Premièrement, il n'y a rien de nouveau dans ce programme par rapport à ce qu'on enseigne déjà en première et terminale. Je dis bien : RIEN. Pourquoi s'émouvoir aujourd'hui de l'introduction d'idées "néolibérales" (vous aurez compris que je rejette ce qualificatif débile) que nous enseignons depuis des années à nos premières (le marché et ses limites) et terminales (le rôle des taux d'intérêt) sans broncher ? On peut trouver que ça charge trop le programme de seconde, mais l'attaque idéologique est infondée - et c'est la première qui a été lancée.

Deuxièmement (et dans la lignée de l'accusation de "néolibéralisme"), on reproche l'introduction d'outils mathématiques jugés ennuyeux, abstraits, techniques et inutiles. Des maths, les secondes en bouffent déjà pas mal : mon manuel propose des fiches sur les calculs de pourcentage, variations (taux, coefficient, indice), construction de courbes et diagrammes, quantiles et courbe de Lorenz, distinction valeur/volume, coefficients budgétaires et propensions. Là encore, pourquoi s'en émouvoir seulement maintenant ?
S.David, président de l'APSES, illustre cette critique par l'exemple de l'introduction du calcul d'élasticité-prix, concept, abstrait et technique, (...) pas nécessaire pour une première approche de l'économie en seconde. Pas nécessaire, sans doute. Mais "abstrait et technique" ?.. On aura construit une courbe de demande (une bonne occasion d'utiliser l'outil informatique, soit dit en passant, et qui plaît aux 1ère, d'après ce que j'en ai vu), et en montrant sa pente décroissante on dit "quand le prix baisse de 2€, on voit qu'il y a trois demandeurs en plus". Voilà, l'élasticité c'est ça (exprimée en rapport entre pourcentages de variation, notion qui est déjà au programme); what's the big deal ?

Enfin, si on peut regretter la disparition de certains thèmes (le chômage, pour reprendre ce qui émeut le plus, et ce dont parle Dirty Denis) du programme officiel, ça ne veut pas dire qu'on ne les enseignera plus. En effet, chaque enseignant a une liberté pédagogique, c'est à dire qu'il est libre quant à la façon d'aborder les thèmes, quant aux supports utilisés, et quant aux points qu'il choisira de développer plus que d'autres - ce que nous sommes fatalement amenés à faire, plus ou moins consciemment, sans parler des nombreux cas où on ne finit déjà pas le programme. Cette liberté pédagogique permettra à ceux qui le veulent de continuer à présenter les points du programme actuel qui leur sont chers, sans pour autant sortir du cadre du programme officiel.
Exemples : certains veulent parler des inégalités de revenu, et s'offusquent qu'elles aient disparu des textes; qu'à cela ne tienne : le I-1 du nouveau programme est consacré aux revenus - quoi de plus simple que d'introduire en complément de cette partie quelques données sur les inégalités ?
On veut continuer à parler de chômage (et c'est bien légitime) ? Le II-2 nous amènera à parler de facteurs de production, donc de travail - pas bien dur, quand on parle de travail, de parler de chômage - et tant qu'on y est, de parler rémunération des facteurs, donc partage de la valeur ajoutée, autre notion disparue dont s'émeuvent mes distingués collègues. "Précarisation de l'emploi" a disparu, me dites-vous ? Le "caractère mouvant de l'environnement des entreprises" (II-3) me paraît être un bon prétexte pour en parler quand même.
Vous l'aurez compris, le programme est une orientation quant aux thèmes à traiter, et nullement une prescription de ce que doit dire l'enseignant à chaque heure de cours pendant toute l'année.
Il faut alors savoir ce qu'on veut. Soit on se place d'un point de vue de principes, et on s'indigne de ce que ces notions aient disparu des programmes officiels. Soit on se place d'un point de vue pragmatique, de ce qui se passe réellement dans la classe et donc de ce qui va effectivement rentrer (ou pas...) dans la tronche des élèves, et alors on sourit fourbement et en silence, parce qu'on sait très bien que ni le ministre ni l'IPR ne nous empêcheront de dire ce qu'on veut.

C'est ce dernier point de vue que j'adopte, et toute personne qui a travaillé dans l'Education Nationale sait pertinemment que l'Administration peut bien dire tout ce qu'elle veut, mais ce qui va effectivement se passer et rentrer dans la tête des élèves (c'est un peu l'objectif de l'Education, rappelons-le) ne se décide qu'une fois la porte de la classe refermée, et ne se passe qu'entre l'enseignant et sa classe, pour le meilleur et pour le pire.