Pétard mouillé
Par VilCoyote le lundi 26 janvier 2009, 23:27 - General - Lien permanent
Titre dramatique et spectaculaire (distinction préférée des profs d'anglais
en version) du Monde.fr :
Soixante-sept mille emplois sont partis en fumée lundi. Diantre ! De
quoi s'alarmer devant cet incendie humain pire que celui que SM déclenche quand
il laisse traîner un tesson de Kro dans la sèche garrigue après un barbecue
sauvage au mois d'août ? L'article nous précise que En une petite
journée, 67 000 suppressions d'emploi ont été annoncées entre les Etats-Unis et
l'Europe. Eh ben... à en croire ce chiffre, cette "petite" journée (à ne
pas confondre avec la grosse du mardi) est probablement une des plus clémentes
qu'on puisse espérer en termes de destruction d'emplois.
Faut-il le rappeler ? Chaque jour en France, 10 000 (dix mille) emplois
sont détruits. J'ai la flemme d'aller chercher les chiffres de population
active nécessaires pour extrapoler, mais en se basant sur la population totale
française (arrondi : 65 millions) et en considérant la population totale
européenne (500 millions pour l'UE à 27) et américaine (300 millions), avec un
taux de destruction d'emplois comparable à celui de la France, on devrait
constater... 123 000 (cent ving trois mille, comme ils écrivent en toutes
lettres dans le Monde pour montrer que non, ils ne se sont pas trompés, grâce à
leur conscience professionnelle investigatrice et rigoureuse à toute épreuve)
destructions d'emplois pendant une journée "normale". Cette horrible journée
que nous décrit le Monde aurait donc détruit presque deux fois moins d'emplois
que tout jour ouvré habituel, hors période de crise.
Comme d'habitdue, ce sont les "plans sociaux" (licenciements massifs dans
quelques grandes entreprises) qui cachent la forêt de la réalité des
destructions d'emplois dispersées et invisibles. Comme d'habitude, le Monde
bâcle son travail et fait du spectaculaire qui devient ridicule si on prend
deux minutes pour observer les chiffres (même si les miens sont faits à la
serpe). Je ne veux pas dire que la situation n'est pas mauvaise sur le marché
mondial de l'emploi, et qu'il n'y aurait pas des statistiques réellement
alarmantes à examiner; mais un titre aussi racoleur qui cache un article
relatant des chiffres aussi peu remarquables en dit long sur la qualité de
"l'information économique" dans notre beau pays.


Commentaires
Oh non... Pas de la kro, quand même. Ou alors quand y a plus de Riri.
Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas.
Rien de nouveau de ce point de vue la depuis le XIXeme ^^
Disclaimer : include troll.h
Et encore, on ne parle pas du drame méconnu des emplois avortés par milliers chaque jour, leurs gentils parents ayant été sauvagement étranglés par une avanlanche de taxes et d'inspecteurs du travail, qui coûtent au bas mot à notre pays 5 points de croissance par an. Car, oui, mossieur à ce stade, on ne compte plus en emplois, le chiffre serait trop horrible, on parle en points de croissance. Et croyez-moi, il faut en employer, des salariés français syndiqués, pour faire un petit point de croissance.
Et voilà comment, par suite du drame de tous ces emplois qui ne naissent pas tous les jours en France, nous sommes encore pauvres comme Job.
merci pour ce post, encore une fois passionnant et documenté. Je suis 100% d'accord avec vous sur l'indigence de nos "grands" médias en termes d'économie et d'entreprise.
Néanmoins une question: votre chiffre de 10k destructions d'emploi par jour en France (jécris en "k" pour ne pas me tromper), ça signifie 3.65M de destructions par an ? Je vois bien qu'on inclut là-dedans des fermetures de postes à gauche qui sont rouverts à droite, des mobilités internes ou externes etc... mais ça me semble beaucoup: est-ce le "flux" naturel, qui se lirait alors comme "10k personnes changent de job tous les jours" ?
Merci d'éclairer ma lanterne, et bravo pour ce blog continuez continuez svp.
Mateoj : merci pour les encouragements :-)
Il s'agit bien de votre dernière interprétation, ie. "10 000 emplois sont détruits ET créés chaque jour" (chaque jour ouvré, donc ça fait moins de 3,65 millions). La référence généralement citée comme source est "Le chômage, fatalité ou nécessité ?" de Cahuc et Zylberberg, qui part de ce constat a priori surprenant et méconnu. Le chômage s'analyserait alors comme un processus de "destruction créatrice" (Schumpeter) permettant de constamment (enfin, idéalement) réallouer le travail dans les secteurs où il est le plus productif. J'espère avoir répondu à votre question.
D'après la page 15 de ce document (http://www.coe.gouv.fr/IMG/pdf/Doc_...), en "rapportant ces données au nombre de jours ouvrables, on peut estimer qu’en France et en moyenne, 30 000 personnes perdent leur emploi chaque jour (principalement par des fins de CDD) tandis que 10 000 emplois sont détruits. Parallèlement, chaque jour, 30 000 personnes trouvent un emploi et 10 000 emplois sont créés."
D'après la page 1 de ce document (http://www.crest.fr/ckfinder/userfi...), en "France, il y a chaque jour 30 000 embauches, en grande majorité en contrat à durée déterminée. Il y a aussi 30 000 départs quotidiens de l’emploi, départs s’effectuant dans des conditions souvent difficiles."
D'après cet article de Francis Kramarz du 18 octobre 2007 (http://www.telos-eu.com/fr/article/...), selon "des calculs effectués par Pierre Cahuc et moi-même, 30 000 personnes perdent chaque jour leur emploi. Simultanément, 30 000 retrouvent un emploi, souvent dans de mauvaises conditions après une période de chômage."
Maintenant, on peut peut-être remarquer qu'à chaque instant, les secteurs dans lesquels on créé des emplois et ceux dans lesquels on en détruit sont bien connus.
Donc, quand des emplois sont créés ou détruits dans d'autres secteurs que ceux identifiés comme créateurs ou destructeurs d'emplois, ils s'additionnent d'un point de vue comptable à ce mouvement ici mentionné par l'auteur et les commentateurs sans pour autant y être assimilable de quelque manière que ce soit, du moins, dans un horizon temporel limité, exactement celui dans lequel s'exerce la politique économique.
Dès lors, j'ai quand même un peu l'impression que la critique tombe à côté. On peut regretter l'effort de pédagogie qui nuit à la précision du discours, mais il me semble plus difficile de contester ainsi le fond du message.
@Passant 7 : c'est bien ce que je dis à le fin de mon post. Il y a sûrement des chiffres inquiétants à commenter, mais "67 000 destructions en une journée", en soi, dit comme ça, c'est particulièrement banal. Et le Monde ne se pose clairement pas la question de savoir combien d'emplois ont VRAIMENT été détruits ce lundi, en dehors de ces quelques licenciements massifs remarqués. S'ils avaient fait état des destructions "normales" quotidiennes PLUS ces 67 000, là il y aurait peut-être eu matière à faire un titre à la fois spectaculaire et pertinent (du genre "deux cent mille emplois partis en fumée lundi").
Et voilà, pourquoi un abonné au Monde - c'était mon cas - se fatigue de payer pour avoir en contre partie ce genre d'"informations" et, finalement, résilie son contrat. Et voilà donc comment, après tout un tas de résiliations pour les mêmes raisons, une entreprise comme Le Monde se trouve en grandes difficultés financières et doit virer des journalistes qui vont grossir les rangs des chômeurs. Mais essayez d'expliquer ça aux rédacteurs du Monde.