1. La première erreur concerne des ordres de grandeur. Ce n’est pas la plus importante, mais quand même. D’après ce rapport récent de la banque mondiale, 1,4 milliards de personnes vivent avec moins de 1 euro par jour. Les discours selon lesquels 6 milliards d’euros permettraient de réaliser des merveilles en matière de lutte contre la pauvreté semblent donc bien optimistes : 6 milliards par an représentent en effet 6 euros par pauvre et par an, soit 6/365 = 0,016. Même pas 2 centimes. Si l’on voulait donner ne serait-ce que 50 centimes par jour à chaque individu gagnant moins de 1 euro par jour, 1) ça resterait quand même modeste (qui accepterait de vivre avec 1,5 euro par jour ?) et 2) ça représenterait quand même 255 milliards par an, ce qui n’est pas négligeable. Cela ne signifie certes pas que rien ne doit être entrepris (et d’ailleurs des choses sont entreprises), mais il est malhonnête de perdre de vue les ordres de grandeur, en laissant croire que 6 milliards suffiraient à faire des exploits. Mais, me dira-t-on, même 255 milliards, ça reste moins que les différents plans de sauvetage européens et américains. D’où le point 2.

2. La deuxième erreur concerne la périodicité des sommes en jeu. Lorsque le plan Paulson prévoit d’allouer 700 milliards de dollars au renflouement du système bancaire, il ne prévoit pas de dépenser cette somme chaque année ! Il s’agit d’un plan de crise, comme un pays peut en adopter de manière exceptionnelle, en cas de force majeure. Naturellement, si une telle crise se produisait chaque année, la capacité de l’Etat américain à débloquer 700 milliards de dollars à chaque fois serait sans doute moins évidente. A titre de comparaison, les 255 milliards d’euros annuels qui permettraient d’accroître de 50 cents par jours le revenu des 1,4 milliard d’humains les plus pauvres correspondraient aux revenus annuels d’un capital de 5'100 milliards d’euros placé à 5%. Une somme importante malgré tout.

3. Last but not least, la troisième erreur est une confusion entre une dépense et un investissement. Il faudrait être bien naïf et surtout fermer les yeux sur l’impact limité de l’aide au développement de ces 50 dernières années pour considérer cette aide comme un investissement. C’est une dépense éthiquement souhaitable, mais une dépense. La différence entre une dépense et un investissement est fondamentale : après avoir effectué une dépense, je suis moins riche qu’avant. Si je dépense 20 euros dans un restaurant, je m’appauvris de 20 euros. En revanche, lorsque je dépense 20 euros en achetant une obligation d’état, je ne m’appauvris pas. Je transforme une créance de 20 euros sur mon banquier en une créance de 20 euros sur l’Etat, ce qui ne modifie pas ma situation patrimoniale. Si, par contre, j’ai dû emprunter ces 20 euros pour pouvoir acheter ladite obligation, alors j’ai contracté une dette de 20 euros chez mon banquier, et j’ai acquis une créance de 20 euros sur l’Etat, ce qui, une nouvelle fois, ne change rien à ma situation patrimoniale. Il se trouve que les milliards consacrés au sauvetage du système bancaire sont destinés à réaliser non pas des dépenses, mais des placements, qu’il s’agisse de recapitalisation ou de rachat de créances douteuses. L’Etat emprunte pour réaliser ces investissements. Il devient donc à la fois débiteur et créancier. Certes, ces investissements ne sont pas sans risque, et nul ne peut affirmer aujourd’hui qu’ils se traduiront par des gains et non par des pertes. Toutefois, alors que des gains ne sont pas à exclure, des pertes de 100% de la mise sont pratiquement inenvisageables. Ainsi, le chiffre pertinent, pour évaluer le coût de l’opération, n’est pas la somme investie, mais l’espérance mathématique des pertes générées par ces investissements, sachant qu’ils pourraient bien générer des gains et non des pertes.

Enfin, bien que ne s’agisse pas à proprement parler d’une erreur, il ne faut pas perdre de vue que l’enjeu n’est pas en soi de sauver des banques, mais d’éviter qu’une crise du crédit ne provoque une récession qui serait préjudiciable à tous, et à commencer par gens les plus fragiles (travailleurs précaires ou peu qualifiés, chômeurs…).

Que ce billet ne soit pas mal interprété : le propos n’est pas de nier que telle ou telle ONG pourrait réaliser des actions éminemment positives avec quelques milliards d’euros par an. Il n’est pas non plus de contester qu’au delà des pétitions de principes, les gouvernements des pays riches soient réticents à contribuer à l’effort de solidarité internationale. Il s’agit juste de dénoncer 1) l’erreur que l’on commet en comparant ce qui n’est pas comparable et 2) la naïveté des propos qui laissent entendre qu’il suffirait de trois fois rien pour régler tous les problèmes liés au sous-développement dans le monde.