Le Cartel des Gaufres
Par VilCoyote le vendredi 4 décembre 2009, 12:58 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Ne vous est-il jamais arrivé, bien coincé dans un embouteillage, et bien
content d'avoir l'autoradio pour vous distraire, de piquer une crise de rage en
tombant sur la page de publicité de votre station musicale préférée... et en
constatant qu'au même moment, TOUTES vos stations favorites étaient en mode pub
?
Ca ne peut pas être le fruit du hasard, ni d'un alignement naturel sur un
supposé pic d'audience (ces agaçants épisodes se produisent à tout moment de la
journée). Il ne peut donc s'agir que d'un cartel... qui a la particularité de
regrouper un nombre conséquent d'acteurs (même si je n'ai que 6 stations
programmables dans mon Opel Astra, ça semble plus largement répandu) et surtout
d'être stable. En effet, dans les cartels, les membres sont souvent tentés
d'adopter un comportement opportuniste : si l'entente se fait sur les
prix, on baissera légèrement et opportunément les siens pour récupérer les
parts de marché; si l'entente se fait sur les quantités, on augmentera les
siennes. Cas typique de dilemme du prisonnier : il serait dans l'intérêt
de tous que le cartel subsiste, mais chacun a individuellement intérêt à le
trahir, ce qui mènera à sa perte.
Dans le cas des pubs à la radio, l'intérêt d'une station serait de décaler sa
plage publicitaire, de façon à ce que les auditeurs des autres stations, cernés
de toutes parts par les exaspérantes aventures de la famille de beaufs qui
passe sa vie chez Leclerc à collectionner des bons de réduction, se rabattent
tous sur la petite oasis musicale que représenterait la station opportuniste
(on fait ici l'hypothèse d'une information transparente, ce qui n'est pas
irréaliste si on voit à quelle vitesse on peut zapper entre toutes ses stations
pré-programmées (sauf dans l'Opel Astra 1994, où on n'en a que six...)). Or ce
n'est pas ce qu'on constate : les stations ont l'air bien décidées à
continuer à programmer leurs plages publicitaires au même moment, renonçant
ainsi à attirer davantage d'auditeurs.
Une première explication réside dans le fait que, à un moment ou à un autre, la
station devra bien envoyer ses pubs; et qu'à ce moment, l'auditeur exaspéré
zappera automatiquement sur une des stations concurrentes, qui par hypothèse
seront à ce moment là toutes en mode "musique" (je n'envisage pas une seconde
qu'on puisse ECOUTER les pubs à la radio; autant REGARDER les pubs à la télé se
conçoit, autant là, c'est tellement indigent, insupportable et ringard que non.
On dirait ça @ 0'53''
). A quoi bon récupérer des auditeurs pour ses plages "musique" si c'est pour
les perdre pour toutes ses plages "publicité", qui sont justement celles dont
la fréquentation détermine les revenus que touchera la station de la part des
annonceurs ? La stratégie opportuniste n'est pas payante, même si tous les
membres du cartel coopèrent (ie. n'ont pas eux mêmes de stratégie
opportuniste).
Mais de toutes façons, les mesures d'audience des stations radios ne sont pas
effectuées de façon aussi précise : personne ne sait combien d'auditeurs
zappent la plage de publicité de 5 minutes entre 10h et 11h. Les chiffres
d'audience résultent d'enquêtes, et
si à la télé la généralisation des Box permet de mesurer de façon de plus en
plus précise l'audimat (part d'audience
dans les trente dernières secondes), il n'en est rien à la radio (et on
peut supposer l'audimat est plus stable pendant les pubs, étant donnée la
continuité que présente une émission télévisée, alors que les stations
musicales peuvent s'écouter en pointillé). Donc en réalité, les annonceurs
paieront en fonction de l'audience de la station sur la tranche horaire
concernée, et non pas sur l'audience réelle de la publicité, évidemment (il en
est de même à la télé).
Le but de la station est donc de fidéliser le plus grand nombre possible
d'auditeurs sur chaque plage horaire. On peut alors distinguer deux types
d'auditeurs :
1) le puriste, qui écoute une station parce qu'il ne supporte pas les autres
programmations; celui-là sera globalement fidèle sur la plage horaire, même si
il zappe pendant la pub, on est sûr qu'il rezappera toutes les douze secondes
sur sa station préférée pour voir si on a repris la diffusion du Best Of
Gilbert Montagné.
2) le distrait, qui écoute toute station pourvu que ça passe de la musique, et
qui du coup zappe de façon durable : à la première pub, il change de
station, et n'en rechangera que quand ce nouveau refuge sera à son tour atteint
par la gangrène publicitaire. Celui-là ne peut être fidélisé que si il n'a
aucune chance de trouver une station en mode "musique" pendant que l'autre est
en mode "pub". En supposant que la loi des grands nombres va assurer une
répartition initiale égalitaire des auditeurs "distraits" entre les stations,
elles ont alors toutes intérêt à aligner leurs plages publicitaires, sous peine
de les voir fuir durablement. Et aux enquêtes d'audience, le distrait ne pourra
répondre que si il est fidélisé (de force : he can run, but he can't hide
from Philippe, Mathilde et Régis de Leclerc).
Que l'auditeur soit puriste ou distrait, la meilleure stratégie pour en
fidéliser un maximum est donc d'aligner ses plages publicitaires sur celles des
autres, toute stratégie opportuniste étant soit inutile (pour le puriste), soit
nocive (pour le distrait). Le cartel publicitaire des stations radios semble
bien parti pour durer. Il va falloir que j'équipe l'Astra d'un lecteur MP3. En
vente chez Leclerc avec 10% de remise immédiate en caisse en bons d'achat voir
conditions en magasin.


Commentaires
Tiens, mon commentaire n'est pas passé. Dont acte : l'article recherché est le suivant :
http://econ.duke.edu/~atsweet/ASWEE...
C'est un RAND 2009
Fichtre... et moi qui croyais (vaguement) être original ! J'aurais bien dû me douter que non. Merci pour le lien Mathieu.
@Vil : ça fait quoi de te dire que si tu avais pensé à ça deux ans plus tôt, tu aurais pu avoir une publi dans le RAND ?
@Mathieu : je ne sais pas où est passé ton commentaire initial, mais il n'est pas dans l'antispam. Ca doit être un bug ponctuel pendant ta soumission.
@Belgo : ben pas grand-chose en fait, parce que niveau rigueur de démonstration et modélisation, je ne suis pas sûr d'être à la hauteur des exigences d'Astrapi en la matière...
Ah non, au contraire, moi je les trouve vraiment exaltantes les aventures des beaufs chez Leclerc (et puis on ne critique pas Leclerc, c'est en tant que propriétaire-rentier de ce genre d'endroit que le Président de l'ASNL a eu les moyens suffisants pour acheter à son entraîneur uruguayen qui se faisait grave chier tout un tas de mecs inutiles qui ne savent pas jouer au ballon... Donc non, on-ne-critique-pas, sous peine de se voir offrir un abonnement à Marcel Picot pour les 10 saisons à venir...).
Hey le coyote
Tu oublies un 3ème type d'auditeur, celui qui écoute FIP et qui donc se contrefout des stratégie de mediaplanning de Coca-Cola et Leclerc.
Il y a une analyse plus simple de la situation : rendre les CSP capables d'achats d'impulsion dépendantes d'un service donné (la radio en voiture), puis rendre ce service suffisamment irritant pour provoquer l'achat d'un nouveau service (le lecteur MP3) et préparer le pourrissement de ce nouveau service.
La tâche n'est certes pas aisé, mais vu le surstock de cerveaux pervers dont nous inondent les facs de lettres, on peut espérer qu'il s'en trouvera bien un pour trouver comment.