Contre l'utilitarisme ? Quel utilitarisme ?
Par Antoine B. le mercredi 19 mai 2010, 14:21 - grosse fatigue - Lien permanent
Quand j'utilise une perceuse pour faire un trou, ce qui m'intéresse, c'est le trou. Je me fiche éperdument de la perceuse. Ce n'est pas très sympa, mais peu importe, une perceuse n'est pas un être humain. Certains, particulièrement cyniques, ne cultivent des relations d'amitié ou ne se livrent à des œuvres charitables que pour le bénéfice qu'ils pourraient en tirer. Dans le langage populaire, on qualifie parfois ces margoulins d'utilitaristes. Il s'agit d'une bien triste confusion. L'utilitarisme est un courant de pensée philosophique qui est étranger à ce cynisme. L'amalgame est bien compréhensible, car l'utilité, en règle générale, suggère une réduction de l'objet utile au statut d'instrument au service d'une finalité qui lui est extérieure. Que deux universitaires, invités lundi dernier sur France Culture, puissent vouer leur carrière à la lutte contre l'utilitarisme en faisant eux-même cette confusion, ça relève du hautement consternant.
un de ses principaux représentants, ne peut que s'interroger sur l'intérêt que l'on peut bien trouver à vouloir vouer sa vie à lutter contre leurs idées. Les écoles de pensée ne manquent pas, en philosophie comme en science sociale, et il est bien naturel que des penseurs ne se reconnaissent pas dans toutes. Mais on a du mal à imaginer un mouvement anti-contractualiste, un mouvement anti-positiviste, un mouvement anti-postmoderne, anti-popperien, ou anti-thomiste. On peut, bien entendu, être anti-contractualiste, anti-positiviste, etc. Mais organiser un mouvement, éditer une revue, voués à la lutte contre une école de pensée particulière, est une étrange démarche. Les progrès de la pensée se font par le débat, par la réfutation, la critique. Un penseur comme Amartya Sen, à mon sens, a largement contribué à faire progresser la réflexion sur la justice sociale, précisément en s'opposant à l'utilitarisme. Mais il suffit de lire Sen pour comprendre ce qu'il peut y avoir d'absurde à créer un mouvement anti-utilitariste : il s'oppose à eux en discutant avec eux. Une discussion philosophique contient généralement des concessions, des marques de respect mutuel. Le résultat est que Sen propose un système de pensée qui rompt très clairement avec l'utilitarisme. Mais ce système de pensée est un résultat, non un point de départ. La question de départ est "qu'est ce que la justice ?". La démarche consiste à se confronter, avec ouverture d'esprit et sens critique, aux réponses existantes, et à tenter de les dépasser.
Dans le cas des deux invités de France Culture, on est loin de cette démarche, pour une raison simple : les 40 minutes d'émission ont révélé qu'ils ignoraient tout de ce qu'est l'utilitarisme. La contradiction leur était apportée par Malik Bozzo-Rey, philosophe utilitariste lui-même, que l'on sentait relativement consterné par les propos des deux autres. Mais, finalement, les deux animateurs de l'émission, Julie Clarini et Brice Couturier, sont peut-être ceux qui ont le mieux souligné le décalage entre ce qu'est l'utilitarisme et ce qui était dénoncé par Dewitte et Laville.
Qu'est-ce que l'utilitarisme ? Il s'agit d'une doctrine selon laquelle les états de la sociétés doivent être évalués en fonction du niveau de bien-être qu'ils procurent à ses membres. L'objectif utilitariste est que le bien-être soit aussi grand que possible. Cependant, rares sont les politiques qui sont favorables à l'ensemble des membres d'une société. Comment, alors, comparer deux options qui sont, pour l'une, favorable à Pierre et Défavorable à Paul, et pour l'autre, favorable à Paul et défavorable à Pierre ? Pour les utilitaristes (pour les premiers d'entre eux en tout cas), il faut faire l'hypothèse que les bien-êtres de Pierre et Paul sont comparables. Ainsi, on peut imaginer une échelle de valeur commune qui permettrait de mesurer ce bien être. Dans ces conditions, le choix utilitariste est simple : si le passage de la première option à la seconde fait perdre "2" unités de bien être à Pierre et fait gagner "5" unités de bien-être à Paul, alors la seconde option doit être préférée à la première, car elle accroît le bien être global.
Ceci appelle plusieurs commentaires :
En premier lieu, il convient de se méfier d'une réaction initiale consistant à trouver ce point de vue particulièrement naïf. D'un certaine manière, il l'est, mais cela n'enlève pas grand chose à sa porté pratique. Exemple : que pensent les utilitaristes de la question épineuse de la taxation des hauts revenus ? Ils considèreront généralement que ces prélèvements privent d'une partie de leur revenu des personnes qui en ont tellement qu'elles ne retirent pas un grand bien être de ce qu'on leur prend. Si, en revanche, le produit de cette taxation est consacré à la lutte contre la pauvreté, alors elle constitue un accroissement du bien être social, puisque 100 euros donnés à un pauvre créent davantage de bien être que n'en détruit le fait de priver de ces 100 euros une personne très riche.
Deuxièmement, rien dans la définition de l'utilitarisme n'indique que la poursuite par chacun de son propre bien-être débouche nécessairement sur un bien être maximal pour la société. Des problèmes de coordination tels que la tragédie des communs montrent que cela peut tout à fait ne pas être le cas, et il suffit de connaître un tant soit peu l'économie qui s'inspire de l'utilitarisme pour savoir qu'elle attache une grande importance à ces cas où l'intérêt général n'est pas atteint par la poursuite par chacun de son propre intérêt. Nicholas Stern, par exemple, préconise une intervention publique pour diminuer très fortement les émissions de gaz à effet de serre en utilisant un argument rigoureusement utilitariste (et des calculs discutables, mais c'est un autre problème).
Troisièmement, et ça se pressent après ce que l'on vient de dire, c'est une erreur monumentale que d'associer utilitarisme et libéralisme (comme le suggère d'ailleurs Julie Clarini dans l'émission). Certes, les utilitaristes classique se reconnaissent souvent dans la philosophie libérale. Mais les plus acharnée des libéraux non seulement ne sont pas utilitaristes, mais fondent leur doctrine en réaction frontale à l'utilitarisme. Ainsi, Robert Nozick, chef de file du mouvement libertarien, reproche à l'utilitarisme de se focaliser sur les conséquences des politiques (on parle de conséquentialisme), indépendamment de leur légitimité. Pour lui, un impôt, en tant qu'il est coercitif, s'apparente à du vol, et ne saurait être justifié par des considérations sur l'amélioration du bien être social. Cette confusion entre libéralisme et utilitarisme (illustrée par la phrase de JL Laville : "les utilitariste ou les libéraux, je sais pas comment 'faut dire finalement") en dit long sur le sérieux d'un mouvement qui dit se structurer autour de la lutte contre l'utilitarisme.
Quatrièmement, l'utilitarisme est davantage une théorie des finalités que des moyens. Ce point mérite peut être d'être nuancé : comme le disait Malik Bozzo-Rey, il est à la fois descriptif (les individus tendent à maximiser leur bien être) et normatif (il faut que le bien être soit le plus grand possible pour l'ensemble des individus). Mais ce qui est certain, c'est que, si l'on dissocie la fin et les moyens, on ne peut pas caractériser la pensée utilitariste par les moyens. Jean-Louis Laville, pendant l'émission, dénonçait le recours à des leviers financiers pour gérer l'aide à la personne. Passons sur le fait qu'on ne comprend pas trop ce qu'il entend par là (les associations d'aide à la personne sont-elles côtés en bourse ? Vendent-elles des parts de hedge funds aux personnes âgées qu'elles aident ? Sont-elles tributaires des finances publiques ? Mystère...). Selon lui, cette dérive a pour conséquence une grande souffrance des personnes aidées. Autrement dit, la critique porte sur des moyens (en l'occurrence des mystérieux leviers financiers), et s'appuie pour cela sur des conséquences (la souffrance des personnes). Ce faisant, cet anti-utilitariste se montre étonnamment utilitariste ! Il évalue l'efficacité de l'aide à la personne à l'aune de ses conséquences sur le bien être. La même confusion se manifeste quand il affirme, à juste titre, qu'"on ne gère pas une multinationale comme on gère une université". Là encore, quel rapport avec une critique de l'utilitarisme ?
En réalité, la cible est peut-être la mode du managerialisme, dénoncée dans les stratégies absurdes, et la confusion vient sans doute du fait que cette mode semble obsédée par les incitations des individus. Mais, si la critique du managerialisme est souvent pertinente, dénigrer par principe toute théorie qui s'intéresse aux motivations et aux incitations des agents revient à rejeter des pans entier des sciences sociales, à commencer par le marxisme : la lutte des classes n'oppose-t-elle pas des groupes aux intérêts contradictoires motivés par la poursuite de leur intérêt ? Doit-on pour autant condamner Marx comme un vulgaire utilitariste ? Ce n'est manifestement pas ce que pensent les responsables du MAUSS, qui ont consacré à l'héritage intellectuel marxiste un recueil que je n'ai pas lu, mais dont la description laisse penser qu'ils sont un peu plus nuancés dans leur critique du marxisme que dans celle du l'utilitarisme (le quatrième de couverture reconnaît, doit-on le dire, des traits utilitaristes à Marx).
Cinquièmement, quand les utilitaristes parlent de bien être, ils ne parlent pas d'argent. JL Laville appelle de ses voeux une prise en compte de la "pluralité des motivations humaines". Jacques Dewitte souligne l'importance de l'école, la culture, le plaisir du savoir pour le savoir. Invité à répondre, l'utilitariste Bozzo-Rey est un peu désemparé, réduit qu'il en est à énoncer que la culture et le savoir contribuent au bien être des hommes, et qu'à ce titre, les utilitaristes ont toutes les raisons de les apprécier. Faut-il dire qu'il est tellement plus facile d'être prolifique en répondant à une question pertinente...
Enfin, dernier point, mais certainement le plus important : l'utilitarisme n'a rien d'évident, a été l'objet de nombreuses critiques, et, pour ma part, je ne suis pas utilitariste, précisément parce que j'ai été convaincu par ces critiques. Ce qui est fascinant, c'est qu'aucunes de ces critiques n'ont été mentionnées dans cette émission pourtant consacrée à l'antiutilitarisme. J'ai déjà mentionné Nozick et Sen comme étant deux critiques de l'utilitarisme. J'ai dit que Nozick lui reprochait de ne pas s'intéresser à la légitimité de l'action publique. Sen, pour sa part, qui se revendique du conséquentialisme (donc, à la différence de Nozick), considère que le bien-être n'est pas le critère pertinent. Je m'appuierai sur un des ses arguments. Sen met en avant la résilience dont font preuve les individus, c'est à dire leur capacité d'adaptation à leur sort. Ainsi, une femme à qui on interdit de s'instruire ou de travailler pourra très bien se faire une raison, et mener une vie paisible et heureuse. Ainsi, un homme réduit à l'esclavage pourra, pour éviter la folie, se forcer à accepter son sort en se disant que, finalement, il n'est pas si détestable car au fond, il est logé, nourri et soigné. Pour Sen, se focaliser sur le bien être conduit à ne pas dénoncer l'injustice faite à cette femme et à cet esclave, et le fait qu'ils se soient fait une raison n'y change rien. Le critère pertinent n'est donc pas leur bien-être mais, selon Sen, la capacité effective qu'ils ont de mener leur vie comme ils l'entendent (les fameuses "capabilités" de Sen).
Ce genre de critiques fatales contre l'utilitarisme ne sont jamais évoquées par les invités de France Culture. Pourquoi ? Poser la question, c'est prendre le problème à l'envers. En réalité, la motivation de Laville et Dewitte n'est pas de critiquer l'utilitarisme, mais de venter les vertus de l'action désintéressée, du don, de l'action sociale. En soi, ce sujet est passionnant. Mais s'il l'est, c'est précisément parce qu'il pose la question de la motivation des agents. La motivation d'un trader est généralement de gagner beaucoup d'argent. Mais quid de la motivation d'un bénévole dans une association de lutte contre la faim ? Je vais me laisser aller à une conjecture. La véritable motivation du MAUSS est en fait de faire la promotion d'une sorte d'homme nouveau, un homogratisus, dont les motivations seraient entièrement altruistes, et qui serait la clé de voute d'un monde nouveau, duquel serait bannie toute forme d'égoïsme. Ainsi, le but de ce mouvement ne serait pas tant de faire progresser la connaissance en science sociale que de faire du prosélytisme pour un projet politique dans lequel ses membres fondent tous leurs espoirs. Les deux sont-ils incompatibles ? En l'espèce, il semblerait bien : je n'imagine pas que, lors de conférences au cours desquelles sont vantés les mérites de l'action désintéressée, des économistes, des sociologues, des psychologues, ne posent la question de savoir ce que sont les motivations sous-jacentes. S'agit-il d'empathie ? Je souffre de voir autrui souffrir. S'agit-il de s'acheter une bonne conscience pour des gens qui, dans la vie de tous les jours, font des choses qu'ils réprouvent par devoir professionnel ? S'agit-il de stratégies visant à se construire une bonne image ou un réseau social puissant ? Est-ce simplement sincère ? La réponse varie certainement selon les personnes, mais poser ces questions, c'est déjà douter de la pureté des comportements altruistes. Illustration avec ces propos de JL Laville :
"J'ai un peu regardé ce que disent les économistes sur les associations : selon eux, quand il n'y a pas d'intérêt financier, c'est qu'il y en a un autre, comme faire passer des idées". Oh... ça c'est méchant ! Le MAUSS ne constitue-t-il pas un parfait contre exemple ? Alors plutôt que de chercher à répondre, mieux vaut dénoncer ce type d'interrogations comme relavant de la vulgarité, et comme le langage populaire fait de l'utilitarisme le comble de la vulgarité, autant les englober sous ce terme générique.
Finissons par ce moment de lucidité de JL Laville vers la fin de l'émission.
"j'avoue mon ignorance : je n'ai pas lu Bentham donc j'emploie le mot utilitarisme dans un sens général..."
On pourra juste regretter qu'il mette sur le compte du "sens général" ce qui n'est qu'une démonstration d'une paresse intellectuelle manifeste.


Commentaires
Merci pour cette belle critique. Cette émission avait fini par m'énerver moi aussi - pourtant, je trouve certains des travaux de Laville assez intéressant. D'autant plus que, tout le long, a couru une affirmation assez étrange : que les ailes du papillon étaient colorées non pas seulement pour des raisons de survie de l'espèce mais aussi pour "nous faire plaisir". J'ai désespérément attendu une explication, une preuve, une justification (d'autant plus que c'est assez "anthropocentré"), mais rien n'est jamais venu.
Concernant le Mauss, la cible, effectivement, n'est pas l'utilitarisme "philosophique", mais une sorte de grand ensemble aux frontières mal défini qui rassemble toutes les théories qui considère un individu "intéressé" : il y a, évidemment, la théorie économique standard - l'homo oeconomicus est la première cible - mais aussi... Bourdieu, qui lui aussi est un "utilitariste" puisqu'il considère que les individus poursuivent leur intérêt. L'idée du Mauss est qu'il existe aussi des actions désintéressés, qu'il s'agit d'analyser et surtout de promouvoir - car le mélange de la science et de la politique est explicitement revendiqué. La triple obligation de donner, recevoir et rendre mise à jour par Mauss (le mec, hein, pas le mouvement cette fois) leur sert de base pour expliquer que tout dans la société est basé sur le don, car cela ne pourrait pas se "réduire" à des intérêts (je suis pas franchement convaincu).
La cible n'est donc absolument pas Bentham ou l'utilitarisme, mais plutôt la science économique réductrice et pas gentille et les méchants néo-libéraux. J'avoue que j'ai un peu de mal aussi avec ce courant.
A. Caillé, du même Mouvement, est plus constructif dans ses efforts d'établir une théorie "alter-utilitariste" (le terme est de moi).
Ta critique est juste, et le MAUSS a tort de ne pas clarifier son objectif, qui est de contredire une sorte de "fin de l'histoire des idées économiques" chez ceux qui semblent croire qu'il n'y a pas de dépassement possible de la théorie utilitariste.
Je sais que leur contradiction est moins efficace que celle de Sen et alii, mais elle a un autre objectif : elle s'adresse à ceux qui n'ont pas les ressources nécessaires pour s'approprier la critique de Sen.
P.S. Nozick prend un c (il y a trois 'Nozik' dans ton commentaire).
Très bon article.
Toutefois, je ne peux m'empêcher de répondre quand j'entends vanter la théorie des capabilités de Sen qui selon moi est une véritable escroquerie.
D'une part, égaliser les capabilités nécessite une quantité astronomique d'information : une description de toutes les qualités de tous les biens qui existent avec pour chaque individu une relation de préférence sur toutes les combinaisons possibles de tous ces biens.
Par exemple, essayez de déterminer l'information nécessaire pour égaliser la capabilité avoir un logement décent (qui peut raisonnablement être qualifiée de capabilité fondamentale).
D'autre part : " Le critère pertinent n'est donc pas leur bien-être mais, selon Sen, la capacité effective qu'ils ont de mener leur vie comme ils l'entendent"
Si les individus sont rationnels alors la vie qu'ils mèneront sera celle qui maximisera leur bien-être. Pas besoin donc de s'embêter avec des capabilités, en première approximation, le bien-être est largement suffisant.
En outre, dans sa critique basée sur la capacité de résilience des individus, Sen confond utilité comme satisfation es préférences et comme état mental. Le fait qu'un individu développe des mécanismes psychologiques pour se défendre contre un état d'oppression ne veut pas dire que ses préférences sont mieux satisfaites. Et dire comme il le fait qu'il existe des préférences "adaptatives" ne résoud pas le problème mais augmente d'autant plus la complexité du problème à résoudre (selon moi avec une telle hypothèse, la complexité devient quasi-infinie).
Finalement, ce que je reproche à Sen c'est de n'avoir pas compris qu'un modèle sert à simplifier la réalité et je suis d'acord avec lui pour dire qu'elle est infiniment plus complexe que la représentation qui en est donnée dans l'utilitarisme ; à telle point que si on essaye de la prendre entièrement en compte, on en perd notre capacité à raisonner dessus.
On retrouve d'ailleurs cette caractéristique de Sen dans son article "rational fool" dans lequel il propose d'établir une relation de préférence sur une relation de préférence (jusqu'où on va comme ça ??!!).
Désolé pour ce long commentaire un peu HS mais ça soulage de pouvoir exprimer son opinion en public.
@Fr. oups ! c'est corrigé.
@Thomas : vous êtes un peu vache avec Sen. La question de la résilience pose deux problèmes à l'utilitarisme : un problème de comparaisons interpersonnelles (même si la femme au foyer préfèrerait ne pas l'être, elle peut avoir l'impression que la différence n'est pas très grande, alors qu'un milliardaire peut être bien plus attristé par la perte de quelques millions), et un problème plus fondamental lié à la peur du changement : il n'est pas impossible que, en raison de l'adaptation à son sort, une femme au foyer que l'on prive d'instruction préfère cette situation à son émancipation. Et dans ce cas, même si la question n'a rien d'évident, il me semble que ses préférences constituent une base d'information insuffisante pour évaluer la situation.
De toutes façons, une doctrine qui peut se définir ainsi :
"Qu'est-ce que l'utilitarisme ? Il s'agit d'une doctrine selon laquelle les états de la sociétés doivent être évalués en fonction du niveau de bien-être qu'ils procurent à ses membres. L'objectif utilitariste est que le bien-être soit aussi grand que possible."
n'est pas une théorie scientifique, mais bien en effet une doctrine : elle dit ce qui doit être, c'est une philosophie politique, une doctrine normative, pour l'action... (A mon sens, mais là je lance un troll, c'est le problème fondamentale des sciences économiques en général, qui disent plus souvent ce qui devrait être selon elles, que ce qui est, et sont donc plus souvent des doctrines que des théories scientifiques, ou mêlent en tous cas, sans toujours bien faire la part des choses doctrine et théorie ;-)
Il en va ainsi aussi du MAUSS qui prône le paradigme du don, comme ce qui devrait être (comme le dit ci-dessus Denis Colombi : "le mélange de la science et de la politique est explicitement revendiqué").
Mais ce mélange était déjà présent chez Marcel Mauss lui-même, (il suffit de relire son fameux essai sur le don, qui est le texte de référence du MAUSS). A ma connaissance, la meilleure critique de ce point de vue est celle d'Alain Testart : http://www.alaintestart.com/documen... Mais il faudra lire aussi la réponse d'Alain Caillé : http://www.journaldumauss.net/spip....
Je m'associe à tout ce que dit Thomas.
A la fois ses compliments ("Très bon article") et sa critique de Sen.
"Mais il suffit de lire Sen pour comprendre ce qu'il peut y avoir d'absurde à créer un mouvement anti-utilitariste : il s'oppose à eux en discutant avec eux. "
Bref, c'est faire de la politique.
Il est toujours intéressant d'identifier parmi ses semblables qui ne trouve rien de mieux à faire de sa vie que de la politique. Ce qui est plus étonnant, c'est d'être encore considéré comme un scientifique plutôt que comme un politicien ce faisant.
Mmmm... Il faut que j'aille revoir ce qu'ils racontent, au MAUSS. J'en avais plutôt une bonne image, sachant que Cahuc et Orléan sont réputés proches d'eux aussi. Et effectivement, le terme d'anti-utilitarisme est mal choisi dans la mesure où, comme le dit justement D. Colombi, leur propos vise plutôt l'action désintéressée.
Très bon article ! Vous avez un livre d'Amartya Sen à conseiller ?
Ce qui discrédite à mon avis l'utilitarisme est son amoralité, substituant le calcul rationnel à la claire perception du bien et du mal : y est le bien ce qui procure le bien-être au plus grand nombre.
Les enfants Fritzl ne connaissaient que les 4 murs de la geole dans laquelle ils étaient nés ; n'ayant pas pas de point de vue extérieur ils s'y trouvaient en état de bien-être. Fritzl éprouvait aussi du bien-être dans l'assouvissement de son vice et l'espace clos de sa famille présentait un solde positif de bien-être.
Dans le genre "utopie" je préfère encore le système hédoniste du très libertaire Michel Onfray.
all: ok, mais, concrètement, vous proposez quoi ?
Donner à chacun un référent moral et éducatif pour la vie ?
(NB : ça a déjà été essayé, ça se nommait l'URSS, ça ne marchait pas si mal que ça quoi qu'on en dise, mais les caves se sont rebiffés)
@Matthieu : je conseille celui-ci, malgré la traduction française assez mauvaise (à commencer par le titre : "Development as freedom" devient " Un nouveau modèle économique : Développement, justice, liberté")
@ Passant "Donner à chacun un référent moral et éducatif pour la vie ?"
Il faut obéir à sa conscience, juge infaillible du bien et du mal. "Laissez là tous les livres, rentrez en vous-même, écoutez cette voix secrète qui parle à tous les cœurs, et soyez vertueux pour savoir ce que c’est que de l’être." écrivait JJ Rousseau. qui s'y connaissait en référent moral et éducatif.
Ce qui suppose bien sur de sortir du champs du rationnel.
Merci ! J'aurai dû préciser que je cherchais en anglais (ou en français si vraiment la lecture est trop ardue i.e. trop technique etc.)
Du coup c'est ça. La lecture alterne entre des choses plus ou moins techniques, mais la difficulté ne proviendra de toute façon pas de la langue. Conceptuellement, il faut comprendre ce qu'est un classement de classement, ou ce que sont les théorèmes du bien-être. En fait, il explique de quoi il s'agit, mais je soupçonne que ça doit être un peu délicat pour quelqu'un qui n'a pas déjà entendu parler de ce genre de choses. Cela dit, c'est à lire par étapes, en plusieurs fois.
all: votre point de vue vaut tout autre, j'en conviens. J'ai quand même une question : que faire des 80% de la planète qui n'ont pas bénéficié de l'illumination d'une des trois religions monothéistes sans l'influence desquelles la notion de bien, de mal, de conscience et de morale perdent l'essentiel de leur sens ? Vous imaginez-vous leur imposer nos convictions sous prétexte qu'ils subissent notre autorité depuis quelques siècles ?
Schulmon > " Mais il suffit de lire Sen pour comprendre ce qu'il peut y avoir d'absurde à créer un mouvement anti-utilitariste : il s'oppose à eux en discutant avec eux.
Bref, c'est faire de la politique. "
Discuter philosophie, c'est faire de la politique ?
All > Vous parvenez à vous contredire en une seule phrase : vous dites que l'utilitarisme est amoral... avant de préciser que ce qui constitue le bien de cette philosophie est la recherche du bien-être général. Donc quoi, y'a une moralité utilitariste ou y'en a pas ?
Passant > ... et donc les notions de bien ou de mal, de morale même, ne sont pas propres à l'occident. Par contre les contours qui leur sont prêtés, dans nos contrées, fleurent encore bon le christianisme (pour preuve, le dernier commentaire de all).
Cet article était vraiment très bon, d'autant plus qu'il est méritoire de la part d'un non-utilitariste de prendre la plume pour défendre une doctrine qu'il ne partage pas.
Novecento: La prudence de la formulation employée ne vous aura certainement pas échappé.
Pour autant, il me semble que dans la mesure où l'économie officielle se propose de lire le réel au travers d'une théorisation préalable de la société que son étude a pour vocation essentielle d'enrichir, il reste possible de faire de l'économie dans un cadre moral, éthique, qu'importe, celui-ci restant jusqu'à preuve du contraire sous-jacent à la théorie dans laquelle le raisonnement économique reste circonscrit.
"La prudence de la formulation employée ne vous aura certainement pas échappé."
Je tenais surtout à souligner que votre réponse à all, même si je m'y retrouve, ouvre parallèlement les portes du relativisme moral.
"il reste possible de faire de l'économie dans un cadre moral"
Je dirais même qu'il me semble difficile de faire autrement. Comme vous l'avez dit, l'économie, en temps que science, se propose d'observer et d'analyser le réel, et les informations retirées sont autant d'apports dans les débats de philosophie morale.
Mais inversement, l'économie a aussi une vocations prescriptive en matière d'organisation sociale, et ses recommandations s'inscrivent nécessairement dans un cadre moral, qui fixe à la fois les moyens de l'action économique et sa finalité. Car, évidemment, lorsque l'on organise une société, il est toujours bon de se demander où l'on compte l'amener.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'utilitarisme, philosophie qui lie la production de biens et de richesse à l'enjeu moral, constitue un cadre récurrent de la réflexion économique.
Novecento: On en revient alors à cette question, qui vaut pour l'utilitarisme comme pour toute autre approche : comment vous proposez-vous d'imposer une philosophie morale, quelle qu'elle soit, mais, unique à l'ensemble des acteurs de l'économie, donc, mondiale ? Y compris à ceux qui, par principe, refuseront celle d'untel simplement parce que c'est celle d'untel ?
L’économiste peut concevoir sa discipline comme purement positive et dire « si A alors B », sans aucun jugement sur le caractère plus ou moins désirable de A et de B. Il peut en déduire des énoncés prescriptifs de la forme : « pour obtenir B, faites A », mais toujours sans jugement sur le caractère plus ou moins désirable de A et de B.
Si l’économie veut prendre une dimension normative et dire : « il faut faire A », elle ne peut pas se contenter d’énoncés positifs et doit nécessairement intégrer des considérations éthiques, de nature déontologique si elles concernent les actions (ce qui est interdit et ce qui est permis), ou de nature conséquentialiste si elles concernent les objectifs (lesquels doivent être visés). L’utilitarisme est une forme de conséquentialisme.
Par exemple, pour résoudre le problème des retraites, pas besoin de longs raisonnements ni de modèles mathématiques pour montrer qu’une solution très efficace, pour ne pas dire optimale, est d’euthanasier tous les gens au moment où ils cessent de travailler (raisonnement conséquentialiste). Pourtant personne ne la propose, parce qu’il est évident pour (presque) tout le monde que tuer systématiquement tous les gens dès qu’ils atteignent 60 ou 65 ans n’est pas moralement envisageable (considération déontologique).
La plupart du temps, les économistes prennent des positions normatives sur des bases purement positives et conséquentialistes. Les résultats qu’ils considèrent comme souhaitables dépendent de leurs options philosophico-politiques et sont donc exogènes à la réflexion économique (notamment l'utilitarisme). De plus, ils ne restreignent pas a priori, du moins explicitement, l’ensemble des mesures qu’ils prennent en considération pour en analyser les conséquences. Enfin, quand ils intègrent implicitement des considérations déontologiques, ils considèrent qu’elles s’appliquent différemment selon l’acteur qui les entreprend, et en particulier que l’Etat a des droits supérieurs à ceux des individus (le droit divin dans la version monarchique, le droit du plus fort dans la version dictatoriale, la sanction de la majorité dans la version démocratique).
Les libéraux les plus conséquents, dont les autrichiens, posent des limites à l’action à partir de considérations éthiques, et considèrent que ces limites valent autant pour l’Etat que pour les individus. Ils peuvent ainsi éliminer d’emblée de l’analyse économique les actions qui ne sont pas licites d'un point de vue déontologique, et refuser de produire des énoncés normatifs sans les critiquer d’un point de vue éthique. En particulier, ils ne sont pas utilitaristes.
@elvin:
Je ne vois pas en quoi l'utilitarisme justifierait l'euthanasie des plus de 60 ans.
Je pense que la quasi-totalité des gens préfèrent payer des impôts en plus que d'être euthanasiés à 60/65 ans.
Donc, l'utilitarisme commanderait de ne pas le faire, sauf à accorder une importance démesurée à la minorité qui ferait ce choix de la mort à cet âge-là.
"Je ne vois pas en quoi l'utilitarisme justifierait l'euthanasie des plus de 60 ans."
Moi non plus.
(et le raisonnement de fred n'a rien à voir avec l'utilitarisme - décidément, Antoine a raison)
rectification de mon post d'hier soir (je devais être à moitié endormi)
D'abord, je voulais illustrer le conséquentialisme, pas spécifiquement l'utilitarisme. Avant de remplir les fioles de poison, l'utilitariste se demandera si le gain de bien-être des survivants est supérieur ou inférieur à la perte de bien-être des condamnés. Je ne sais pas comment il tranchera, mais il se trouvera bien un ultra-utilitariste pour dire que de toute façon il ne faut pas tenir compte de la perte de bien-être des sacrifiés, puisqu'ils ne seront plus là pour la ressentir. Et en avant pour la distribution des fioles !
Mais tenir compte de l'avis des futurs sacrifiés, comme le suggère fred, ça c'est de l'anti-utilitarisme. Ça ressemblerait plutôt à du libéralisme...
rectification de mon post d'hier soir (je devais être à moitié endormi)
D'abord, je voulais illustrer le conséquentialisme, pas spécifiquement l'utilitarisme. Avant de remplir les fioles de poison, l'utilitariste se demandera si le gain de bien-être des survivants est supérieur ou inférieur à la perte de bien-être des condamnés. Je ne sais pas comment il tranchera, mais il se trouvera bien un ultra-utilitariste pour dire que de toute façon il ne faut pas tenir compte de la perte de bien-être des sacrifiés, puisqu'ils ne seront plus là pour la ressentir. Et en avant pour la distribution des fioles !
Mais tenir compte de l'avis des futurs sacrifiés, comme le suggère fred, ça c'est de l'ANTI-utilitarisme. Ça ressemblerait plutôt à du libéralisme...
désolé pour le double post
@elvin:
Si l'on suit votre ultra-utilitariste, autant lâcher la bombe au Cobalt tout de suite:
http://en.wikipedia.org/wiki/Doomsd...
Je ne vois pas comment un utilitarisme cohérent intertemporellement peut recommander de tuer *toutes* les personnes de plus d'un certain âge si tout le monde préfère avoir l'assurance de ne pas être tué s'il atteint l'âge-limite.
Il me semble que vous confondez utilitarisme et minimisation
Faudrait pas non plus trop tirer ma petite histoire par les cheveux, mais la bombe au cobalt, absolument pas. Si vous avez lu Antoine B (ce dont je commence à douter), vous savez que l'utilitarisme, ça consiste à maximiser le bien-être global de la société. Comment y arriver s'il ne reste plus personne ?
Quant à la cohérence intertemporelle, je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici. On peut se reposer la question tous les ans et arriver à la même conclusion. De toute façon, peu importe (pour l'utilitariste) les préférences des uns et des autres. Il faut savoir faire des sacrifices si ça augmente le bien-être global.
Je rappelle (ça peut être utile) que je ne suis pas utilitariste.
Passant > C'est davantage une problème d'évolution culturelle qu'autre chose. Je ne vous cache pas que les initiatives, telles que celle du MAUSS sont contre-productives, dans la mesure où elles entretiennent la confusion entre utilitarisme et un fatras de considération libérales. Cependant, à l'inverse, je constate que l'évolution culturelle universelle, prise sur une période assez longue, tend vers les philosophies pragmatiques et conséquentialistes.
Par ailleurs, c'est la science économique qui me semble être le relais le plus immédiat entre la conception philosophique de l'utilitarisme et la proposition de structures et d'organisations adaptées à cette pensée. L'obstacle majeur, me semble-t-il, c'est que l'influence de telle ou telle modèle de morale ne prédomine pas de manière homogène dans toutes les strates et tous les domaines de la société. Par exemple, l'absence de posture utilitariste se fait, à mon avis, cruellement ressentir en matière de conception juridique.
Le post d'Elvin est intéressant, mais la discussion prend une tournure un peu glauque. Il est fréquent que, pour illustrer ou parfois discréditer l'utilitarisme, on place le penseur utilitariste dans une situation de dilemme extrême de type "êtes-vous prêt à sacrifier tant pour apporter tant ?", qui, d'ailleurs vaut autant pour l'utilitarisme que pour tout autre morale conséquentialiste.
Le problème est que, bien souvent, les situations sont souvent mal analysées par ceux-là même qui les proposent (sans offense à Elvin).
" Je ne sais pas comment il tranchera, mais il se trouvera bien un ultra-utilitariste pour dire que de toute façon il ne faut pas tenir compte de la perte de bien-être des sacrifiés, puisqu'ils ne seront plus là pour la ressentir. "
Il n'y a rien d'ultra-utilitariste à ne pas prendre en compte la perte de bien être d'individus décédés puisque, s'il n'y a plus de mal-être enduré pour cause de mort, il n'y a plus de bien-être éprouvé non plus. Par ailleurs, il faut prendre en compte le mal-être infligé aux proches des victime et surtout, ce que l'on oublie souvent :
L'utilitarisme ne se réduit pas à choisir la solution qui procure le plus de bien-être entre plusieurs données, mais à chercher les solutions pour générer un bien-être optimal.
Je vous réponds sur le reste plus tard.
@Novecento
"il faut prendre en compte le mal-être infligé aux proches des victimes, ce que l'on oublie souvent"
c'est exactement pour ça que j'appelle "ultra" celui qui ne le fait pas.
"L'obstacle majeur, me semble-t-il, c'est que l'influence de telle ou telle modèle de morale ne prédomine pas de manière homogène dans toutes les strates et tous les domaines de la société."
Oui, c'est un autre des problèmes les plus évidents : mais, pour éviter le rejet par principe de l'argument par son auditoire naturel, il est plus confortable de pointer l'imbécilité (évidente) des étrangers qui forcément, ne pensent pas comme vous, puisqu'ils sont étrangers.
D'où mon analyse personnelle : donner à quoi que ce soit (économie, morale ou religion qu'importe) une fonction normative est voué à l'échec : mais sans doute à un échec suffisamment tardif pour qu'un cortège d'horreurs accompagne sa chute.
Alors que le commerce, c'est l'art de collaborer sans nécessairement s'entendre ou se comprendre.
"Par exemple, l'absence de posture utilitariste se fait, à mon avis, cruellement ressentir en matière de conception juridique."
Lequel est le fondement de notre actuel ordre social : d'où un péril certain à imaginer qu'il faille le faire évoluer. Il est sans doute urgent d'attendre des générations futures de trouver un chemin.
Passant dit : "donner à quoi que ce soit (économie, morale ou religion qu'importe) une fonction normative est voué à l'échec"
Bien d'accord, mais plus précisément :
Chacun peut adopter comme norme de son propre comportement des préceptes tirés de considérations économiques, morales ou religieuses de son choix, mais vouloir imposer ces normes aux autres, voire à toute une population est non seulement voué à l'échec, mais illégitime.
C'est le fondement même de la philosophie libérale, dont découle l'idée que le but de toute organisation sociale est de permettre à des gens de cohabiter harmonieusement, et si possible de coopérer, sans se conformer aux mêmes normes et en effet sans même se comprendre.
elvin; je pense qu'il y a consensus sur ce point : ma remarque consiste juste à préciser que nous sommes solidairement obligés de nous apprécier suffisamment. Je comprends que l'utilitarisme pourrait avoir pour vocation de fournir le fondement d'un pacte social global, mais j'avoue personellement douter de l'efficacité du procédé. J'observe par ailleurs que le commerce, par contre, fournit un protocole d'acceptation d'autrui efficace de par le bénéfice, égoïste, qu'il procure à chacun de par la magie des divergences d'analyse de la valeur (celles là même qui rendent difficiles la définition d'un pacte social global).
Non pas que je sois particulièrement fan de cette solution, mais la perspective des atrocités qui semblent les plus fidèles compagnons des approches autoritaires, quelles qu'elles soient, m'enchantent encore moins.
@Passant
consensus, consensus ... Entre vous et moi, oui, apparemment. Mais combien y a-t-il de gens qui professent qu'une société ne peut fonctionner que si elle repose sur des "valeurs partagées" (autres bien sûr que le simple respect de la liberté des autres) et "un projet commun" (autre que de simplement garantir les libertés individuelles), et donc qu'elle a besoin d'un pouvoir fort pour imposer à tous ces valeurs et ce projet !!!
Entre ceux, à gauche, qui le disent par intérêt et ceux qui, à droite, le croient par manque de recul par rapport à leur propre éducation, effectivement, ça fait du monde : mais ceux-là ne comptent pas, leur capacité à créer effectivement des choses utiles pour leurs concitoyens restant probablement globalement très limitée.
Après, restent toutes les remarques extrèmement fondées de Novecento concernant les limites quand à ce qu'on peut effectivement attendre de notre ordre social (mes termes) : bref, si solution il y a, elle ne sera certainement pas ni politique, ni juridique : oserai-je dire, il faut plutôt s'attendre à des difficultés qu'à des contributions de ces deux côtés.
"donner à quoi que ce soit (économie, morale ou religion qu'importe) une fonction normative"
Pour ce qui concerne la morale on appelle cela le droit, non ? Entre le décalogue et le code pénal il y a de sacrées convergences.
Une réelle continuité pour le moins.
Continuité dont je ne vois nulle trace entre l'un ou l'autre et tant l'utilitarisme que la plupart des philosophies peu influencées par les religions du Livre, autrement dit, celles dans le cadre desquelles sont éduqués 80% des enfants qui naissent sur terre.
"c'est exactement pour ça que j'appelle "ultra" celui qui ne le fait pas."
Et ce que je vous répondais plus haut, c'est que celui que vous nommez "ultra" est, soit un non-utilitariste, soit un utilitariste qui fait une sérieuse erreur de calcul. Bref, un dévoiement complet de la doctrine utilitariste.
"Chacun peut adopter comme norme de son propre comportement des préceptes tirés de considérations économiques, morales ou religieuses de son choix, mais vouloir imposer ces normes aux autres, voire à toute une population est non seulement voué à l'échec, mais illégitime."
Et
"D'où mon analyse personnelle : donner à quoi que ce soit (économie, morale ou religion qu'importe) une fonction normative est voué à l'échec : mais sans doute à un échec suffisamment tardif pour qu'un cortège d'horreurs accompagne sa chute."
La société fonctionne nécessairement avec des normes juridiques et politiques, c'est justement l'un de ses fondements. Le libéralisme ne consiste pas à abolir cette norme, mais à l'assouplir pour laisser davantage de place à l'initiative personnelle donc, indirectement, à la norme culturelle. Pas plus qu'il n'implique, d'ailleurs, que des gens cohabitent sans réellement se comprendre.
Parce que supposer une société où des normes différentes cohabitent, ca revient tout de même à exiger de ces normes culturelles qu'elles s'adaptent un tantinet les unes aux autres. Ca revient également à ne pas penser que l'on peut fondre tout type de valeur dans une seule et même communauté.
L'exemple du commerce est à la fois pertinent et incomplet. Il est pertinent parce qu'il illustre le fait, comme le disait Passant, que des normes culturelles différentes peuvent temporairement disparaître lorsque des intérêts individuels sont en jeu. Mais il est incomplet, car il ne témoigne que d'une partie des interactions en jeu au sein d'une société. Si le commerce est, en soit, un biais de diffusion de normes, il est aussi le produit de ces même normes. On ne peut, et de loin, s'arrêter au seul commerce pour définir des solutions à l'avenir.
"Lequel est le fondement de notre actuel ordre social : d'où un péril certain à imaginer qu'il faille le faire évoluer. Il est sans doute urgent d'attendre des générations futures de trouver un chemin."
Je ne suis, enfin, pas d'accord sur ce propos. Il reste possible de discuter, de diffuser des idées, de rencontrer des gens, c'est à dire agir pour faire évoluer notre modèle moral, y compris dans ses recoins techniques et juridiques, sans que cela ne menace d'entraîner quelque péril que ce soit. Définir un modèle, une norme, ce n'est pas forcément agir de manière autoritaire, loin s'en faut. Et ériger ce modèle au sommet d'une société, ce n'est pas empêcher que l'on puisse l'abolir par la concertation.
Enfin, vous parliez d'éducation, Passant, et je crois que c'est justement l'une des clés de notre discussion. C'est l'éducation qui reflète les orientations normatives établies par une société et permet d'en prédire, en partie, les évolutions culturelles. Il est d'ailleurs intéressant de noter que les relations entre le Droit et l'Education, deux domaines dont on pourrait attendre une certaine coordination en matière d'établissement et de diffusion de la norme politico-juridique, sont relativement imperméables.
Oui, il y a bien la piste de l'éducation : identifiée je crois depuis suffisamment longtemps pour qu'il se soit créé bien au coeur de chaque culture un secteur de l'éducation à la fois tout à fait spécifique, parfaitement identifié, et rétif à l'assimilation ou l'hybridation avec tout autre.
Ne croyant personnellement pas à une conjuration mondiale des enseignants au profit des hommes, je n'attends rien dans ce secteur. Mais je l'encouragerais si elle émergeait : d'une certaine manière, Internet a en partie été créé dans cet espoir. Et rien n'interdit des réussites partielles ici ou ailleurs de par le monde, qui, ensuite, écraseront économiquement ceux qui tarderont trop à joindre le mouvement.
Je rapprocherais la la position du MAUSS comme étant davantage anti objectiviste (http://fr.wikipedia.org/wiki/Object... paragraphe consacré à l'éthique) que non utilitariste en effet. Détail amusant, cette posture s'est développé en opposition de la position altruiste (altruiste qui doit être ici pris dans son sens premier d'obligation morale d'exister pour les autres) que semble vouloir défendre le Mauss. Ils sont contre une posture qui est contre leur posture.