Mais Quelle Piteuse
Par VilCoyote le vendredi 4 décembre 2009, 18:29 - grosse fatigue - Lien permanent
Ca fait quatre mois que j'aurais dû écrire ce billet, mais au début je n'ai pas pu tellement ça m'énervait, puis après non, et puis merde, et là voilà donc, d'abord je fais ce que je veux. Le Monde du 24 juillet (€) nous a offert (une fois de plus) un piteux étalage d'inculture économique crasse dans une rétrospective sur les Trente Glorieuses.
On nous y rappelle que, étant donné l'état de délabrement du pays à la fin
de la guerre, "le maintien d'une répartition autoritaire des quantités et
des prix des ressources disponibles, et donc des tickets de rationnement,
s'imposait". Jusqu'ici, tout va bien (enfin, façon de parler). C'est à la
phrase d'après que ça dérape : "A défaut, les prix des aliments
auraient flambé, entraînant une pénurie" (je grasse).
Revoyons la scène au ralenti : si on avait laissé le marché
fonctionner librement, les quantités étant insuffisantes et l'offre étant fixe,
les prix seraient montés, ce qui aurait empêché une partie des "consommateurs"
d'acheter, DONC il y aurait eu une pénurie. Une belle
démonstration de compréhension des mécanismes du marché... Ca me rappelle un
peu l'erreur que font les élèves de première ES quand on commence à étudier le
marché : hausse de la demande = hausse des prix... = baisse de la demande.
Donc la hausse de la demande la fait baisser. Comme avec les trous du
gruyère.
Pour reprendre la phrase du Monde, le bon raisonnement aurait été : si
on avait laissé le marché fonctionner librement, les quantités étant
insuffisantes et l'offre étant fixe (le marché étant donc à
l'origine en situation de pénurie), les prix seraient montés, poussant
ainsi un certain nombre de demandeurs à se retirer du marché (donc des files
d'attente), jusqu'à ce que l'offre et la demande s'équilibrent par les
prix. La pénurie, c'est quand le marchand est obligé de sortir sur le
trottoir gueuler à la file d'attente de 300m qui poireaute "Cassez vous y a
plus rien à bouffer"; si les prix sont prohibitifs pour un nombre suffisamment
important de clients, il n'y aura plus personne sur le trottoir : toutes
les demandes solvables (rappelons que c'est la seule qui
intéresse l'économiste : je fantasme peut-être d'une Porsche, mais cette
envie ne peut être considérée comme une demande) seront satisfaites. Oh bien
sûr, ça ne veut pas dire que la situation eût été préférable ainsi ! Mais
ce n'aurait PAS été une pénurie.
La suite ne vaut pas mieux : ou alors, pour être sûrs d'être servis,
les habitants auraient passé leur temps à faire la queue devant les
commerces. Le ou alors introduit la solution au problème posé par
la hausse des prix, à savoir (selon la "journaliste") la pénurie : il
n'y a pas assez à bouffer parce que les prix sont trop élevés, du coup si on
attend toute la journée sur le trottoir, c'est bon, ça va le faire, y en aura
assez et pas trop cher. Ne cherchez pas, ça n'a aucun sens.
Et la conclusion de la phrase en apothéose : solution peu judicieuse
quand la main-d'oeuvre est nécessaire pour reconstruire le pays. Voilà,
donc sans les tickets de rationnement, la France aurait passé son temps à
poireauter devant les magasins pour acheter de la bouffe qui n'existait pas
avec de l'argent qu'elle n'avait pas (puisqu'elle ne travaillait pas,
puisqu'elle faisait la queue, on vous dit. Faut suivre). On l'a échappée belle,
quand même.
La conclusion de l'article se veut engagée (oui, après un tel exposé de la
rigueur du raisonnement économique, il faut bien se permettre un peu de folie
militante) : La crise financière actuelle et les dégâts écologiques de
la société d'abondance pourraient remettre au goût du jour ces "vieilles
valeurs" (ndr : ne me demandez pas lesquelles, la lecture du reste de
l'article ne permet pas de le comprendre, et la réponse la plus plausible me
paraît être "rationner") que les ultralibéraux croyaient avoir envoyées au
musée. La sortie de crise passera par une utilisation plus rationnelle des
ressources, et des "permis d'émission" de CO2. Mais sans carte ni ticket. Pour
l'instant.
Je ne sais même plus quoi dire devant un tel ramassis de conneries, aussi
puissant et condensé. La crise économique remet au goût du jour le rationnement
(oui, par la force des choses, mais je ne suis pas sûr que les chômeurs ou les
indiens s'en réjouissent autant), bien fait pour la gueule des ultralibéraux
(??!!?). On sortira de la crise en économisant le pétrole, les arbres et la
poiscaille. Carrément; ça fait un an que les gouvernements et les banques
centrales font n'importe quoi au lieu de rationner les ressources naturelles.
Et pour faire bonne mesure, on cause marché des droits à polluer, mais comme on
n'a aucune idée de ce que c'est, on fait la maligne en disant ni carte ni
ticket... alors que ça consiste justement pour l'Etat à émettre des
"tickets", que les entreprises peuvent s'échanger, mais au lieu de permettre
d'acheter du pain, ils permettent d'émettre du CO2.
C'est difficile de commenter ce genre d'articles, d'abord parce que c'est un
tel condensé de conneries qu'on ne sait pas par où commencer, et ensuite parce
que ça me fait remonter la tension artérielle en flèche et je m'énerve tout
seul sur mon clavier, ce qui nuit à la clarté des idées. Mais j'espère que vous
avez au moins compris pourquoi j'ai mis quatre mois à me résoudre à replonger
le nez dans une telle merde. Bravo le Monde, bravo Annie Kahn.


Commentaires
Rappelons que la France a eu à l'époque le douteux privilège d'être le dernier pays d'Europe occidentale à arrêter d'utiliser les tickets de rationnement, 6 ans après la fin de la guerre. Ce genre de "pensée" régnait en maître.
"je fantasme peut-être d'une Porsche, mais cette envie ne peut être considérée comme une demande"
transposons :
"je fantasme peut-être d'un [quignon de pain], mais cette envie ne peut être considérée comme une demande"
Il n'y a qu'un économiste pour considérer qu'il n'y a pas comme un problème là dedans.
Et ensuite certains s'étonnent...
@Alexandre : oui, c'est ça nos bonnes vieilles valeurs !
@EL : merci de tout lire, en l'occurence la phrase suivante : "ça ne veut pas dire que la situation eût été préférable ainsi ! Mais ce n'aurait PAS été une pénurie". Où avez-vous vu que je "considérais qu'il n'y avait pas comme un problème" ? Je dis seulement que l'article pose le problème en des termes et mécanismes particulièrement erronés.
J'admire votre patience pédagogique pour décortiquer et contrer un tel ramassis d'âneries. Dire que ce genre d'articles, dont le raisonnement est digne d'une école maternelle, fait figure d'évangile chez les lycéens (et dans la majorité de la populace, comme je le constate à chaque conversation sur le sujet) me laisse chaque jour pantois.
Pantois et désabusé.
Dire qu'on vient de fêter le vingtième anniversaire de la fin du communisme en Allemagne, je me demande le temps qu'il va falloir pour continuer à subir cette littérature en France.
En attendant, je fais circuler votre billet. J'aurais dit tout comme vous, si j'arrivais à rester calme...
J'avais bien relevé cette petite précaution rhétorique dans le texte, je ne pensais pas qu'il valait la peine d'expliquer pourquoi elle est vaine.
Soit vous ne la prenez pas vraiment au sérieux, et mon commentaire garde toute sa valeur.
Soit vous la prenez au sérieux, et vous réduisez alors votre discussion à une scolastique byzantine qui n'entretient avec le réel que des liens d'homonymie. Autrement dit, si la notion économique de "pénurie" n'a rien à voir avec la pénurie (sans guillemets), votre démonstration - certes parfaitement juste au demeurant - est totalement vaine (et un peu facile : je pourrai avec ce genre de méthode démontrer sans peine que le terre est plate).
@EL:
Le problème du sens dans lequel AK emploie le mot "pénurie" est qu'il est confus et lui permet de faire un syllogisme totalement absurde (que VC s'est abstenu de commenter):
_Lorsqu'on laisse faire le libre marché, les prix montent
_Quand les prix sont élevés, il y a pénurie
_Or quand il y a pénurie, il y a des files d'attente.
Donc, pour éviter les files d'attente, il fallait ne pas laisser faire le marché.
Or comme vous l'avez dit vous même, le but du contrôle des prix n'était pas d'éviter les files d'attente, mais que tout le monde puisse manger son quignon de pain (objectif atteint de manière bien imparfaite d'ailleurs).
@EL : il faut juste qu'on distingue "demande" et "besoin". Le marché équilibre l'offre et la demande, pas l'offre et les besoins. Bien sûr que la pénurie (au sens large du terme) existait, mais elle était le point de DEPART du problème, et nullement la conséquence des prix élevés (qui auraient été eux-mêmes la conséquence de la pénurie initiale...). Comme Fred le dit, c'est un syllogisme tellement absurde qu'il est difficile de le commenter.
Merci pour cette tranche de rigolade. Et n'attendez pas 4 mois, si vous en trouvez d'autres pour nous les faire partager, c'est bientôt Noël.
@Alexandre:
Il semble que le Royaume-Uni nous ait ravi ce privilège peu enviable, le rationnement s'y étant terminé en 1954 (contre 1949 en France) et qu'ils aient même durci le rationnement après la fin de la guerre.
Faut pas s'énerver comme cela. Que les journalistes économiques soient nuls en France, on le sait. La question plus intéressante à poser à un économiste est la suivante : pourquoi plus le talent d'un journaliste augmente, moins il fait de papier sur l'économie ?
@David : vous avez des exemples précis de ce phénomène ? Personnellement, je suis bien incapable de suivre l'évolution de la qualité du travail d'un journaliste et du type d'article corrélé à son niveau de compétence...
Je m'y connais plus en sciences "dures" qu'en économie, mais ce qui fait peur, c'est que les journalistes semblent vraiment faire de l'amateurisme dans ces deux domaines (lisez les commentaires des lecteurs de lemonde.fr, ils hurleront sur le prochain article faisant appel à des notions l'électricité et où seront, comme à chaque fois, confondus Watt, Watt heure et Watt par heure). Cela fait peur car je me demande si c'est la même chose pour tous les thèmes dans les journaux d'information généraliste.
Je me rappelle avoir lu je ne sais plus où : "Si Maître Eolas a tant de succès, c'est parce que les gens y sont mieux informés que dans Le Monde".
Moi je m'inquiète surtout pour votre clavier à vrai dire...
"A défaut, les prix des aliments auraient flambé, entraînant une pénurie"
C'est dire beaucoup avec une seule phrase non? Si on avait dit "a defaut, la pénurie aurait entrainait une flambée des prix" ca serait passé.
De plus, je trouve vraiment que vous jouez sur les mots, car dans ce cas, il n'y a juste jamais de pénurie, si il existe ne serait ce que un vendeur mettant sur le marché un produit, alors dans le cas de la baguette de pain, supposons son prix a 10000 euros, cela eliminerait la demande dite non solvable, donc pas de probleme de pénurie... Alors je tiens juste à rappeller que la pénurie vient du fait d'une situation de desequilibre entre l'offre et la demande, avec une offre pas assez abondante pour une demande fixe. Donc oui, effectivement, la situation de pénurie aurait entrainé une flambée des prix et l'échange aurait été en desequilibre. Comment vous qualifiez cette situation? equilibre de marché? Moi je dis la loi du coté court l'emporte, et en aucun cas nous aurions été à "l'équilibre". Refaite votre dessin en croix entre l'offre et la demande x)
Arnaud : vos "rappels" sont bien aimables, mais vous seriez bien avisé de lire attentivement le billet et vous verrez que ce que vous écrivez, soit je l'ai déjà dit, soit j'y ai déjà répondu.
Considérez-vous qu'il y a pénurie de caviar ? Non, parce que son prix élevé a chassé la demande non solvable - ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas plus de gens qui "aimeraient" en manger (mais ces derniers ne représentent pas une "demande"). La différence avec le pain est que le pain est un produit de première nécessité, bien sûr, mais l'analyse en termes d'équilibre de marché se fout un peu de ce qui est échangé. Donc je ne joue pas sur les mots, je reprends la signification économique du terme "demande", auquel vous me renvoyez avec une condescendance bien mal placée.
Tiens en revanche, il aurait été intéressant de savoir si on aurait eu un effet Giffen avec une flambée du prix du pain.
Alors pour ce qui est du caviar, non il n'y a pas pénurie, tant que le marché fonctionne dans des conditions normales d'approvisionnement. En revanche, en cas de choc temporaire sur l'offre, une pénurie apparait, se traduisant par une hausse temporaire des prix. On se retrouve alors en situation d'échange en déséquilibre, avec pénurie. Pour ce qui est du pain, je pense que l'exemple est bien choisi si l'on parle des tickets de rationnement. De plus, ce bien, ne sont pas des biens giffen (ou bien inférieur), donc non, pas de diminution de la consommation totale, mais bien une diminution à la marge.
"une pénurie apparait, (...) On se retrouve alors en situation d'échange en déséquilibre, avec pénurie" : bon... vous allez peut-être finir par vous rendre compte que, comme je l'ai écrit dès le départ dans mon billet (et comme vous l'écrivez ici), la pénurie est le problème DE DEPART, et nullement la conséquence de prix élevés ?..
"De plus, ce bien, ne sont pas des biens giffen (ou bien inférieur), donc non, pas de diminution de la consommation totale" : euuh, on a comme un problème de définition, là... oO
Le pain n'es pas un bien inférieur, je ne pense pas qu'on puisse débattre la dessu. Pour ce qui est de la situation de pénurie, je ne suis pas d'accords avec "les prix seraient montés, poussant ainsi un certain nombre de demandeurs à se retirer du marché (donc des files d'attente), jusqu'à ce que l'offre et la demande s'équilibrent par les prix", traduisant donc un équilibre de marché avec uniquement une hausse des prix découragant la demande. Hors, comme je l'ai dis, ceci est une situation d'equilibre parfait du pays d'alice. Malheureusement, cela ne peut en aucune maniere etre expliqué de la sorte puisque l'équilivre n'aurait pas été atteind, puisqu'en situation de pénurie, on aurait donc été dans une situation que les économistes n'apprecient guere car ne pouvant l expliquer à savoir un echange en déséquilibre x)
Bon ben si vous refusez de comprendre comment fonctionne un marché (ma présentation en était certes caricaturale, mais c'était pour exposer la tendance, le mécanisme), tout en prétendant me l'expliquer, et si vous faites un contre-sens sur ce qu'est un bien Giffen (tip : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bien_i... et http://fr.wikipedia.org/wiki/Bien_d...), je pense qu'on n'a plus grand-chose à se dire...
Dans le même genre, http://times.com/1990/10/18/busines...
"many executives feel giddy about the stratospheric Champagne prices. While they would like a slight drop in demand, they fear that sharp price increases could cause sales to plunge.
Such a decline, in turn, could cause Champagne houses to slash their prices in a year or two."
"plusieurs dirigeants étaient effrayés par les prix stratosphériques du champagne. Et ils craignaient aussi que de telles augmentations de prix fissent chuter la demande, ce qui ferait ensuite tomber les prix."
C'est une de raisonnement qu'il nous fallait trouver en microéconomie
J'adore!! Le nom de la responsable balancée l'air de rien à la fn de l'article. c'est juste magnifique !!
Bon ceci dit c'est vrai qu'elle est mauvaise, même moi j'ai compris les implications des mécanismes de bases.
Merci de m'avoir fait sourire avant de partir plancher sur un sujet d'économie que j'espère abordable...
est-il possible que l'un des rédacteur de ce blog et plus particulièrement du billet "le marché ne peut pas tout faire" ait encore le pdf "la décroissance" de M. Georgescu-roegen, le lien n'étant plus valide (désolée pour le hors sujet)
encore merci de cet article nous invitant à nous méfier des analyses foireuses du monde... parfois ils nous font les mêmes en droit, mais là c'est un tout petit peu plus mon domaine du coup je les débusque plus facilement
bonne journée
pierrafette
@Pierrafette : Pour Roegen, voyez ici : http://classiques.uqac.ca/contempor...
Pour les boulettes juridiques, les billets d'Eolas sont un régal.