Le rôle des médias dans l’information économique
Par VilCoyote le samedi 20 décembre 2008, 16:22 - General - Lien permanent
Du 20 au 22 novembre se sont tenues à Lyon les Journées de l'économie; votre serviteur y était le 21, levé à 4h30, hop le train (j'en ai profité pour écouter le dernier album de Benabar, fort décevant dans l'ensemble, et pour lire Sexe, drogue... et économie sur lequel je tâcherai de vous faire une brève note d'ici peu), hop une marche vivifiante jusqu'à l'hôtel de ville, où je retrouve le célèbre Stéphane Ménia (signes de reconnaissance : une panoplie cuir SM pour lui, un coupe-vent Quechua pour moi, ça a marché nickel) pour assister en sa prestigieuse compagnie à la conférence-débat intitulée Le rôle des médias dans l’information économique. Tankés au fond de la salle en bons cancres, nous attendons que le rideau se lève sur le drame...
Je ne vais pas vous faire un compte-rendu intégral de cette conférence,
surtout que la succession des interventions, un peu décousue, ne permet pas de
dégager de fil conducteur. Je me contenterai donc de vous faire part des
remarques qui m'ont interpellé.
Le point de départ (constat approuvé par tous, apparemment) est que la demande
du public pour une information économique dans les médias est de plus en plus
importante, depuis les années 1980. Conséquence : il a fallu que
l'offre journalistique s'adapte rapidement, ce qui a amené de nombreux
journalistes à produire de l'information économique... sans avoir aucune
qualification particulière dans ce domaine. On pourrait espérer que, après
cette conversion dans l'urgence de leurs aînés, les générations suivantes de
journalistes à vocation économique en ont profité pour acquérir une compétence
technique : il ne nous en sera rien dit, et la suite des propos tenus
véhicule plutôt l'idée inverse.
En effet, au cours de ce "débat" (en fait une suite de monologues) est apparue
l'idée qu'il n'y avait pas de bonne ou de mauvaise information économique, car
ce sujet relève simplement de l'opinion. Il est avancé par JL Gombeaud que les
médias n'ont pas de rôle d'explication, parce que chacun est libre de se fixer
SON rôle (sic) et que c'est un donc un faux procès que d'accuser les médias de
ne pas analyser/expliquer l'économie : si ils ne le font pas, c'est juste
parce qu'ils n'ont pas envie et qu'ils ne veulent pas qu'on vienne leur dire ce
qu'ils doivent faire. C'est déjà assez fort de mauvaise foi, mais le meilleur
reste à venir : après avoir exposé les "racines honteuses" (sic) de
l'économie ("l'exploitation, la cupidité", re-sic), Gherardi en déduit que
l'économie est une branche de la politique et non de la science, que
si c'était une science, il n'y aurait pas besoin de débat, donc
c'est de la politique (cqfd...) et que au final il n'y avait pas de
vérité, seulement des opinions (ce qui justifie que bien des commentaires
économiques apparaissent en pages Opinions). Gombeaud abonde avec un proverbe
malien de derrière les fagots : il y a MA vérité, il y a TA vérité, et
il y a LA vérité - et d'après lui, les médias n'ont pour rôle (s'ils
daignent se l'attribuer...) que de confronter les vérités - celle
des syndicats, celle des chefs d'entreprise et celle des politiques. Le
journaliste ne peut prétendre connaître LA vérité, donc il s'abstient de
présenter ce qui pourrait y ressembler.
Il y a là un relativisme abject révélateur de ce qu'est la presse économique
française. Je me suis longtemps demandé si sa médiocrité était due à
l'ignorance des journalistes (apparemment oui, si on en croit les propos de
Gherardi sur leurs qualifications), à leur paresse (oui aussi, si on en croit
les réponses évasives sur les sources, qui semblent souvent se limiter à des
copier/coller fils de dépêches d'agences; voir ces illustrations de leur
fainéantise incompétente
chez Econoclaste et chez
Mafeco), ou à une sorte de relativisme béat qui se refuse à analyser ou
critiquer quoi que ce soit en partant du principe que comme ce n'est que de
l'opinion et de la politique, il n'y a pas d'idées vraies ou fausses. Sans
re-rentrer dans le débat "l'économie est-elle une science ?", rappelons quand
même que l'étude des phénomènes économiques requiert une certaine rigueur, une
certaine méthode, la maîtrise de certains concepts et mécanismes, et que bien
qu'impliquant nécessairement au final le choix politique qu'elle est censée
contribuer à éclairer, elle ne saurait être comparée à une somme de préjugés et
d'opinions de validité équivalente. Mais ce n'est pas ce que semblent penser
les "journalistes économiques" français.
Je continuerai en mentionnant la grande absente du débat : la
blogosphère. Le mot "blog" n'a pas été prononcé une seule fois, ce qui est
quand même curieux quand on évoque les médias, et qu'on a accepté
(légitimement) d'y assimiler les formes électroniques (en l'occurence,
rue89.com). Riché a, à juste titre, présenté Internet (le "web 2.0") comme un
média participatif, lieu de conversation et de
réactions/critiques/questions-réponses des lecteurs (quand on voit le niveau
des dits lecteurs, on se demande d'ailleurs si c'est une bonne chose)... mais
il s'est bien gardé, de même que ses confrères de la presse écrite, de
mentionner la (saine) concurrence que représente la blogosphère économique. Il
a été reproché aux économistes, au cours du débat, de ne pas participer à
l'explication de leur discipline au grand public. Certes, ils ne sont pas
forcément très en vue dans les médias traditionnels, et les tribunes de D.Cohen
dans le Monde sont souvent coincées entre un pamphlet de Naomi Klein et une
lettre ouverte de BHL appelant à la remoralisation du capitalisme financier.
Certes, comme remarqué chez
Econoclaste et l'AFSE, les économistes français ne bloguent pas beaucoup,
par rapport à leurs homologues ricains. Il n'empêche que Bouba (le rappeur), Wasmer, Gizmo, Econoclaste, C.H., Mathieu, le Couple ou encore les Gaulois, offrent tous des déchiffrages
techniques, rigoureux mais très accessibles, de l'actualité économique. Tous
les rédacteurs sont qualifiés et compétents dans leur domaine, parfois
spécialisés, et passent du temps (gratuitement) à diffuser la connaissance et
la compréhension économique. Les blogs économiques contribuent bien plus que
les médias traditionnels à éclairer le débat, mais ça, ils se sont bien gardé
de le dire. Ils ont péroré sur leur supériorité sur la télévision, en rappelant
avec vanité qu'un script de JT tenait sur un tiers de page de journal - et d'en
conclure d'un air vaguement inquiet lisez la presse écrite (sic). Mais
ils auraient aussi pu comparer le volume d'information économique (sans parler
de sa qualité) de la presse à celui de la blogosphère... ils auraient sans
doute moins fait les malins. Bref, le silence des médias traditionnels sur le
sujet des blogs semble traduire leur crainte à l'égard de la concurrence que
représente ce nouveau média gratuit, accessible à tous, totalement indépendant
et rédigé par des gens qualifiés et compétents. Faudrait pas que ça se sache,
desfois que les gens préféreraient lire ça...
Mais pour conclure, revenons-en au constat initial : "les gens veulent
de l'information économique". Peut-être, mais quelle information ?
Veulent-ils vraiment COMPRENDRE, et faire les efforts nécessaires pour (car ce
n'est pas forcément évident, aussi vulgarisé que ce soit) ? Ou veulent-ils
seulement que leurs lectures flattent leurs préjugés, les dispensant de tout
effort intellectuel, et leur permettant de rejeter toute IDEE comme une simple
opinion qui n'a pas plus de valeur que la leur ? Etant donné les réactions
outrées des lecteurs de Libé ou du Monde (les "demandeurs d'information
économique", quoi) dès qu'une analyse choque un peu leurs préjugés crasseux et
les oblige à réfléchir, j'ai malheureusement l'impression que les gens ne
veulent pas comprendre et demandent à la presse non pas de l'information, mais
des confirmations de leur ignorance. Dès lors, la médiocrité de l'information
économique dans les médias français semble n'être qu'une réponse rationnelle à
la demande de médiocrité du public. L'offre se diversifie avec la
blogosphère : espérons que ce nouveau média saura répondre aux trop rares
personnes qui veulent vraiment comprendre, mais ne nous faisons pas trop
d'illusion sur l'évolution de la qualité du débat économique dans notre pays.
On ne fait pas boire des ânes qui n'ont pas soif.
(PS. Tandis que je me faisais ces tristes réflexions, Gizmo nous harcelait par
SMS pour nous dire de nous magner et qu'elle n'en pouvait plus d'attendre
devant le buffet, donc on s'est barrés avant la fin des "questions du public"
(lire "exposition des opinions individuelles dont on veut absolument faire
profiter tout le monde en les déguisant sous une forme interrogative et qui
n'amène aucune réponse") et on est allés picoler et manger des petits fours. On
sera au moins venus pour ça).


Commentaires
Aïe, le compte rendu de cette conférence fait mal... si les intervenants d'un débat sur l'économie dans les médias ne comprennent pas que l'économie est une science (ce qui justifie l'appellation Sciences Eco dans les programmes de lycée et de fac par exemple), ça fait peur.
Étant étudiant lyonnais, en éco/gestion, j'étais peu fier d'avoir manqué ces journées de l'Economie à Lyon... grâce à vous et à vos remarques, ma conscience est un peu soulagée...
Sur le fond, je crois aussi que les gens sont généralement peu demandeurs d'information économique de qualité, et ceux qui sont vraiment demandeurs se tournent vers des journaux spécialisés, ou vers les blogs spécialisés... Cependant, on pourrait penser que les lecteurs de journaux sérieux type Le Monde sont plus demandeurs que la moyenne des Français, y compris les internautes du Monde.fr. Donc les commentaires des internautes sous les articles économiques "sérieux" ne sont probablement pas, je l'espère en tout cas, représentatifs des lecteurs du journal. L'espoir fait vivre.
Le plus beau je crois c'est quand même : "l'économie est une branche de la politique et non de la science, que si c'était une science, IL N'Y AURAIT PAS BESOIN DE DEBAT, donc c'est de la politique". Cet homme n'a probablement jamais dû s'intéresser à la science.
J'ai surtout l'impression que la France est un pays dirigé par des élites à la fois paresseuses et intellectuellement conservatrices, en ce sens que le petit confort intellectuel qui est le leur ne doit souffrir d'aucune remise en question. Une sorte d'inpunité crasse règne. C'est pathétique mais surtout un de ces quatre ils risquent de se prendre un retour de baton en pleine tronche et là, ça va leur faire mal... Cela dit je serais le dernier à les pleurer...
La science = pas de debat est en effet affligeant. Ca montre le manque de culture phenomenal de ces soit disantes elites.
Ceci dit, ce n'est pas la premiere fois que je vois un "blogger economiste" s'enerver du fait que l'economie est ideologique, et je ne comprends pas tres bien: je ne trouve pas ca tres choquant en soi. La partie choquante, c'est lorsque l'on en deduit que ce n'est pas une science. Toutes les sciences ont des biais, la science sert surtout a eclairer ces biais et a voir quelles conclusions l'on peut tirer de telle ou telle hypothese - enfin c'est ma propre vision de ce qu'est la pratique scientifique. C'est cette idee de la science qui a reponse a tout, qui trancherait le debat de maniere definitive, que je trouve dangereuse, et certainement pas qu'en economie.
@david : ne vous méprenez pas sur le sens de mes propos. Je suis tout à fait d'accord avec votre commentaire. Mon énervement ne vient pas du fait qu'on refuse de reconnaître une vérité absolue, intemporelle et universelle (qui n'existe pas en économie, évidemment) mais de ce qu'on accepte (selon ce relativisme à la con) n'importe quelle erreur ou approximation grossière sans chercher à l'éclairer.
Je laisserai notre Maître à tous (si si, maintenant si, y paraît) résumer ma pensée : "Economics is a science of thinking in terms of models joined to the art of choosing models which are relevant to the contemporary world" - Keynes.
@zelittle : "j'étais peu fier d'avoir manqué ces journées de l'Economie à Lyon... grâce à vous et à vos remarques, ma conscience est un peu soulagée..."
Honnêtement, je pense qu'on a pris la conf la plus pourrie, les autres étaient visiblement de bonne facture pour bon nombre d'entre elles (il y a des extraits sur le site de la vie des idées). On l'a choisie pour des raisons d'horaires de train... Mais je m'attendais à mieux. Grosso modo, ils nous ont fait l'article de leur journal et puis basta, avec des énormités au passage. mention spéciale à Gherardi pour son "en 82, la hausse des taux d'intérêt fait baisser le franc". Cette nana est plus que nulle en économie, sa phrase sur la politique n'est pas une opinion mais la seule façon pour elle de s'en sortir. Bon, après, c'est peut-être une bonne journaliste "économique", c'est-à-dire pages bourse.
Juste un truc concernant Rue89. Ils utilisent des blogueurs et des sources de blogs. C'est donc très étonnant que Riché n'ait pas même évoqué non pas une concurrence mais un complément. En même temps, il pourra toujours répondre que le sujet c'était les journalistes et que bon, voilà quoi. N'empêche, oui, pas une seul fois le mot "blog" ou "sites économiques", c'est lourd.
Quand on porte une tenue SM, n'est-il pas cohérent d'aller se faire du mal dans pareils sombres donjons ?
Il existe tout de même des journalistes qui comprennent les grands...débats économiques, sans être économistes pour autant, non ? Je pense à Pierre-ANtoine Delhommais, Eric le Boucher, Vittori, etc.
@Aurelien : mwaaaahahaha.... Le Boucher... une machine à débiter des conneries impressionnante (je crois qu'il y en a quelques traces dans des vieux billets d'Econoclaste et d'ici-même... Delhommais, il fait bien souvent partie de ceux qui ne prennent pas la peine de commenter les plus grossières âneries qu'ils relaient... donc non, ils ne comprennent pas grand-chose. Vittori, connais pas, ou pas fait attention.
(Edit : viens de lire son édito : http://www.lesechos.fr/info/analyses/4810798-le-pari-fou-de-sarkozy.htm ; grand prix de la Carpette Abjecte Servile pour lui).
Etant l'organisateur des Jéco (http://www.journeeseconomie.org/), j'ai lu avec intérêt vos critiques (2 ans de travail pour préparer cette manifestation...). Je suis convaincu depuis longtemps que l'on doit parler des blogs en économie (vos idées pour le bon format sur ce sujet m'intéressent).
Maintenant, il reste un problème de fond. J'ai voulu ouvrir un dialogue entre économistes universitaires, experts de l'administration, journalistes économiques, chefs d'entreprise, acteurs sociaux, responsables politiques. Pour impliquer tous ces acteurs, il y a des institutions qu'il faut mobiliser. Du côté des journalistes, c'est l'Association des journalistes économiques et financiers (http://www.ajef.net/) avec qui il faudra faire mieux en 2009.
@PLM : merci pour votre commentaire. Notez bien que je ne critique nullement l'organisation, mais bien les propos de certains intervenants, sur lesquels vous n'avez pas grand pouvoir... d'autant plus qu'ils ne faisaient que refléter un état des choses dans leur profession.
Je pense que, dans la mesure où vous ne pouvez (ni ne devez, bien sûr!) influer sur les propos des intervenants, le mieux serait de proposer de véritables débats contradictoires entre tous ces acteurs que vous citez. C'est sans doute d'un tel débat que peuvent ressortir des idées pour faire avancer la perception et la compréhension de l'économie chez les participants... Mais j'imagine que c'est fort difficile à organiser, à cadrer, à orienter, à modérer...
En tous cas, félicitations pour cette édition 2008, et je vous souhaite fort bon courage pour l'organisation de l'édition 2009, qui me comptera probablement de nouveau parmi les spectateurs.
La formation, le métier, les courants etc. influent certainement, et contribuent ici très spécialement à masquer la VERITE dans les propos bien partisans, d’un aspect ou d’un autre de ce qui forme un tout en l’économie et pour aller à l’essentiel. Il me semble que l’économie est une science à trois volets indissociables comme tous ce qui est en Vérité, l’un de calcul à partir d’hypothèses, au service du politique qui doit lui prendre en compte le philosophique, à savoir ce qui est dans l’intérêt du citoyen dans un contexte donné. La saine évolution actuelle des esprits, le prouve. Il est de plus en plus question de valeur dans le politique et l’économique, c’est donc une réalité. Mais en ces temps de prospérité et de pseudo richesse de certains aux manettes, il y a bien eu comme un oubli, qui n’a pas échappé aux multinationales au détriment de la vraie, réelle et saine économie. Alors prêt pour l’atterrissage, provoqué par la bourrasque de la crise, sur base de dérive de l’économie, et quelle dérive, celle des calculs ? celle du sens ?, et, ou, de la responsabilité ?
La VERITE, est bien, une, absolue, intemporelle et universelle, mais aussi connaissance, réalité, cohérence, création, existence, destinée etc., donc philosophique, et néanmoins en tout domaine, pour ne faire qu’un avec ce qui est en elle. Pourtant à chaque époque et lieu son ignorance, d’où ces erreurs et approximations, c’est ce qu’on explique par le relativisme d’une situation, qui n’est en fait que la qualification de la circonstanciassions, d’un éloignement de la VERITE. Cette notion éclaire toute les autres, c’est le travail essentiel à mener en premier.
Le blog, comme tous les moyens de communication, ils sont un pont entre les hommes assez intelligents, ou qui le deviennent, pour au final le rendre positif, nous avons tellement à nous enrichir de l’éclairage de l’autre. Car seul, nous ne pouvons rien. De plus le blog est libre, et un acte généreux. Il peu aussi satisfaire l’égo et d’autre turpitudes, mais ne trompant que son auteur, qui a droit à cette différence.
neu, neu à hou, hou, hou
Hi, hi hi
Une distinction me parait utile : l'économie est-elle une science, oui certainement, mais une science exacte certainement pas.
Une science humaine & expérimentale, et qui concerne tout un chacun, ce qui la rend bien sûr , encore bien plus sujette à débats, y compris avec des interlocuteurs manquant de références, mais si j'ose dire, c'est le jeu ...
Sur ce sujet lire (au moins en diagonale car beaucoup de redites) le bouquin de G. Soros sur la crise financière et sa théorie de la réflexivité ..