Je ne vais pas vous faire un compte-rendu intégral de cette conférence, surtout que la succession des interventions, un peu décousue, ne permet pas de dégager de fil conducteur. Je me contenterai donc de vous faire part des remarques qui m'ont interpellé.
Le point de départ (constat approuvé par tous, apparemment) est que la demande du public pour une information économique dans les médias est de plus en plus importante, depuis les années 1980. Conséquence : il a fallu que l'offre journalistique s'adapte rapidement, ce qui a amené de nombreux journalistes à produire de l'information économique... sans avoir aucune qualification particulière dans ce domaine. On pourrait espérer que, après cette conversion dans l'urgence de leurs aînés, les générations suivantes de journalistes à vocation économique en ont profité pour acquérir une compétence technique : il ne nous en sera rien dit, et la suite des propos tenus véhicule plutôt l'idée inverse.

En effet, au cours de ce "débat" (en fait une suite de monologues) est apparue l'idée qu'il n'y avait pas de bonne ou de mauvaise information économique, car ce sujet relève simplement de l'opinion. Il est avancé par JL Gombeaud que les médias n'ont pas de rôle d'explication, parce que chacun est libre de se fixer SON rôle (sic) et que c'est un donc un faux procès que d'accuser les médias de ne pas analyser/expliquer l'économie : si ils ne le font pas, c'est juste parce qu'ils n'ont pas envie et qu'ils ne veulent pas qu'on vienne leur dire ce qu'ils doivent faire. C'est déjà assez fort de mauvaise foi, mais le meilleur reste à venir : après avoir exposé les "racines honteuses" (sic) de l'économie ("l'exploitation, la cupidité", re-sic), Gherardi en déduit que l'économie est une branche de la politique et non de la science, que si c'était une science, il n'y aurait pas besoin de débat, donc c'est de la politique (cqfd...) et que au final il n'y avait pas de vérité, seulement des opinions (ce qui justifie que bien des commentaires économiques apparaissent en pages Opinions). Gombeaud abonde avec un proverbe malien de derrière les fagots : il y a MA vérité, il y a TA vérité, et il y a LA vérité - et d'après lui, les médias n'ont pour rôle (s'ils daignent se l'attribuer...) que de confronter les vérités - celle des syndicats, celle des chefs d'entreprise et celle des politiques. Le journaliste ne peut prétendre connaître LA vérité, donc il s'abstient de présenter ce qui pourrait y ressembler.

Il y a là un relativisme abject révélateur de ce qu'est la presse économique française. Je me suis longtemps demandé si sa médiocrité était due à l'ignorance des journalistes (apparemment oui, si on en croit les propos de Gherardi sur leurs qualifications), à leur paresse (oui aussi, si on en croit les réponses évasives sur les sources, qui semblent souvent se limiter à des copier/coller fils de dépêches d'agences; voir ces illustrations de leur fainéantise incompétente chez Econoclaste et chez Mafeco), ou à une sorte de relativisme béat qui se refuse à analyser ou critiquer quoi que ce soit en partant du principe que comme ce n'est que de l'opinion et de la politique, il n'y a pas d'idées vraies ou fausses. Sans re-rentrer dans le débat "l'économie est-elle une science ?", rappelons quand même que l'étude des phénomènes économiques requiert une certaine rigueur, une certaine méthode, la maîtrise de certains concepts et mécanismes, et que bien qu'impliquant nécessairement au final le choix politique qu'elle est censée contribuer à éclairer, elle ne saurait être comparée à une somme de préjugés et d'opinions de validité équivalente. Mais ce n'est pas ce que semblent penser les "journalistes économiques" français.

Je continuerai en mentionnant la grande absente du débat : la blogosphère. Le mot "blog" n'a pas été prononcé une seule fois, ce qui est quand même curieux quand on évoque les médias, et qu'on a accepté (légitimement) d'y assimiler les formes électroniques (en l'occurence, rue89.com). Riché a, à juste titre, présenté Internet (le "web 2.0") comme un média participatif, lieu de conversation et de réactions/critiques/questions-réponses des lecteurs (quand on voit le niveau des dits lecteurs, on se demande d'ailleurs si c'est une bonne chose)... mais il s'est bien gardé, de même que ses confrères de la presse écrite, de mentionner la (saine) concurrence que représente la blogosphère économique. Il a été reproché aux économistes, au cours du débat, de ne pas participer à l'explication de leur discipline au grand public. Certes, ils ne sont pas forcément très en vue dans les médias traditionnels, et les tribunes de D.Cohen dans le Monde sont souvent coincées entre un pamphlet de Naomi Klein et une lettre ouverte de BHL appelant à la remoralisation du capitalisme financier. Certes, comme remarqué chez Econoclaste et l'AFSE, les économistes français ne bloguent pas beaucoup, par rapport à leurs homologues ricains. Il n'empêche que Bouba (le rappeur), Wasmer, Gizmo, Econoclaste, C.H., Mathieu, le Couple ou encore les Gaulois, offrent tous des déchiffrages techniques, rigoureux mais très accessibles, de l'actualité économique. Tous les rédacteurs sont qualifiés et compétents dans leur domaine, parfois spécialisés, et passent du temps (gratuitement) à diffuser la connaissance et la compréhension économique. Les blogs économiques contribuent bien plus que les médias traditionnels à éclairer le débat, mais ça, ils se sont bien gardé de le dire. Ils ont péroré sur leur supériorité sur la télévision, en rappelant avec vanité qu'un script de JT tenait sur un tiers de page de journal - et d'en conclure d'un air vaguement inquiet lisez la presse écrite (sic). Mais ils auraient aussi pu comparer le volume d'information économique (sans parler de sa qualité) de la presse à celui de la blogosphère... ils auraient sans doute moins fait les malins. Bref, le silence des médias traditionnels sur le sujet des blogs semble traduire leur crainte à l'égard de la concurrence que représente ce nouveau média gratuit, accessible à tous, totalement indépendant et rédigé par des gens qualifiés et compétents. Faudrait pas que ça se sache, desfois que les gens préféreraient lire ça...

Mais pour conclure, revenons-en au constat initial : "les gens veulent de l'information économique". Peut-être, mais quelle information ? Veulent-ils vraiment COMPRENDRE, et faire les efforts nécessaires pour (car ce n'est pas forcément évident, aussi vulgarisé que ce soit) ? Ou veulent-ils seulement que leurs lectures flattent leurs préjugés, les dispensant de tout effort intellectuel, et leur permettant de rejeter toute IDEE comme une simple opinion qui n'a pas plus de valeur que la leur ? Etant donné les réactions outrées des lecteurs de Libé ou du Monde (les "demandeurs d'information économique", quoi) dès qu'une analyse choque un peu leurs préjugés crasseux et les oblige à réfléchir, j'ai malheureusement l'impression que les gens ne veulent pas comprendre et demandent à la presse non pas de l'information, mais des confirmations de leur ignorance. Dès lors, la médiocrité de l'information économique dans les médias français semble n'être qu'une réponse rationnelle à la demande de médiocrité du public. L'offre se diversifie avec la blogosphère : espérons que ce nouveau média saura répondre aux trop rares personnes qui veulent vraiment comprendre, mais ne nous faisons pas trop d'illusion sur l'évolution de la qualité du débat économique dans notre pays. On ne fait pas boire des ânes qui n'ont pas soif.

(PS. Tandis que je me faisais ces tristes réflexions, Gizmo nous harcelait par SMS pour nous dire de nous magner et qu'elle n'en pouvait plus d'attendre devant le buffet, donc on s'est barrés avant la fin des "questions du public" (lire "exposition des opinions individuelles dont on veut absolument faire profiter tout le monde en les déguisant sous une forme interrogative et qui n'amène aucune réponse") et on est allés picoler et manger des petits fours. On sera au moins venus pour ça).