Le premier, c’est son Etat : autoritaire, violent, dirigiste, hostile à tout progrès des libertés individuelles, politiques et religieuses. La grande majorité des chinois a toutes les raisons d’être mécontente de ce régime.

Que faire, vu d’une démocratie libérale, pour aider les ressortissants d’une dictature ? Il y a plusieurs doctrines, des plus interventionnistes qui considèrent que l’on peut imposer de force un changement de régime, car la démocratie, la liberté, l’Etat de droit et les droits de l’homme, quand on y goûte, on devient accroc, aux plus isolationnistes, qui estiment qu’il ne faut pas chercher à imposer nos valeurs à d’autres civilisations. Entre les deux, on admet généralement qu’il est important de tenir un discours intransigeant. D’une part, pour faire honte aux dirigeants en question sur la scène internationale (mouais…). D’autre part, pour être entendu par la population concernée. On peut penser que, d’une manière ou d’une autre, les chinois entendent les messages critiquant la brutalité de leur régime. Entendre ce genre de messages peut les inciter à s’opposer ou les encourager s’ils le font déjà. Or, l’angle privilégié par lequel on attaque le régime chinois n’est pas celui de sa brutalité vis-à-vis de sa population, mais un sujet sur lequel on prend la population chinoise à rebrousse-poil : le Tibet.

Car le Tibet est un autre problème chinois, qu’il convient de bien distinguer du premier. Certes, lorsque l’armée chinoise intervient contre des moines tibétains, elle fait la preuve de son peu de respect pour la personne humaine. Mais c’est le cas au Tibet comme ailleurs. Fondamentalement, la question tibétaine n’est pas différente de toutes les situations dans lesquelles une région périphérique d’un grand pays réclame son indépendance ou son autonomie. Le Tibet en Chine, c’est l’Ossétie du sud en Géorgie, le Kurdistan en Iraq et en Turquie ou l’Eelam Tamoul au Sri Lanka. Or, dans ce genre de situations, il y a deux constantes : 1- la situation est souvent trop complexe pour désigner le camps des gentils et le camps des méchants, et 2- la population de l’Etat central est généralement irritée dans son patriotisme quand elle voit qu’une partie du corps national se désolidarise du tout.

Ces deux points sont remarquablement vrais dans le cas du Tibet. Pour le 1-, les rapports entre le Tibet et l’empire chinois ont toujours été ambigus, celui-ci apportant son soutien administratif et militaire à une autorité religieuse dont elle reconnaissait la légitimité. Dans ces conditions, les défenseurs de la cause tibétaine peuvent expliquer que les troupes de Mao ont envahi un pays indépendant en 1950, tandis que d’autres, à l’instar de Jean-luc Mélenchon, rapprochent cette invasion de la guerre en Vendée pendant la révolution Française, en faisant une affaire sino-chinoise.

Autre élément de complication : selon la définition que l’on retient de ce qu’est le Tibet, celui-ci peut représenter une partie substantielle de la superficie chinoise.

Par ailleurs, on peut être sceptique devant l’idée que l’instauration d’une théocratie au Tibet serait un facteur de progrès des droits de l’homme et de la démocratie.

Le point 2-, pour sa part, est très important dans le cas tibétain. C’est pour cette raison qu’il est important de distinguer le problème posé par la brutalité du régime chinois de la question tibétaine. Car, quoi qu’ils pensent de leur gouvernement, les chinois n’ont pas du tout envie de se voir dépossédés d’une partie de leur territoire. Il y a peut être des centaines de millions de chinois qui rêvent de démocratie, et qui aiment entendre des messages de soutien contre la dictature qui les fait souffrir, mais qui se sentent insultés quand ils entendent l’occident s’époumoner aux cris de « free Tibet ». Lorsque, quelques semaines avant les jeux olympiques, des extrémistes tibétains organisent des pogroms en assassinant des commerçants dont le seul tort était d’être chinois, l’armée chinoise, qui n’est pas tendre d’habitude, est intervenue avec la barbarie qu’on imagine. L’occident s’insurge alors contre la « répression », fournissant ainsi au régime chinois de quoi soigner sa communication interne et sa cohésion nationale. Car une justice respectueuse de l’Etat de droit aurait été moins expéditive, aurait assuré le droit de la défense, aurait permis un procès équitable, mais elle aurait néanmoins, et c’est heureux, réprimé de tels meurtres. Voilà donc le message que les média officiels chinois ont fait passer à leur opinion : « voyez ces extrémistes qui ont massacré des chinois ? Eh bien sachez qu’ils sont défendus par l’occident qui s’insurge de ce que nos militaires soient allés ramener l’ordre ». Et lorsque le citoyen chinois cherche à s’informer ailleurs que dans les média officiels, il voit qu’effectivement, l’occident n’est intéressé que par la liberté du Tibet.

Soyons bien clair : mon argument n’est pas démographique. Il ne s’agit pas de dire que les tibétains ont tort parce qu’ils sont moins nombreux que les chinois. Je m’étonne juste de ce qu’on se mette à dos plus d’un milliard de chinois en défendant une cause dont le bien fondé est peu évident, alors qu’on pourrait s’attirer leur sympathie en défendant leur liberté, au moins en paroles. L’explication est peut-être que la motivation des défenseurs de la cause tibétaine est moins la promotion des droits de l’homme que la fascination ésotérique qu’inspirent à des occidentaux désenchantés des moines qui parviennent à trouver leur équilibre intérieur en s’emmitouflant dans des draps jaunes et en faisant « hooooom » toute la journée.

Pour les défenseurs de la modernité, en revanche, il me semblerait opportun de remplacer le « free Tibet » par un « Free Hu Jia ».