Montant de la taxe carbone
Par Antoine B. le jeudi 3 septembre 2009, 17:57 - Lien permanent
Dans un billet récent, j’expliquais les raisons pour lesquelles les économistes préféraient généralement s’attaquer à la pollution par le biais d’une taxe de type taxe carbone plutôt qu’à l’aide de normes et de gros plans publics qui, en dépit de leur visibilité, ne sont que rarement des instruments efficaces, rapportés à leur coût. Ceci étant dit, la question de l’ampleur de la taxe est, bien évidemment, cruciale. Comme l’indiquent les commentaires du billet précédent, l’adoption par le marché d’énergies renouvelables ou de techniques de construction rendant les bâtiments économes en énergie dépendent du montant de cette taxe.
Après avoir été annoncée à 32 euros par tonne de CO2, il semble qu’elle soit finalement fixée à 14 euros par tonne. Qu’en pensent les économistes ? Les deux noms les plus en vue sur cette question sont ceux de William Nordhaus et Nicholas Stern. Les deux économistes font des calculs à peu près similaires pour identifier le montant optimal de la taxe carbone : ils calculent une taxe qui permette le meilleur équilibre entre les coûts et les bénéfices associés à la baisse de la pollution. Leurs deux démarches sont extrêmement proches, mais leurs estimations sont très divergentes. Le problème tient au fait qu’il existe un gros décalage temporel entre l’action environnementale en matière d’effet de serre et les résultats. Autrement dit, ce sont les générations futures qui bénéficieront des nos efforts ! Or, selon le rapport Stern, les gains et pertes des générations futures doivent être comptabilisées presque de la même manière que les gains et pertes des générations présentes. Le « presque » est juste lié au fait que l’humanité finira bien par disparaître et qu’il serait inopportun de faire un calcul se prolongeant à l’infini. Le résultat de cette méthodologie est que la taxe préconisée par Stern est de 250 euros par tonne de carbone. Le coût du changement climatique, en utilisant cette méthodologie, serait subi pour moitié par des générations vivant après 2800, ce qui, à mes yeux, la décrédibilise. Nordhaus, pour sa part, applique une méthodologie expliquée dans un précédent billet, qui se base sur le comportement de nos contemporains en matière d’épargne, et qui tient compte également des générations futures, mais en leur attribuant un poids moindre que celui attribué par Stern. La différence est colossale, puisque sa taxe est de 25 euros par tonne de carbone. Naturellement, les deux auteurs préconisent un accroissement du montant de cette taxe au cours des décennies qui viennent.
Pour comparer ces recommandations à notre taxe carbone à 14 euros, il faut réaliser une petite règle de trois, car ces 14 euros ne sont pas perçus sur du carbone, mais sur du CO2, qui ne contient, en poids, que 27% de carbone. Ramenées aux bonnes unités, les taxes de Stern et Nordhaus sont, respectivement, de 67,5 et 6,75 euros par tonne de CO2 (je fais des approximations pour rendre la comparaison frappante). Ainsi, avec 14 euros, notre gouvernement double la taxe Nordhaus, et divise par 5 la taxe Stern.
Pour ma part, je suis nettement plus convaincu par la pertinence de la méthode Nordhaus pour la raison évoquée ci-dessus, et j’en tire donc la conclusion que la taxe carbone, dont je continue à défendre le principe, est deux fois trop élevée. Trois choses, pour finir :
1) Stern et Nordhaus ont tous deux une méthode qui, selon moi, tient mal compte de l’adaptation des hommes au changement climatique. Je travaille actuellement sur une manière de rendre compte de façon plus convaincante de cette adaptation. Des résultats très préliminaires (à prendre avec beaucoup de pincettes, j’insiste), suggèrent que la taxe carbonne serait d’environ 3 euros par tonne de CO2, quel que soit le poids accordé aux générations futures.
2) Si la taxe ne représente qu’une petite part du coût du pétrole, alors il ne faut pas exclure, surtout du côté des ménages, un phénomène de substitution entre les motivations intrinsèques et extrinsèques : sans taxe, certains ménages modèrent leur utilisation de l’automobile par exemple, uniquement pour se sentir respectueux de l’environnement. Il n’est pas impossible que l’introduction d’une petite taxe conduise certain de ces ménages à considérer que le paiement de cette taxe compense leurs émissions de carbone, et, comme elle est assez faible, les conduise finalement à émettre davantage tout en ayant bonne conscience.
3) Dans tous les cas, le montant de la taxe est calculé sur une base mondiale, c'est à dire si tous les pays la mettaient en oeuvre. Si la France était la seule dans ce cas, il est évident que l'impact sur le changement climatique serait peu différent de 0.


Commentaires
Moi, j'pense que si c'est 14 euros, c'est que c'est facile de s'en souvenir. A cause du carbone 14 (http://carbon14.univ-lyon1.fr/intro...)
Oui, je sais où est la porte...
Le 2) serait un formidable sujet d'expérience en laboratoire ! Pourquoi ai-je choisi de faire de la théorie ?? *sanglots*
Bonjour
Je suis extrêmement surpris par votre paragraphe :
"Pour comparer ces recommandations à notre taxe carbone à 14 euros, il faut réaliser une petite règle de trois, car ces 14 euros ne sont pas perçus sur du carbone, mais sur du CO2, qui ne contient, en poids, que 27% de carbone. Ramenées aux bonnes unités, les taxes de Stern et Nordhaus sont, respectivement, de 67,5 et 6,75 euros par tonne de CO2 (je fais des approximations pour rendre la comparaison frappante). Ainsi, avec 14 euros, notre gouvernement double la taxe Nordhaus, et divise par 5 la taxe Stern."
La taxe Carbone, si elle porte justement sur le seul carbone, n'a aucun sens. Elle concernerait alors le bois, le diamant, l'ensemble de tous les alcools, les êtres vivants... qui contiennent tous des atomes de carbone...
Si je m'en réfère au rapport de Nordhaus que vous indiquez, page 19 : "One of the key concepts in the economics of climate change is the “carbon price,” or more precisely, the price that is attached to emissions of carbon dioxide.".
Taxe carbone revient donc, et cela a beaucoup plus de sens, à "Taxe sur le dioxyde de carbone". Auquel cas votre règle de trois me semble invalidée... et les prix recommandées par les 2 économistes sont bien largement _supérieurs_ à 14 euros...
@gizmo :-D
@Yannick : en effet
@Julien : il s'agit bien sur de Carbone émis, essentiellement par le CO2 ou le méthane, et non pas le carbone se trouvant dans le bois ou l'alcool. Mais quand on définit une taxe 'par tonne de', si c'est du CO2, ce n'est pas la même chose que si c'est du carbone, qui ne représente que 27,27% du CO2. C'est indiqué en toutes lettres page 253 du rapport de Nordhaus : "Figures are 2005 U.S. international prices per ton carbon. To get prices per ton of carbon dioxide, the number should be divided by 3.67."
@Antoine : OK, j'ai relu, vous avez raison.
Pour le point 3/ de votre conclusion, c'est le propre de la politique : comment influencer les autres ? En _commençant_ par s'appliquer ses propres recommandations.
Je n'ai pas lu les documents de Nordhaus, mais je pense qu'il y a une erreur dans la multiplication par 0,27 pour ne taxer "que le carbone". Ce qu'on souhaite éviter, ça n'est pas le rejet de carbone, mais l'augmentation du "forçage radiatif". Or celui-ci n'est pas dépendant que de la seule masse en carbone.
Par exemple, dans 1 kg de méthane, il y a 750 g de carbone. Dans 1 kg de dioxyde de carbone, il y a 272 g de carbone. Si le forçage radiatif ne dépendait que du carbone, celui-ci serait environ 3 fois plus fort pour le méthane. Or, il l'est environ 20 fois plus.
Là comme ça, l'argument 2 peut paraître bidon (genre, c'est un raisonnement qui se tient mais faut pas déconner!).
Pourtant, un effet similaire a déjà été remarqué dans la vrai vie. C'était dans une école de maternelle pas loin de NYC (si je me souviens bien). L'école avait un problème car les parents venaient récupérer leurs enfants en retard et ça augmentait les coûts de l'école pour garder les gosses ce temps supplémentaire. Est donc venu l'idée de faire payer les parents si ils arrivaient en retard. Ce qui s'est passé? Les retards ont été plus nombreux et plus longs. La raison avancée est la même que là, quand les parents ne payaient pas, ils se sentaient mal et essayaient malgré tout de récupérer au plus vite, en payant, ils avaient l'impression de payer un service et donc profitaient du service. Pour info, après l'annulation de la taxe, les retards sont restés élevés (probablement du à des habitudes).
Je ne me souviens plus la source, je crois d'ailleurs que c'est ma soeur qui avait étudié ça en cours de stratégie à HEC et qui me l'avait rapporté donc à prendre avec des pincettes tout de même...
Ca, c'était juste pour apporter mon grain de sel!
@Choubi :
Les cas empiriques d'éviction de la motivation intrinsèque ("crowding out effect") ne sont pas rares et assez documentés. Voir notamment ce survey de Frey et Jegen :
http://papers.ssrn.com/sol3/papers....
@Choubi:
C'était sans doute à Haïfa. Je crois que c'est Freakonomics (S.Levitt et S.Landsburg) qui a popularisé cet exemple.
Tu ne prends pas en compte l'argument de Weitzman, qui me semble très convaincant: en prenant en compte la probabilité d'un évènement e queue de distribution (conséquences énormes: un tsunami géant, mais proba relativement faible - et mal connue), même avec un taux d'escompte basé sur une mesure de marché et non de pure équité entre les générations, il retrouve les ordres de grandeur de Stern. Mais c'est l'aversion à la catastrophe (pour nous ou nos enfants) causée par le changement climatique qui conduit ce résultat.
Voir là par exemple http://www.economics.harvard.edu/fa...
@markss : Nordhaus tient compte de la probabilité de ce genre d'évenements extrêmes. La difficulté est évidemment d'évaluer la probabilité et surtout de chiffrer le dommage. Ses hypothèses sont certes moins pessimistes que celles de Weitzman. Merci, en tout cas, pour le lien.
Tout à fait d'accord avec Antoine et YMB. Il s'agit bien du montant d'une taxe carbone appliquée aux emissions de CO2. On s'interesse principalement au CO2 car les quantités émises dans le monde (29 milliards de tonnes / an) ont un impact significatif sur le réchauffement climatique, c'est maintenant assez largement admis au sein de la communauté scientifique. Le taux de méthane dans l'atmosphère a également augmenté (presque doublé en un siècle) mais il reste très inférieur à celui du CO2. Rappelons d'ailleurs qu'il est presque exclusivement d'origine animale.
Je suis surpris que personne n'évoque un point qui me semble essentiel sur cette taxe carbone pour qu'elle ne soit pas qu'une taxe supplémentaire, pas forcément disuasive d'ailleurs. Il me semblerait pertinent qu'une partie ne soit pas redistribuée mais utilisée pour promouvoir les solutions alternatives, en particulier amorcer les processus industriels qui ne rendent ces solutions couteuses faute de production de masse.
J'en parle sur mon site http://moinsdeco2.jimdo.com/
Je ne suis pas d'accord avec l'argument d'Antoine privilégiant la solution de Nordhaus sur celle de Stern.
Il faut regarder les bases théoriques sur lesquelles s’appuie Stern, pour mieux comprendre.
Le cadre théorique de l’élaboration de ce rapport est le modèle économique standard, qu’on appelle le « modèle d’espérance d’utilité ». Ce sont les préférences des individus qui se traduisent par l’utilité qu’ils donnent à leurs actions. Ce ne sont pas les revenus qui comptent, ce n’est pas le montant d’euros que l’on a dans la poche, mais plutôt la façon dont ces euros sont dépensés. Cela se traduit par une utilité retirée des revenus. Cela se résume par l’existence d’une fonction d’utilité.
Cette fonction d’utilité permet de comparer des choix aussi bien en termes de transferts dans le temps entre personnes qu’en termes de rapport aux risques. Il y a donc plusieurs dimensions, c’est la raison pour laquelle cela s’appelle « modèle d’espérance d’utilité » : il y a du risque, donc de l’incertitude, des scenarii possibles différents. Et on va essayer de résumer le choix des individus par le rôle que va jouer cette fonction d’utilité dans ce choix.
Cette fonction d’utilité présente plusieurs propriétés. Tout d’abord, il y a celle qu’on appelle l’hypothèse de l’utilité marginale décroissante. L’utilité marginale, c’est l’utilité supplémentaire que procure un euro supplémentaire, par exemple. Plus on est riche, plus le domaine de choix s’élargit. Mais, plus on est riche, moins l’utilité est importante. Si on donne un euro à quelqu'un qui en a zéro, c’est extrêmement important, cet euro a une utilité forte. Si on donne un euro à un milliardaire, cela ne représente rien et l’utilité qu’il en tirera sera beaucoup moins forte.
Et les propriétés de cette fonction d’utilité sont résumées par deux coefficients : le taux de préférence pure pour le présent qu’on appelle delta, et l’élasticité de la substitution de la consommation qu’on appelle êta.
Le taux de préférence pure pour le présent est la traduction du fait que l’on préfère le présent au futur, précisément. Tout le monde a une préférence pour le présent : un fumeur a évidemment une préférence pour le présent parce que le fait de fumer fait qu’il mourra plus tôt qu’il ne l’espère. Mais il fume quand même, parce qu’aujourd'hui l’utilité qu’il tire de fumer est plus forte que la crainte qu’il a de disparaître à cause de ça dans 50 ans. Là, il y a une réelle préférence pure pour le présent qui s’exprime par le fait qu’il fume, tout simplement, alors qu’il sait parfaitement – c’est inscrit sur le paquet de cigarettes – que cela le tue.
La préférence pure pour le présent, c’est aussi lorsqu’on a soif et qu’on préfère boire le verre d’eau tout de suite plutôt que d’attendre le lendemain.
Quant à l’élasticité de substitution de la consommation, c’est un autre coefficient. S’il est par exemple égal à 2, cela veut dire qu’avec un revenu supplémentaire de 1 % l’utilité marginale va baisser de 2 % dans le futur. Cela permet de mesurer le taux auquel on est capable de transférer l’utilité de la consommation du présent vers le futur.
Ces deux coefficients vont jouer un rôle tout à fait fondamental autour du rapport Stern.
Quelles conséquences peut-on retirer de cette fonction d’utilité et des propriétés qu’elle a ? C’est très simple. Premièrement, un euro supplémentaire est plus apprécié et son utilité est pus grande s’il est perçu dans le présent que s’il doit arriver plus tard. C’est le rôle de la préférence pure pour le présent, le delta positif. Il vaut donc mieux être riche tout de suite que d’éventuellement l’être plus tard.
Mais en outre, il y a du risque. Alors, un euro supplémentaire est plus utile si le risque est moins grand. Si on a le choix entre l’obtenir avec certitude et le gagner à la loterie et une chance sur deux de l’avoir, on préfère l’avoir avec certitude. C’est l’aspect « aversion pour le risque », c’est êta qui va mesurer cela.
La troisième propriété est la suivante. Un transfert de richesses du riche vers le pauvre accroît le bien-être total ; c’est l’utilité marginale décroissante. Un euro supplémentaire procure moins d’utilité à quelqu'un qui est riche qu’à quelqu'un qui est pauvre ; il vaut donc mieux prendre un euro aux riches pour le donner aux pauvres, parce que le bien de l’utilité va être supérieur. Alors, on pourrait nous demander : « Pourquoi ne fait-on pas cela tout le temps ? » Le problème est qu’il y a des coûts pour transférer des euros. Si on procède à de la redistribution en prenant de l’argent aux riches, cela sous-entend qu’il y a de l’administration, tout un tas de coûts...et tant que les coûts de transfert sont inférieurs à la différence d’utilité, les transferts du riche vers le pauvre sont utiles et socialement nécessaires.
L’ensemble de ces différentes composantes se traduit par un taux d’actualisation, que l’on appelle r, et qui est donné par la formule : r = delta + êta x g, où g correspond au taux de croissance de la consommation par personne.
Cela permet de comparer des utilités à des dates différentes. Si on considère l’utilité u(t) à la date t, c’est-à-dire l’utilité de consommation tirée d’un revenu à la date t, et si on la transpose aujourd'hui, en supposant qu’à la date t la valeur de l’utilité est de 100, elle vaut aujourd'hui 100/(1 + r)t. Donc, plus r est grand et plus t est grand (plus c’est éloigné dans le temps), plus u(t) est faible. L’utilité mesurée aujourd'hui décroît évidemment avec r et le temps qui augmentent.
Dans le rapport Stern, il y a un débat sur le r fixé à 1,4. Plus on prend un taux r élevé, plus cela diminue les bénéfices futurs et plus cela augmente les coûts futurs. Un coût dans le futur devient nettement plus grave... Avec un r faible, cela favorise les générations futures. Et le rapport Stern a choisi un r assez petit, par rapport à un certain nombre de critères.
Quels sont les choix du rapport Stern ? Il fixe delta à 0,1, êta à 1 et g à 1,3 %. C’est une moyenne, mais c’est tout à fait discutable. Tout le monde a l’air de considérer comme une évidence que nous serons forcément plus riches plus tard, dans 50 ans. Après tout, cela n’est pas complètement certain. Justement, si les effets du changement climatique sont catastrophiques, nous pouvons éventuellement devenir moins riches. Mais la tendance actuelle est de dire que les générations futures seront forcément plus riches que nous, et, bien que de mon point de vue cela peut être discuté, je suggère d’adopter cette hypothèse.
Du coup, la formule donne 0,1 + 1 × 1,3, soit 1,4. Et voilà le 1,4 du rapport Stern. Le débat a porté sur cela : les choix opérés par Stern dans les valeurs des coefficients.
Pour ce qui de la valeur d’êta à 1, c’est un choix assez standard dans la profession. Il signifie que, lorsqu’on transfère 1 % de revenus aujourd'hui, cela a exactement la même valeur que si on transférait 1 % de revenus à n’importe quelle date dans le futur. Il n’y a donc pas de changement du point de vue des préférences de la société ou des individus. Évidemment, l’utilité sera différente, puisque ce ne sera pas la même date, mais proportionnellement ce sera la même chose. Techniquement, il existe une fonction d’utilité logarithmique.
La raison inavouable de ce choix standard est que, lorsque l’on réalise des modèles mathématiques assez sophistiqués, cela se calcule facilement. Si on choisit une fonction d’utilité qui n’est pas logarithmique, c’est plus compliqué à calculer.
Pour expliquer les effets de ce choix d’êta à 1, on peut donner deux illustrations. Aujourd'hui, le PIB moyen dans le monde est de 7 000 dollars par personne. D’après le rapport Stern, avec une hypothèse de 1,3 % de croissance, le PIB par personne sera de 100 000 dollars en 2100. Le monde sera donc beaucoup plus riche.
Avec êta = 1, on peut par exemple justifier aujourd'hui quelque chose comme la taxe carbone. Une taxe carbone à 70 dollars est justifiée si et seulement si en 2100 le revenu des personnes augmentera de 1000. Faire un sacrifice de 1 % aujourd'hui est justifié si le bénéfice à n’importe quelle date dans le futur est aussi de 1 %. Voilà le sens d’êta = 1.
En fait, c’est évidemment très difficile. Comment peut-on être sûr du bénéfice d’un transfert de 1 % ? Nous ne pouvons pas savoir le bénéfice futur qui découlera de l’effort que nous apportons aujourd'hui.
Cela peut se traduire autrement, parce que c’est indépendant de la date. C’est donc exactement la même chose que pour un transfert de redistribution à la même période entre les riches et les pauvres. Si on prend aujourd'hui 1 000 dollars aux ménages qui gagnent 100 000 dollars, cela est justifié si cela augmente les revenus des pauvres d’au moins 70 dollars. La différence entre les 1 000 dollars pris aux riches et les 70 dollars redonnés aux pauvres s’explique par les coûts administratifs liés à la redistribution (contrôle, sanctions, etc.). Si les coûts d’administration des transferts sont inférieurs à 930 dollars, la redistribution est donc justifiée. Voilà une autre façon de signifier êta = 1. Ensuite, c’est à chacun de voir s’il pense qu’êta est effectivement égal à 1. Mais, en l’occurrence, c’est là le fond de l’hypothèse à la base.
Le débat s’est donc concentré sur ces deux composants, êta et delta, et cela a été très discuté par les économistes car le rapport Stern n’a pas du tout fait l’unanimité chez les économistes. Il a même reçu des boulets rouges de la part d’économistes éminents et le débat a véritablement porté sur ces aspects techniques.
J’en cite quelques-uns. Arrow a trouvé delta et êta trop faibles mais il est d’accord avec les conclusions du rapport Stern. Il dit que les raisons ne sont pas les bonnes mais il partage la conclusion selon laquelle il faut agir tout de suite. Weitzman explique que l’incertitude n’a pas été suffisamment prise en compte, c’est-à-dire que des événements rares, difficiles à « probabiliser », pouvaient complètement bouleverser l’incertitude prise en compte dans le modèle. Cela étant dit, Weitzman dit aussi qu’il faut agir, justement pour les problèmes liés à l’incertitude. C’est donc un débat technique sur la façon de prendre en compte l’incertitude. Nordhaus et Mendelson ont quant à eux dit que delta était trop faible (0,1 dans le rapport Stern) et ils sont clairement opposés au rapport Stern. Nordhaus, qui a fait beaucoup de travaux d’évaluation, conclut qu’il ne faut pas agir tout de suite mais plutôt attendre, travailler à l’adaptation, etc.
Delta, c’est la préférence pure pour le présent. Le problème est que, quand on essaye de trancher le débat, il est difficile de trouver un consensus, même si d’une certaine façon tout le monde a un delta personnel positif. Tout dépend du point de vue duquel on réfléchit, normatif ou positif. Quand on essaie d’être normatif, en prenant un delta non nul, cela signifie que l’on favorise forcément la génération présente. Préférence pure pour le présent : on favorise le présent. Même avec un delta de 0,1, on donne plus d’importance aux générations d’aujourd'hui. Et cela peut aller très vite. Avec un delta classique, que Nordhaus considérerait comme tel, par exemple de 3 % ou de 3,5 %, cela signifierait que la richesse du monde aujourd'hui permet à chacun d’acheter dans 50 ans un bel appartement. Les bénéfices futurs sont totalement dévalorisés, comme si les générations n’existaient pas au-delà de 50 ans. Le fait d’actualiser, avec un taux relativement important de 3,5 % et sur une telle durée, fait qu’il ne reste plus rien. Donc, au point de vue de l’équité intergénérationnelle prendre un delta non nul signifie que l’on sacrifie forcément les générations au-delà d’une certaine date, et, en fait, cela se fait assez rapidement, finalement. L’éthique suggère donc un delta égal à 0.
Il existe une autre justification au choix d’un delta non nul : nous allons tous mourir et il y a peut-être une probabilité que l’on meure demain, individuellement. Cela veut dire que, rien que pour cela, tout le monde a une petite préférence pour le présent. Et, lorsqu’on essaie de calculer la probabilité de mourir, à un instant donné, pour un individu dans la société, on trouve environ 0,1 %.
Le 0,1 % du rapport Stern peut donc se justifier de ce point de vue : il y a effectivement un risque de disparition, à la fois de la société et de l’individu, qui peut justifier une préférence pour le présent.
Le problème est que, lorsque l’on regarde cela d’un point de vue positif (comme Antoine) et non pas normatif, nous pouvons toujours trouver des observations qui justifient n’importe quoi. Par exemple, si on regarde les choix des individus sur le marché des actions, on peut voir qu’ils font des choix avec des taux d’actualisation élevés : 4 %, 5 %... Par contre, quand on regarde comment ils achètent des obligations d'État, c’est avec des rendements très différents, beaucoup plus faibles que pour le marché des actions, et les choix ne sont pas les mêmes. Pourtant, ce sont deux choix risqués, même s’il y en a un qui est moins risqué que l’autre. Cela ne correspond pas aux mêmes valeurs du coefficient. Du coup, si on prend le point de vue normatif, on peut finalement tout à fait défendre le choix de Stern. Il a fait des choix, ces choix sont normatifs ; ils sont discutables mais aussi acceptables. On ne peut pas les discuter en leur opposant d’autres choix qui seront eux aussi normatifs. Pour prendre simplement un exemple, Nordhaus a choisi êta = 1. À partir du moment où il faut ce choix, il est coincé, parce que g est égal à 1,3 et que, du coup, le r qu’il doit choisir est delta + 1,3. Il veut forcément que r soit égal au moins à 4 % parce qu’il constate que ce taux sur le marché des actions. Les rendements attendus des placements et des investissements financiers sont aujourd'hui de 4 %. Donc, il considère que, puisque les gens utilisent ce taux de 4 %, il n’y a aucune raison d’être en dessous. Il fait donc lui aussi un choix normatif, en se basant sur des valeurs empiriques. Mais, s’il regardait d’autres marchés, il pourrait trouver d’autres valeurs de r réelles aujourd'hui. Du coup, il n’a pas le choix : 1,3, s’il veut 4, il faut que delta soit au moins égal à 3. Mais il ne justifie pas son choix de delta = 3 autrement : il a en tête qu’il lui faut r = 4, donc il lui faudra 3 pour delta. De ce point de vue-là, c’est évidemment tout à fait discutable.
Pour résumer le sujet, la discussion technique n’a pas de conclusion. On peut discuter à l’infini de façon technique sur les choix. Mais s’il y a une critique que l’on ne peut pas faire à Stern, c’est justement la critique du réalisme : les choix de Stern ne sont pas en cohérence avec les comportements actuels que nous observons chez les individus. C’est d’autant moins acceptable que ces comportements ne sont précisément pas soutenables. Nous savons très bien que nous évoluons dans une société dont le mode de développement n’est pas soutenable à l’infini, et en sans doute même pas pendant les vingt prochaines années.
Donc, de ce fait, derrière le débat autour de Stern il y a un débat de fond sur le type de société que l’on veut dans le futur et ce qu’il faut faire aujourd'hui. Finalement, c’est ce que révèle le débat du rapport Stern. Pourquoi se focaliser sur le discours sur les coûts ? C’est l’avantage de l’analyse économie : le fait de mettre des pommes et des poires ensemble et les synthétiser à travers une évaluation chiffrée, cela a parfois tendance à révéler, synthétiser, focaliser des positions qui, au départ, apparaissaient totalement incomparables.
Le débat de Stern révèle donc deux grandes positions dans la société d’aujourd'hui :
- ceux qui partagent les conclusions du rapport Stern – les pro-Stern – et qui disent qu’il faut agir immédiatement, sans toutefois avancer d’argumentation économique, parce que l’analyse de Stern est discutable ;
- ceux qui sont opposés au rapport Stern – les anti-Stern – qui disent que le rapport est mauvais, mal fait, économiquement mal construit, etc., et qui sont persuadés qu’il ne faut pas agir aujourd'hui parce qu’ils n’ont pas du tout envie de le faire – c’est la position majoritaire aujourd'hui en France – et qu’ils n’y croient pas, tout simplement.
Cela explique aussi pourquoi les gouvernements aujourd'hui sont très forts pour s’engager à l’horizon 2050 à diviser par quatre ; en 2050, tous les dirigeants politiques d’aujourd'hui seront morts. Ils peuvent faire tous les engagements ; ils ne seront de toute façon plus là pour savoir s’ils ont tenu leur parole.
Par contre, en 2020, c’est autre chose. En 2020, on s’aperçoit que plus personne ne veut agir fortement. Les débats sont extrêmement difficiles, et ils sont d’autant plus difficiles qu’on se rapproche d'aujourd'hui. C’est ce que le rapport Stern révèle fondamentalement.
Enfin, il répond à une double question qui, à mon avis, est tout à fait fondamentale : « Qui va payer et combien cela coûte ? » Le rapport Stern dit que cela va coûter cher. Et le deuxième débat, qui est plus fondamental encore, est la question de savoir qui va payer la facture. Et, comme aujourd'hui tout le monde a peur que ce soit lui-même qui la paye et que les autres y échappent, personne ne veut réellement bouger, en fait. Dans les pays développés, les entreprises font clairement tout ce qu’elles peuvent pour échapper à des pressions fortes. Les habitants des pays développés sont d’accord pour trier leurs ordures ; moi, j’appelle cela comme au poker : « payer un peu pour voir... » Mais, pour aller au-delà, il n’est pas question qu’ils fassent quelque chose, ou très peu. Donc, on peut finalement se poser la question : « Qui veut vraiment du développement durable ? »
Cher "gro" : merci pour ce long et riche commentaire. Je tiens à préciser ma pensée sur cette question : j'ai un point de vue qui se veut weberien, c'est à dire dénué de jugement de valeur. Il me semble que, sur ces questions, les économistes devraient se contenter de dire "si...alors", et non exprimer un point de vue moral. Au fond, Stern et Nordhaus racontent exactement la même chose : l'un dit "si rho=1,5%, alors la taxe carbone vaut tant aujourd'hui", l'autre dit "si rho=0,1%, alors elle vaut tant". Finalement, les deux sont d'accord. La difficulté provient du choix du "bon" paramètre, et, de ce point de vue, les économistes ne sont pas plus qualifiés que n'importe quel citoyen pour dire ce qui est bon ou mauvais. Quand je dis dans le billet que je préfère l'approche de Nordhaus, je cesse de parler en économiste, et exprime une préférence personnelle, qui n'est, par nature, pas légitimable par une approche scientifique. Cela dit, il me semble que préciser, comme le fait Nordhaus, que les paramètres choisis par Stern reviennent à ce que la moitié du coût du changement climatique soit supporté après 2800 permet de se représenter un peu mieux l'enjeu associé au choix de ces paramètres.
(J'ajoute, par parenthèse, que nous avons tous deux assisté à l'occasion d'une conférence d'économistes de l'environnement, à un pugilat en règle contre Nordhaus qui était absent, et j'avoue avoir été très frustré que, dans l'euphorie de la curée, personne n'ait mentionné cet argument qui, s'il n'a rien de définitif, permet pourtant de comprendre ce qu'il y a de sensé dans ses positions)
Damned tu m'as reconnu!
Je suis évidemment d'accord avec toi sur le point de vue weberien en tant qu'économiste mais je suis aussi citoyen et de ce point de vue j'ai des "préférences" (évolutives) sur la société où j'aimerais vivre et ce n'est pas celle d'aujourd'hui, ni celle qui se profile dans l'inaction et la crise (les crises). Je ne pense pas que les économistes soient très utiles pour nous dire s'il faut agir tout de suite ou non et c'est pourquoi ni Nordhaus ni Stern ne sont pour moi convaincants.
L'argument que tu donnes contre Stern me semble judicieux mais celui que j'avance contre Nordhaus (à savoir qu'il n'y a aucune raison de vouloir calquer le taux d'actualisation sur un taux effectif sur un marché particulier, surtout dans un monde dont on sait qu'il n'est pas durable) n'est pas non plus sans valeur.
Je souligne simplement que ces débats techniques sont sans fin et indécidables et que le grand mérite de Stern est finalement d'avoir fait émerger de manière très visible les deux positions sur l'attitude à prendre aujourd'hui.
De ce point de vue, il me semble que les faits qui montrent que les prévisions des modèles les plus pessimistes des climatologues sont dépassées et que les évolutions se font à un rythme plus rapide encore que prévu me font pencher pour une action immédiate.
Un impôt supplémentaire!
Alors que les entreprises périclitent,alors que l'inflation pointe son nez,alors que les salaires stagnent,alors que les taxes s'accumulent,alors que les énergies augmentent,alors que les frais sociaux sont moins bien remboursés....
Ils vont avoir du boulot à Davos pour nous berner sur le bien fondé de cette arnaque!