On nous y rappelle que, étant donné l'état de délabrement du pays à la fin de la guerre, "le maintien d'une répartition autoritaire des quantités et des prix des ressources disponibles, et donc des tickets de rationnement, s'imposait". Jusqu'ici, tout va bien (enfin, façon de parler). C'est à la phrase d'après que ça dérape : "A défaut, les prix des aliments auraient flambé, entraînant une pénurie" (je grasse). Revoyons la scène au ralenti : si on avait laissé le marché fonctionner librement, les quantités étant insuffisantes et l'offre étant fixe, les prix seraient montés, ce qui aurait empêché une partie des "consommateurs" d'acheter, DONC il y aurait eu une pénurie. Une belle démonstration de compréhension des mécanismes du marché... Ca me rappelle un peu l'erreur que font les élèves de première ES quand on commence à étudier le marché : hausse de la demande = hausse des prix... = baisse de la demande. Donc la hausse de la demande la fait baisser. Comme avec les trous du gruyère.

Pour reprendre la phrase du Monde, le bon raisonnement aurait été : si on avait laissé le marché fonctionner librement, les quantités étant insuffisantes et l'offre étant fixe (le marché étant donc à l'origine en situation de pénurie), les prix seraient montés, poussant ainsi un certain nombre de demandeurs à se retirer du marché (donc des files d'attente), jusqu'à ce que l'offre et la demande s'équilibrent par les prix. La pénurie, c'est quand le marchand est obligé de sortir sur le trottoir gueuler à la file d'attente de 300m qui poireaute "Cassez vous y a plus rien à bouffer"; si les prix sont prohibitifs pour un nombre suffisamment important de clients, il n'y aura plus personne sur le trottoir : toutes les demandes solvables (rappelons que c'est la seule qui intéresse l'économiste : je fantasme peut-être d'une Porsche, mais cette envie ne peut être considérée comme une demande) seront satisfaites. Oh bien sûr, ça ne veut pas dire que la situation eût été préférable ainsi ! Mais ce n'aurait PAS été une pénurie.

La suite ne vaut pas mieux : ou alors, pour être sûrs d'être servis, les habitants auraient passé leur temps à faire la queue devant les commerces. Le ou alors introduit la solution au problème posé par la hausse des prix, à savoir (selon la "journaliste") la pénurie : il n'y a pas assez à bouffer parce que les prix sont trop élevés, du coup si on attend toute la journée sur le trottoir, c'est bon, ça va le faire, y en aura assez et pas trop cher. Ne cherchez pas, ça n'a aucun sens.

Et la conclusion de la phrase en apothéose : solution peu judicieuse quand la main-d'oeuvre est nécessaire pour reconstruire le pays. Voilà, donc sans les tickets de rationnement, la France aurait passé son temps à poireauter devant les magasins pour acheter de la bouffe qui n'existait pas avec de l'argent qu'elle n'avait pas (puisqu'elle ne travaillait pas, puisqu'elle faisait la queue, on vous dit. Faut suivre). On l'a échappée belle, quand même.

La conclusion de l'article se veut engagée (oui, après un tel exposé de la rigueur du raisonnement économique, il faut bien se permettre un peu de folie militante) : La crise financière actuelle et les dégâts écologiques de la société d'abondance pourraient remettre au goût du jour ces "vieilles valeurs" (ndr : ne me demandez pas lesquelles, la lecture du reste de l'article ne permet pas de le comprendre, et la réponse la plus plausible me paraît être "rationner") que les ultralibéraux croyaient avoir envoyées au musée. La sortie de crise passera par une utilisation plus rationnelle des ressources, et des "permis d'émission" de CO2. Mais sans carte ni ticket. Pour l'instant.
Je ne sais même plus quoi dire devant un tel ramassis de conneries, aussi puissant et condensé. La crise économique remet au goût du jour le rationnement (oui, par la force des choses, mais je ne suis pas sûr que les chômeurs ou les indiens s'en réjouissent autant), bien fait pour la gueule des ultralibéraux (??!!?). On sortira de la crise en économisant le pétrole, les arbres et la poiscaille. Carrément; ça fait un an que les gouvernements et les banques centrales font n'importe quoi au lieu de rationner les ressources naturelles. Et pour faire bonne mesure, on cause marché des droits à polluer, mais comme on n'a aucune idée de ce que c'est, on fait la maligne en disant ni carte ni ticket... alors que ça consiste justement pour l'Etat à émettre des "tickets", que les entreprises peuvent s'échanger, mais au lieu de permettre d'acheter du pain, ils permettent d'émettre du CO2.

C'est difficile de commenter ce genre d'articles, d'abord parce que c'est un tel condensé de conneries qu'on ne sait pas par où commencer, et ensuite parce que ça me fait remonter la tension artérielle en flèche et je m'énerve tout seul sur mon clavier, ce qui nuit à la clarté des idées. Mais j'espère que vous avez au moins compris pourquoi j'ai mis quatre mois à me résoudre à replonger le nez dans une telle merde. Bravo le Monde, bravo Annie Kahn.