "droit-économie-sciences humaines" (donc des filières classiques) a un taux de chômage de 8%, comme les IUT-BTS, un taux de cades de 10%, soit un peu plus que les IUT-BTS, un taux de professions intermédiaires de 56%, soit 10 points de plus que les IUT-BTS, et un salaire médian identique à 20 euros près. Si on fait la comparaison avec les IUT-BTS "commerce-vente" plus spécifiquement, on a à peu près la même chose. Je sais que je compare des BAC+3 à des BAC+2, mais ça permet quand même de douter que le choix des filières pro constituent une réelle réduction du risque. Le problème, à mon avis, est qu'elles sont perçues comme des filières moins risquées.
* Oui, leurs notes au bac, et plus généralement leurs performances scolaires, sont un bon indicateur de leur niveau et de leur capacité à poursuivre des études. J'ai rarement vu (en fait, je ne me souviens d'aucun cas) un bac S mention bien échouer en licence d'économie. Par contre, j'ai vu des cargaisons de bac S ou ES mention bien voire très bien prendre d'assaut les IUT (j'ai fait parti deux fois des jurys pour les entretiens de sélection) pour le plus grand plaisir de leurs futurs profs, et se retrouver 3 ans plus tard à galérer en Master d'éco parce qu'ils avaient oublié ce qu'est une dérivée. Ca n'est qu'un témoignage, pas une étude statistique, mais ça s'appuie sur un nombre d'observations assez grand.
Deux arguments (ou plutôt un décliné) rien que pour faire mon enquiquineuse :
- j'imagine que l'enquête de l'Insee est réalisée en fonction du seul *dernier* diplôme obtenu. Il est possible que le couple "IUT + Master éco-gé" permette en réalité un meilleur accès au statut de cadre et à un bon salaire que le couple "licence éco-gé + Master éco-gé", et qu'ainsi ce choix soit rationnel même s'il implique de galérer un peu pendant le master.
- tout en connaissant leur type, les étudiants ne croient pas du tout à la théorie du capital humain, mais uniquement à celle du signal. Ou plus précisement croient que c'est ce que croient les employeurs. Ils ont donc des préférences lexicographiques en faveur des formations sélectives, afin de multiplier les signaux positifs.
Rho, quelle enquiquineuse cette Emmeline ! :-)
* Oui, l'enquête n'indique que le dernier diplôme. Il ne nous reste plus qu'à spéculer sur ce que ça donnerait si on indiquait les deux ou trois derniers. Ça serait bien d'avoir aussi les résultats au BAC, pour pouvoir raisonner ceteris paribus.
* Le deuxième point est très certainement exact, c'est en partie la sélectivité qui fait le succès des filières pros. C'est pour ça d'ailleurs que beaucoup d'universitaires rêvent, qu'ils l'avouent ou pas, de pouvoir, eux aussi, sélectionner. Ceci étant dit, si l'effet signal était si fort, ça se traduirait par une prime pour les étudiants qui sortent de ces filières. Franchement, je regarde les données de l'insee dans tous les sens, je ne vois pas de telle prime, à part peut être en génie civil et mécanique, et encore, dans ce cas, il faudrait comparer ces cursus aux licences de sciences dures, qui semblent être les meilleures des licences pour entrer sur le marché du travail.
Ne pas oublier que désormais, faire des études n'est plus du tout gratuit : c'est donc perçu comme un investissement consenti par les parents au bénéfice de leurs enfants, éventuellement négocié dans le cadre classique d'une relation employeur (les parents) salariés (les enfants)
Un bachelier fait les choix qu'il fait avec les informations dont il dispose.
Que savent les étudiants des études à l'université ?
Rien, hormis quelques histoires d'horreur de l'un ou l'autre des nombreux cadavres que le train de l'éducation supérieure abandonne sur le bas-côté : et ceux qui y réussissent ne les fréquentent plus.
Que savent-ils des études courtes ?
Ils savent à quoi elles mènent, ils ont sous leurs yeux des exemples de quelques-ins de leurs aînés qui s'insèrent dans la société (et pas dans le microcosme universitaire, ses dilbertismes, ses riets surranés, son organisation sociale hors d'âge et surtout sa haine profonde de la jeunesse) expriment des choix, bref, rejoignent le monde des hommes libres.
On peut être masochiste, mais, bon...
Je me reconnais dans cet parcours, ayant fait 2 ans d'IUT suivi d'une licence et 2 ans de Master. La raison est pragmatique. En sortant du lycée à 18 ans (même pas) et lorsque l'on m'a posé la question "que veux tu faire plus tard", j'avais du mal à imaginer faire 5 ans d'études. Je me suis dit que partir sur 2 années professionnalisantes était un bon début, me laissant le choix d'arrêter avec un diplôme me permettant de travailler ou bien de continuer sur une licence.
Sortir du système scolaire avec juste une licence (même Bac+3) n'offre pas les armes sur le marché du travail qu'un DUT Bac+2.
Pourquoi alors ne pas professionnaliser les licences pour qu'elles puissent être à la fois une passerelle vers le monde du travail et vers un master, ceci afin de désengorger les filières IUT ?
Florian, je pense que c'est plus ou moins vers ça qu'on tend. La tendance est à rendre les formations classiques plus "professionnalisantes". D'une certaine manière, c'est une bonne chose si ça permet aux bacheliers de se sentir moins apeurés par la perspective de cinq années d'études. J'espère juste que ça ne se fera pas au détriment du fond.
D'ailleurs, à mon sens, le simple fait d'encadrer davantage les étudiants en licence (plus de présence obligatoire, plus de contrôles...) permettrait de les rendre directement plus employables indépendamment du contenu des programmes. A bac+3, les employeurs veulent surtout des employés sérieux, travailleurs, sachant à peu près lire, écrire et compter (bon, je généralise un peu là...)