Blackout
Par VilCoyote le mercredi 16 décembre 2009, 15:57 - General - Lien permanent
Le Figaro pose aujourd'hui cette question à ses lecteurs : Êtes-vous prêt à limiter votre consommation d’électricité pour éviter les coupures ?. Le résultat est "Oui" à 65%. C'est idiot.
Les coupures d'électricité viendraient d'une surcharge du réseau dû à une
utilisation simultanée d'un grand nombre d'utilisateur. Dans ces conditions,
l'action d'un usager isolé n'a aucun effet sur le fonctionnement du
réseau. Si vous décidez de ne pas regarder la télé et de couper le lave-linge,
ça n'aura aucun effet sur les risques de coupure, puisque les comportements de
tous les autres usagers sont indépendants du vôtre : peu importe ce que
vous faites, si tous les autres ont décidé d'allumer leurs appareils
électriques comme d'habitude, le réseau pètera. De même (à l'inverse), si tout
le monde se décide à rester dans le noir, ce n'est pas votre allumage de la
télé et du PC qui fera péter le réseau.
La vieille réplique "oui mais si tout le monde fait pareil..." est toujours
aussi juste et dénuée de toute pertinence (comme le notait Landsburg dans
The armchair economist à propos du vote : "si les isoloirs
volaient, on pourrait s'en servir pour aller sur la Lune". Voir aussi le
chapitre 8 de
Sexe, drogue et économie). En effet, il n'y a aucune raison pour que votre
comportement agisse d'une façon ou d'une autre sur celui du reste de la
société, et donc dans tous les cas les conséquences globales de votre
comportement sont nulles : quoi que vous ayez fait, le résultat aurait été
le même si vous ne l'aviez pas fait (sauf si vous êtes juste la goutte d'eau
qui met le feu au poudre, étant le dernier français de la journée critique à
devoir prendre la décision d'allumer un appareil électrique : si vous le
faites, tout pète).
"Limiter SA consommation d'électricité" n'évitera donc pas les coupures. Ah, le
paradoxe de l'action collective a de beaux jours devant lui, quand la lumière
sera revenue.


Commentaires
D'ailleurs voter ne sert à rien puisque votre vote n'a aucun impact sur le comportement des autres et ce n'est pas un vote qui va changer la décision finale.
Accessoirement, ce genre d'études peut servir à définir les futures offres commerciales des (du?) fournisseurs d'électricité. Mais plus que la consommation globale, il vaudrait mieux demander aux gens s'ils accepteraient de faire leur lessive, leur vaisselle à des horaires étranges, voire même à consulter sur internet.
@Pock : Tout l'enjeu est alors de comprendre pourquoi les gens votent quand même. Il y a eu un post ou deux à ce sujet il y a quelques temps sur mafeco.
@fred : Tout à fait d'accord. Personnellement, si on m'y incitait, j'accepterais de changer mes horaires de consommation d'électricité (surtout que je suis chauffé au gaz). Je crois qu'EDF fait des tarifs différenciés par jour mais je n'ai pas vu de tarifs différenciés par heure.
@Yannick : si si, il y a les heures creuses, pour certains abonnements (pas disponible partout); chez moi c'est 23h-7h, c'est là que mon chauffe-eau se met en marche. Il y a des gens qui en profitent pour ne faire la lessive (et la vaisselle) que la nuit. Enfin, ceux qui ont la machine dans le garage...
Une petite fable presqu'à propos
http://otir.net/dotclear/index.php/...
@VilCoyote (article) : La vieille réplique "oui mais si tout le monde fait pareil..." est dénuée de toute pertinence... quant aux conséquences globales seulement ! Tout comme pour le vote (et la prière du dimanche, si j'intuitionne bien), quand on fait rentrer la morale en jeu, tout change. Limiter sa consommation aux heures de pointe, c'est pouvoir se dire "Si ça pète, c'est pas ma faute", et dormir tranquille.
Immanuel Kant dirait que c'est même immoral de ne pas la limiter, si l'on s'en réfère à la première formulation de sa morale (lien : http://en.wikipedia.org/wiki/Kant#T... ).
@VilCoyote (message 4) : Il y a même des abonnements (plus proposés à la vente je crois) pour lesquels, pendant quelques jours par an, définis par EDF, le prix du kWh est über-cher, mais un peu moins pendant tout le reste de l'année.
Le chauffe-eau qui s'allume tout seul, ou lancer la machine à laver la nuit, correspond aux prémices de ce que sera un système électrique qui prendrait la forme d'un smart grid (http://en.wikipedia.org/wiki/Smart_...). L'avenir du réseau électrique, garanti sans black-out.
@YMB (première remarque) : tout à fait; mais la question du Figaro est toujours mal posée : ce n'est pas "Êtes-vous prêt à limiter votre consommation d’électricité pour éviter les coupures ?" mais "Êtes-vous prêt à limiter votre consommation d’électricité pour ne pas vous donner mauvaise conscience?" (même s'il faut quand même être con pour avoir mauvaise conscience de quelque chose dont on est pas responsable, puisque si ça pète, on sait que ça aurait pété même si on avait éteint sa TV).
Peut-être serait-il temps de vous mettre à jour sur la littérature pertinente...
>La vieille réplique "oui mais si tout le monde fait pareil..." est toujours aussi juste et dénuée de toute pertinence...
Bah, non. Si les agents ont des préférences sociales de type réciproque. Je veux bien réduire ma consommation si une partie significative des autres agents font de même... Si une partie non négligeable de la population a ce genre de préférence, le fait que je choisis dfe réduire ma consommation influence les autres... (le jeu n'est plus un jeu de coopération mais un jeu de coordination).
D'ailleurs le paradoxe de l'action collective qui n'est d'ailleurs qu'une resucée du dilemme du bien public est plus dans le fait que l'on voit de l'action collective (des grêves, des électeurs qui bizarrement votent, des contributions volontaires au financement de biens publics etc...) là où on devrait pas en voir.
Je dis pas que c'est parfait, mais je dis que ça n'est ni le monde des bisounours (tout le monde réduit spontanément sa consommation), ni l'absence de contribution (tout le monde s'en fout)...
Un autre exemple serait l'étude des comportements en cas de sécheresse/pénurie d'eau.
Dans le même esprit, j'avais bien aimé cette publi sur arXiv
"Taking a shower in Youth Hostels: risks and delights of heterogeneity"
(http://arxiv.org/PS_cache/arxiv/pdf...)
Le contexte y est évidemment différent puisque dans ce cas précis, l'action de chaque agent a un effet concret sur les variations de température subies par les autres.
@Arcop : "Je veux bien réduire ma consommation si une partie significative des autres agents font de même..." : d'accord, je n'ai pas dit le contraire. Mais c'est ce "si" qui fait problème : comment réglez-vous le problème de coordination ? Comment savez-vous que les autres réduisent aussi leur consommation, et que du coup vous n'êtes pas le seul couillon qui a baissé son chauffage et éteint sa télé, et qui est donc déjà dans l'inconfort, sans pour autant que le risque de blackout soit réduit ?
Pour la conclusion sur "action collective", j'avoue avoir peut-être mal choisi mes termes. J'hésitais entre ça et simplement "théorie des jeux". J'ai choisi "action collective" parce que je considérais l'état du réseau comme un bien public. Par contre, pour l'interprétation du terme "paradoxe", je m'appuie sur cette phrase d'Olson : "Les grands groupes peuvent rester inorganisés et ne jamais passer à l'action même si un consensus sur les objectifs et les moyens existe".
"Je dis pas que c'est parfait, mais je dis que ça n'est ni le monde des bisounours (tout le monde réduit spontanément sa consommation), ni l'absence de contribution (tout le monde s'en fout)..." : je ne peux que plussoyer. Je disais simplement que la question du Figaro était fort mal posée, et que du coup la réponse était irrationnelle.
dans ce cas là c'est un problème de coordination
il suffit de mettre un secrétaire de marché qui coordonne les allumages de chacun
Désolé mais je n'ai pas compris votre citation de Landsburg... Que veut-il dire, s'il vous plaît ? Merci.
@Henri : Bonne idée ! Voilà enfin des emplois jeunes qui serviraient à quelque chose.
@Moggio : dire à celui qui ne va pas voter que "si tout le monde faisait pareil, le pays ne pourrait pas fonctionner" est tout à fait exact, mais le "SI" est tellement hypothétique et irréaliste que cette objection est un non-sens. Le coup de l'isoloir qui vole est une façon plus élégante de dire "si ma tante en avait..."