Perles d'oral
Par VilCoyote le mercredi 3 février 2010, 14:52 - insolite - Lien permanent
Jury d'oral de TPE
(première ES) ce matin. Morceaux choisis.
Le candidat : "...et la Mafia permet donc de créer des emplois, puisque
l'Etat embauche des policiers pour lutter contre... d'ailleurs c'est inutile,
ça ne marche pas du tout".
Moi : "Donc économiquement, la Mafia a un effet positif ?"
Le candidat : "Oui".
Moi : "Et donc une épidémie ce serait bien aussi, parce que ça créerait
des emplois de médecins ?"
Le candidat (réfléchit un instant...) : "...ben oui".
Autre sujet, quelques minutes plus tard...
La candidate : "...et l'ouverture des jeux d'argent en ligne va permettre
d'augmenter le chiffre d'affaires de la France".
Moi : "C'est à dire ?"
La candidate : "Ben... l'Etat fait des profits grâce à ça".
Moi : "L'Etat fait des profits ?" (oui, je ne me foule pas trop dans mes
questions)
La candidate : "Ben oui" (non, elle ne se foule pas non plus)
Moi : "Donc le chiffre d'affaires de la France c'est le
profit de l'Etat, c'est bien ça ?"
La candidate : "Ben oui, puisque la France c'est l'Etat".
Moi (silence... puis) : "C'est bien ce qu'il me semblait. Merci".


Commentaires
C'est presque rassurant de voir que les futures classes laborieuses considèrent la France comme une entreprise. D'ailleurs, s'ils ne travaillent pas assez pour payer nos retraites, on les expulsera vers l'Assistanistan.
Je me suis permis de reprendre le billet dans son intégralité chez moi. Chronique à la fois drôle et flippante....
Ok, ce sont de grosses bêtises... mais ils sont 1) en première 2) à l'oral face à un jury de profs!
@Zelittle : oui, je n'ai pas dit le contraire, et poster des perles se fait sans méchanceté. J'ai choisi de le faire parce que ces deux grosses erreurs sont des lieux communs des idées économiques qu'ont un nombre effarant de personnes.
M'enfin quand même ils ont commencé leur année par le circuit économique (relations entre les agents), des notions de base base de compta (notamment chiffre d'affaires), et ils ont eu six mois pour préparer leur exposé... alors la deuxième perle est difficilement excusable. Même pour un première face à un jury.
Je suis globalement très d'accord avec votre réponse (notamment sur le fait que beaucoup de Français pourraient faire ce genre d'erreurs grossières), mais j'ai plus d'indulgence que vous pour la 2eme bêtise: il semble qu'à l'origine, le problème ne soit pas vraiment un problème de logique mais de vocabulaire (CA=profits=recettes fiscales). C'est plutôt décevant de la part d'un élève de fin de 1ere ES, mais bon, c'est mieux qu'une grosse erreur d'interprétation.
Quant à la première bêtise, au risque d'être à la fois méchant et injuste, il arrive parfois que des gens sérieux, et je crois même des économistes, aient des raisonnements proches et aboutissent à des résultats provocateurs, funky, politiquement incorrects, mais complétement bidons, comme l'élève en question.
Non?
(J'ai des exemples en tête mais je préfère les garder pour moi, de peur de devoir argumenter :p)
Hmmmm si vous faites référence à Levitt ou Landsburg par exemple, leurs conclusions politiquement incorrectes ne sont jamais "ça crée de l'emploi donc c'est bien". C'est plutôt en termes d'externalités, "d'unintended consequences", ou d'explication rationnelle d'un comportement qui ne l'est en apparence pas (dans le registre Mafia, "Qu'est-ce qui pousse un dealer minable à faire ce job qui ne lui rapporte rien et où son espérance de vie est bien plus courte que dans le couloir de la mort ?").
Ces raisonnements sont parfois provocateurs au point d'en devenir contestables (http://econo.free.fr/index.php?opti...), mais les éventuelles erreurs ne sont pas du même registre que celle de mon candidat.
Ou alors vous faites référence à d'autres auteurs, et je crains que vous ne soyez obligé d'argumenter ^^
Argumenter ? Non, pas ça! En tout cas pas ici, je pars avec un handicap un peu trop lourd.
De toute façon, comme vous l'avez deviné, je pensais au duo de Freakonomics principalement. Et je dois bien avouer que comparer ne serait-ce qu'une seconde leurs raisonnements à ceux de votre élève est très, très gros.
Mais bon, je pense qu'on pourrait tout de même trouver des exemples d'économistes ayant oublié la plupart des précautions scientifiques apprises dans leur jeunesse.
C'est même certainement un critère d'embauche au FMI.
En poussant un peu, le premier candidat n'a pas tout à fait tord : il a peut être entendu (en comprenant ce qu'il pouvait) les débats de comptoir franco-français sur le calcul du PIB...
Je n'avais pas encore réagi sur le précédent billet, mais celui-là me confirme finalement dans ma position : avant de s'indigner sur les aspects "politiques" des changements de programme de seconde, il faut relativiser la notion d'apprentissage de l'économie en 2nde. Si, en fin de seconde, ils ont une idée de ce qu'est l'économie (et les sciences sociales en général), ce sera déjà pas mal.
Je ne résiste pas à vous confier les premiers mots de mon premier cours de 1ère année de fac de Sc. Eco (Macroéconomie) : "Les élèves qui ont fait de l'économie au lycée, oubliez tout ce que vous avez appris" (oui, c'était un excellent professeur ; oui, il était peu diplomate). Mais c'était au milieu des années 90.
Pour la première réponse il n'y a rien à lui reprocher. C'est bien l'unité de mesure qu'on utilise actuellement partout dans le monde : ca va augmenter le PIB, ca va augmenter l'emploi donc c'est bien !
@Jeewee et Pock : c'était bien le sens de ce post : illustrer le fait que le biais productiviste est partout. Bon, après, il aurait pu tirer les conclusions de ses propres affirmations ("ça sert à rien") et ne pas tomber dans un panneau aussi grossier.
@Jeewee à propos du programme de 2de : je ne peux que plussoyer.
Pour la première c'est une idée malheureusement fort répandue. Keynésianisme mal compris, no bridge, toussa.
D'ailleurs on peut faire lire avec profit aux élèves le sophisme de la vitre brisée de Bastiat. ( Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, chap. 1 ). Après il faut assumer le coté "Méchant libéral antisocial" que certains ne manqueront pas de relever ...
@Aersicor : c'est ce que je leur fais lire en terminale, quand on aborde les limites du PIB. Et je leur fais aussi lire la pétition des marchands de chandelle, quand on aborde le commerce international. Et comme ils ne sont pas encore complètement pourris de préjugés crasseux incrustés, ben ça passe plutôt bien.
Ho pour la pétition des marchand de chandelle ils peuvent la lire tous les trois jours dans les pages opinions de tous les grands quotidiens. Si la famille de Bastiat demandait des droits d'auteurs pour le plan du texte elle nagerait dans le champagne. Hélas...
ce que Bastiat ne voit pas... c'est que Jacques Bonhomme ne va pas forcément acheter une paire de chaussures, si sa vitre n'est pas cassée, mais se contenter de thésauriser. Donc, le fait de casser sa vitre peut effectivement favoriser l'économie. De même, en ce qui concerne l'embauche de policiers pour lutter contre la mafia, si l'Etat n'embauchait pas ces policiers, il prélèverait peut-être moins d'impôts sur les revenus des plus riches, qui épargneraient alors cet argent, l'emploi serait ainsi moins favorisé qu'avec l'embauche des policiers.
En ce qui concerne la deuxième perle, même si, comme vous, je ne suis pas totalement opposé au nouveau programme de SES en Seconde, et que je pouvais émettre des critiques sur le précédent, j'aurais préféré une évolution qui aurait justement permis aux élèves d'éviter les erreurs évoquées, en ayant une meilleure connaissance d'un vovabulaire économique de base (chiffre d'affaires ou recettes budgétaires davantage que prix d'équilibre).
@Strummer : "favoriser l'économie", ça ne veut pas dire grand-chose. L'économie, en gros, ce sont des gens qui produisent et échangent pour satisfaire des BESOINS. Si Bonhomme thésaurise, c'est qu'il estime qu'il n'a pas de besoin immédiat (ou plutôt qu'il préfère temporairement les liquidités). Si vous lui extorquez cette épargne, vous l'empêchez de satisfaire des besoins futurs.
Si on considère que les gens qui n'ont pas de travail doivent recevoir une aide, alors prélever une partie de la richesse de Bonhomme pour la redistribuer aux chômeurs peut se justifier. Mais casser la vitre de Bonhomme pour l'obliger à payer un chômeur pour la réparer, c'est simplement débile.
A moins que vous ne considériez que le Travail est un Devoir, et qu'il n'y a pas de revenu sans peine et sans labeur, aussi inutile soit-il. Alors pour rire un peu plus et ne pas être hypocrites, conditionnons le versement des allocations chômage au creusage et rebouchage de trous par les chômeurs : ce ne sera pas moins "bon pour l'économie" que de casser la vitre Bonhomme.
Pour votre deuxième remarque, certes le vocabulaire est important (ça évite de dire n'importe quoi et de croire que les mots n'ont pas de sens, ce dont malheureusement beaucoup de nos concitoyens sont persuadés tant ils les utilisent n'importe comment), mais il me semble au moins aussi important de maîtriser les mécanismes; mais bon, pas de description viable d'un mécanisme sans se mettre d'abord d'accord sur ce dont quoi on parle, alors on sera nécessairement amenés à préciser le vocabulaire - qui s'apprend bien plus vite qu'on ne comprend un mécanisme, d'ailleurs.
sur le premier point, vous vous placez d'un point de vue normatif, ce que je n'ai pas fait, et que vous ne faisiez pas vous-même dans votre billet. Je dis simplement que le bris de la vitre peut favoriser l'activité (plus précis qu'"économie") à court terme, contrairement à ce que laisse entendre Bastiat. Je ne me prononce pas sur le bien-être global, ni sur le fait que briser les vitres serait une bonne politique de lutte contre le chômage.
OK dans ce cas, mais faut pas en vouloir à Bastiat, la demande effective et l'équilibre de sous-emploi, c'était pas trop à la mode à son époque ;-)
mais c'est à vous que j'en veux, pas à Bastiat! Au contraire, je loue son attitude consistant à dépasser les évidences, en prolongeant son raisonnement plus que je ne le critique.
d'autre part, je ne pense pas que le "Travail soit un Devoir", mais je constate que nous sommes dans une société où c'est le revenu par le travail qui est valorisé, et non le revenu par l'assistance, quoique je puisse, moi, en penser. Si bien que la position libre-échangiste consistant à dire: bien sûr il y a des perdants à l'échange, mais il y a un gain global, et les gagnants indemniseront les perdants, est séduisante, mais abstraite. Dans la vraie réalité, les gagnants veulent un bouclier fiscal et les perdants sont stigmatisés comme des assistés.
De la même manière, et même si c'est idiot, oui, payer les chômeurs pour creuser et reboucher des trous serait (politiquement, socialement) plus acceptable que de les payer "à ne rien faire".
Et je vous ai épargné l'argument sociologique (donc, honni par vous, semble-t-il) du travail souhaité par les individus car leur procurant un statut dans la société.
"mais c'est à vous que j'en veux" : j'avoue ne pas comprendre pourquoi, ni en quoi ce que vous dites ensuite va à l'encontre de ce que j'ai dit ou de ce que je pense - de fait, je plussoie abondamment et sans guère de réserve.
Et pour la socio, c'est une boutade à l'attention de Denis... là encore, je ne peux que plussoyer, et c'est une évidence (tenez, j'en parle même à mes secondes, c'est vous dire...).
Vous m'en voulez toujours ? Ne croyez pas que je fuis la contradiction, mais je ne vois sincèrement pas en quoi nos avis divergent.
Je ne vous en veux pas! Ce que je veux dire, c'est que je ne reprochais pas à Bastiat de ne l'avoir pas vu, mais je reprochais à ceux qui reprennent Bastiat de le reprendre tel quel, et de ne pas appliquer l'esprit critique dont il faisait preuve: affinons son analyse en tenant compte de ce que nous, maintenant, pouvons voir et qu'il ne voyait pas.
Vous avez raison; l'utilisation sans nuance de Bastiat se justifiait ici parce qu'il n'était invoqué que pour démonter une idée exprimée elle-même au tout premier degré, sans recul, par un élève naïf (pas péjoratif).
Quand il fait très froid dans la maison, on met trop de chauffage, mais il aurait certes mieux valu commencer par chauffer de façon régulière et modérée (je m'auto-attribue le prix de la métaphore la plus pourrie de l'année) (et si il fait froid c'est qu'un con a dû casser un carreau).
bien joué!
ca n'est pas dit dans le billet mais vous avez finit par leur expliquer leurs erreurs ? :-)
Non Henri, en examen on n'est pas supposé donner d'indice (trop) explicite sur la qualité de la prestation fournie, et encore moins donner une note (on garde les commentaires pour les fiches de notation). Ils se doutent bien par notre façon d'insister qu'ils ont dit une connerie ou oublié quelque chose d'important, mais on ne leur dit jamais "non, c'est faux", et on essaie de garder une "poker face" en toutes circonstances... ce qui n'est pas toujours facile !
Ceci dit, certains examinateurs violent allègrement ces règles de retenue.
Dans la même veine, commentaire lu à l'instant dans les réactions des lecteurs à un article du Figaro (sujet: les Francais regrettent le Franc):
"Au delà de la nostalgie, il y a la réalité des faits : les prix ont augmenté bien plus que l'inflation entre 2002 et 2010."
:D Enorme celle-là, fazmuc, je la note dans mon best-of.