Ces discounteurs qui gagnent à ne pas être connus
Par Antoine B. le samedi 2 mai 2009, 18:00 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
La stratégie des discounters est bien connue : baisser les coûts en lésinant sur la qualité de certains services, ou en les rendant optionnels, afin de proposer un prix plus attrayant. C’est vrai dans la distribution comme dans le transport aérien. Les consommateurs sont généralement intéressés par des prix bas. Par conséquent, si les discounteurs parviennent à les diminuer de façon significative, ils devraient communiquer abondamment sur leurs performances en la matière, afin de s’attirer une forte clientèle. C’est ce qu’ils font généralement. Un domaine fait exception à la règle : la banque.
En matière bancaire, les discounteurs, ce sont les banques en ligne. Celles-ci n’ont pas ou peu d’agences, et ont donc des coûts de fonctionnement moindre que les banques traditionnelles. Prenez, pour vous en convaincre, les exemples de Boursorama, banque en ligne, et de la Société Générale, banque traditionnelle. Vous pourrez trouver facilement les tarifs de la première sur son site, et, avec un peu plus de difficulté car le lien ne saute pas aux yeux, ceux de la seconde sur le sien. Un comparatif, rapide ou approfondi, des tarifs, permet de conclure à un net avantage de Boursorama. Cet avantage est surtout flagrant dans le domaine des opérations de bourse et sur OPCVM. Boursorama propose en particulier l’accès à 700 fonds dépourvus de droits de garde et de commissions de négociation, alors que les droits de garde de la Société Générale rognent une part non négligeable des gains attendus par les épargnants.
Comment se fait-il, dans ces conditions, que Boursorama le discounter ne communique-t-il pas de façon plus agressive sur ses tarifs, afin de chiper davantage de clients aux banques traditionnelles ?
La réponse tient à un concept souvent évoqué dans la blogosphère économique : la discrimination tarifaire (cf. Econoclaste, Olivier Bouba Olga ou vil ici même).
Mais comment donc, me demanderez-vous, la discrimination tarifaire n’est-elle pas sensée être le fait d’une seule et même firme disposant d’un pouvoir de marché ? Et vous aurez bien raison de soulever cette objection. La réponse tient dans ce graphique qui indique la répartition du capital de Boursorama:
(source : site du groupe Boursorama)
Et oui ! La Société Générale est l’actionnaire majoritaire de Boursorama. Par conséquent, pour comprendre la stratégie de Boursorama, il faut la considérer comme une partie de la stratégie générale de la Société Générale. Mon analyse est la suivante : les clients des banques se répartissent en deux catégories. D’un côté les captifs, pour lesquels le coût d’acquisition de l’information pertinente est élevé. De l’autre, les clients qui s’informent et qui cherchent le prix le plus bas. Les clients captifs sont ceux qui ont déjà un compte chèque et un compte d’épargne dans une grande banque, et qu’un conseiller financier, comme on appelle aujourd’hui les vendeurs dans ce milieu, contacte un beau jour pour leur tenir un discours ressemblant en général à : « Monsieur Durand, je vous appelle car en regardant la position de votre compte, je me suis rendu compte qu’il était régulièrement excédentaire et que votre LDD a atteint son plafond. Voudriez-vous que nous prenions rendez-vous pour étudier les possibilités d’épargne s’offrant à vous ? Nous avons une promotion sur les SICAV très intéressante ce mois-ci, il serait regrettable de passer à côté ! »
Il est sans doute assez rare que le monsieur Durand en question consulte le détail des frais qui vont être prélevés sur son épargne, et plus encore qu’il consulte les tarifs de la concurrence. Pour ces clients là, les banques traditionnelles n’hésitent pas à pratiquer une tarification dont je suis à peu près sur qu’elle est nettement supérieure au coût marginal. L’enjeu de la discrimination tarifaire, du point de vue de la banque, est de cumuler les avantages : conserver des rentes sur ce genre de clients captifs, tout en retenant quand même la seconde catégorie de clients, qui sont capables, sans scrupule, d’ouvrir un PEA dans une autre banque que celle qui leur a financé l’achat de la twingo 5 ans avant. Or, pour garder ceux-ci, il faudrait proposer une double tarification, qui finirait par se voir et qui risquerait d’irriter les vaches à lait de la première catégorie. Le plus simple est donc d’avoir une seconde banque, avec un nom différent, qui pratiquera des prix suffisamment bas pour attirer les rapaces de la seconde catégorie.
Mais le dosage est délicat : encore faut-il que tous les clients ne partent pas vers la seconde banque ! Or, si, avant les enfants de la Télé du vendredi soir, ils étaient exposés à des publicités agressives mettant en scène les acteurs de plus belle la vie expliquant que, pour des prix plus bas, ils ont élargi leur panorama grâce à Boursorama, même les plus passifs des clients finiraient par se poser des questions. Si la différence entre les deux catégories de clients est que la seconde cherche le meilleur prix de façon plus obstinée, alors laissons-les trouver tout seuls sans alerter les autres !
Notons que, en matière boursière ou bancaire, l’argument des coûts fixes justifiant dans certains cas le recours à la discrimination tarifaire n’est pas flagrant. Par conséquent, on peut souhaiter aux clients captifs que leurs banques aient un jour à affronter une concurrence un peu plus féroce que celle de leurs propres filiales.
Et si vous cherchez que faire pour embêter Boursorama : faites-leur de la pub !


Commentaires
Une petite question d'optimalité (je suis sur le bon blog hein :) : est-ce que quand on trouve cette discrimination par les prix sur un marché il est considéré a l'équilibre ? Ou est-ce qu'il faut absolument que les prix soient tous au cout marginal ?
Tu es sur le bon blog, pas de doute ! Par contre je ne suis pas sur d'avoir compris la question...
En fait, en général, on raisonne toujours à l'équilibre, mais à l'équilibre, s'il y a pouvoir de marché, le prix est supérieur au coût marginal !
Quand je parle de coût marginal dans le papier, je veux dire que si les banques traditionnelles sont plus chères, ce n'est pas parce qu'elles proposent un service meilleur : le service est peut-être un peu meilleur, mais il y a surtout une grosse marge sur les droits de garde et commissions d'arbitrage.
Effectivement, Boursorama ressemble fort à un épouvantail à consommateurs frileux.
Mais, Boursorama a-t-elle vraiment besoin de SG pour exister?
Utilise-t-elle le réseau d'agences ou de points de retraits de la SG?
Antoine, merci pour ta réponse, si je résume "pouvoir de marché" est acceptable "a l'equilibre", donc si j'extrapole en théorie on peut avoir tous les prix au dela du cout marginal.
Les conditions qu'on doit rajouter pour avoir un equilibre avec les prix au cout marginal sont la concurrence parfaite et l'information parfaite des acteurs, j'ai bon dans les grandes lignes ?
jean, les points de retraits DAB et les CB sont un marché ou - comment dire - la concurrence est tres imparfaite :). Et pour achever le tableau en France le régulateur fait absolument tout son possible pour qu'aucune "petite" banque (qui ne soit pas une segmentation marketing d'une grande) puisse offrir des services aux particuliers.
@Jean : je ne pense pas que Boursorama ait besoin de la SG pour exister, mais plutôt que la SG utilise boursorama pour récupérer les clients les plus "aware"
@Laurent : savoir si le pouvoir de marché est acceptable en toute généralité, c'est un débat qui dépasse largement le cadre de ce billet (il faudrait parler des coûts fixes, des rendements d'échelle, de l'innovation, etc.). Mais concernant la discrimination tarifaire, on dit généralement qu'elle rend le monopole optimal pour la raison suivante : un monopole à prix unique ne va pas servir les clients qui ont un consentement à payer supérieur au coût marginal mais inférieur au prix du monopole. Ce qui n'est pas optimal car tous deux ratent un échange qui pourrait être mutuellement avantageux. Or, en discriminant, c'est à dire en disant : "ceux qui ne sont pas prêts à payer autant, je leur vend au coût marginal + epsilon", ce problème disparaît. La question, alors, est de savoir comment faire pour identifier ces clients là (en général : jeunes, chômeurs, etc...). Si le problème se résume à ça, le monopole discriminant est optimal, mais ça n'évacue pas la question distributive : évidemment, les clients préfèreraient une tarification au coût marginal pour tout le monde (autrement dit, il y a au moins deux optima : la concurrence parfaite et le monopole discriminant, ces deux situations n'ayant pas les mêmes effets distributifs).
Par rapport à ce cas d'école, on avance parfois l'argument que pratiquer une tarification supérieure au coût marginal pour les pigeons permet de financer des coûts fixes sans lesquels aucun client ne serait fourni. Ce que je voulais dire dans le billet, c'est que dans le cas de la banque, cet argument ne me semble pas s'appliquer. Par conséquent, on peut en rester à l'argument distributif : les clients des banques seraient sans doute dans une meilleure situation avec plus de concurrence.
Antoine, merci pour ces précisions.
Bonjour,
J'ai lu votre post, il est très intéressant comme la majorité de vos analyses.
Pour compléter votre propos et l'enrichir, je vous joins l'adresse d'un site www.lafinancepourtous.com, très bien fait et accessible à tous. Un site d'information et d'analyse.
Gaspar
Les banques et autres courtiers online font tout de même de la pub sur le web (il y a juste à aller sur un site de journal comme lemonde.fr ou lefigaro.fr pour s'en rendre compte). C'est relativement logique: autant faire une pub où on est déjà sûr que les gens qui la verront pourront accéder aux services.
Les banques peuvent compter sur la présence de moutons à tondre grâce à un certain conservatisme des clients. Même s'ils connaissent la différence de tarifs, les clients ne passent pas forcément à la banque online. Cela facilite tout de même énormément la tâche des banques.
"Ce que je voulais dire dans le billet, c'est que dans le cas de la banque, cet argument ne me semble pas s'appliquer."
Disons que pour cette importante partie de la population qui dépend encore en pratique du numéraire pour fonctionner économiquement parlant (par exemple, l'économie officieuse des services et marchandises produites localement dans les villages et zones rurales, ou les zones non-équipées de DABs) ce n'est pas nécessairement absolument exact pour la totalité des services rendus par une banque.
Sur ce sujet, il y a eu de très bon papiers de morgan, orzen et sefton qui testent expérimentalement des modèles de discrimination tarifaire. j'en ai parlé dans ce billet, sur un sujet qui n'a rien à voir (en apparence en tout cas), sur mon blog :
http://blogperso.univ-rennes1.fr/laurent.denant-boemont/index.php/post/2009/03/22/De-la-myopie-du-consommateur
Bon, ben apparemment, ça ne les empêche pas de spammer : voici le spam reçu aujourd'hui dans ma bal
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