Suite au naufrage de leur pédalo, René et Slobodan échouent sur une île déserte. Remis de leurs émotions aquatiques, ils s'organisent comme ils peuvent et décident de se répartir les tâches (pêche, chasse, réparation de cabane, spectacle vivant avec lémuriens...). Mais comme ils n'ont que moyennement confiance l'un en l'autre (allez savoir si René ne fainéantera pas à la pêche en bouffant les deux pauvres poiscailles trouvées, mais profitera de la naïveté de Slobidou pour lui faire réparer le toit de sa cahute), ils décident aussi d'instaurer un système d'échange.

Comme ils ont fait une première ES, ils savent que le troc se heurte au problème de double coïncidence des besoins, et se mettent donc d'accord pour utiliser une monnaie commune : ils ont trouvé sur la plage une centaine de coquillages rares, qu'ils se répartissent (50-50, un vieux relent de leur jeunesse en tant que militants du NPA) et dont ils se serviront comme intermédiaire des échanges.

Tout marche bien pendant un temps, chacun fait son travail et en échange le fruit contre une part de celui de l'autre, grâce aux coquillages. Mais un jour, René, en allant pêcher un peu plus loin que d'habitude, tombe sur un petit gisement de coquillages - ceux-là même qu'ils utilisent comme monnaie.
"Quelle aubaine !", pensa le fourbe; "je vais les récupérer (une dizaine en tout) et en profiter pour acheter deux fois plus de jarret de singe à Slobo, le tout sans en foutre une rame de plus !" (cette dernière pensée lui remémora avec nostalgie son passé dans l'Education Nationale). Aussitôt dit, aussitôt fait : revenu à terre, il alla voir Slobidou avec ses dix coquillages neufs, et les échangea contre un petit festin que son compagnon d'infortune alla chercher à la pointe du bâton taillé. Cette transaction venait à point nommé pour Slobodan, qui avait justement épuisé tout son stock de coquillages le matin en achetant à René un superbe tronc d'arbre sculpté à l'effigie de Maurice Thorez.

Le lendemain matin, Slobidou, muni de ses dix coquillages, alla trouver René pour lui acheter son mérou quotidien. Quelles ne furent pas sa surprise et sa colère lorsque René refusa d'aller pêcher, comme il en avait l'habitude en échange de dix coquillages ! Slobodan ne comprenait pas : "Mais tu perds l'occasion de gagner de quoi échanger avec moi ?". René riait sous cape : "Quel con, ce Serbe ! Ces dix coquillages ne m'ont rien coûté, je serais bien bête de travailler pour les récupérer. Je m'en tire avec un jarret de singe gratis, hin hin hin...". Et Slobodan s'en alla, la queue entre les jambes.

Mais le Serbe n'était pas si con que ça. L'après-midi, lorsque René (qui avait séché tous les cours de théorie des jeux en L2) vint le trouver pour lui acheter, comme chaque jour, pour dix coquillages de fiente de tamanoir (combustible inégalable pour éclairer la cabane), il eut la désagréable surprise d'entendre Slobidou lui annoncer que le prix était passé à vingt coquillages.
- "Vingt coquillages pour tes merdes !? Tu te fous de ma gueule ?"
- "Les dix que tu m'as donnés hier n'avaient aucune valeur, je n'ai rien pu en faire; alors pas question de m'arnaquer : pour tes merdes, c'est dix coquillages sans valeur (puisque tu n'en veux pas quand je veux te les échanger, apparemment), plus les dix coquillages habituels".

René maugréa, mais il dut accepter et se rendre à l'évidence : son tour de passe-passe ne l'avait au final pas enrichi - il avait dû dépenser vingt "vrais" coquillages pour avoir son jarret de singe et sa fiente de tamanoir, en plus des dix coquillages trouvés par hasard, dont Slobidou avait réalisé qu'ils n'avaient aucune valeur puisqu'ils ne lui permettaient pas d'obtenir un travail de sa part. Au final, le seul effet de la découverte/création de cette monnaie de singe aura été de faire augmenter le prix de la fiente.
Quant à Slobidou, le soir même, il alluma un grand feu dans lequel il jeta les dix coquillages maudits, dansant autour du brasier en récitant mystérieusement "Haimevé égalpété ! Haimevé égalpété !" d'une voix exaltée et ténébreuse. Et tout reprit comme avant.


Voilà... ça n'aura sans doute pas servi à grand-chose aux lecteurs de ce blog, mais je suis preneur de toute remarque ou critique sur ma présentation de la chose, (je me demande notamment s'il faut changer la fin et envisager le cas où les dix coquillages maudits restent en circulation... ce serait la classe de faire un alternate ending en bonus track du billet), sur les erreurs ou approximations que vous y voyez (à l'exception faite de celles portant sur le NB.infra). Merci pour vos avis éclairés (et tant mieux si, au passage, ça a pu éclairer un peu certains lecteurs).

NB. je ne cherche évidemment pas à dire que la création monétaire ne sert à rien, n'a pas d'effet sur l'activité réelle, que Keynes n'a rien compris et que seul un Friedman stéroïdé devrait contrôler les institutions monétaires, donc merci de ne pas lancer les commentaires là-dessus.
NB². Econoclaste fait une présentation détaillée de la TQM ici.