Faut-il abandonner son caddie sur le parking ?
Par VilCoyote le samedi 18 octobre 2008, 17:53 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Ma pauv' dame, je vous le dis moi, la valse des étiquettes affole l'inflation galopante du complot financier de la délocalisation, c'est bien vrai tout ça avec l'euro ! Mais faut bien reconnaître que si y a un truc qui coûte de moins en moins cher, c'est d'abandonner son caddie sur le parking du supermarché...
Toute personne un tant soit peu civilisée, appartenant aux classes
populaires ou moyennes (celles qui gagnent 4500€ par mois), a connu le bonheur
de chercher une pièce dans le merdier de son porte-monnaie pour débloquer un
caddie sur le parking du supermarché. En 1996 (par exemple), cette pièce devait
être de 10F. En 2007, 1€ suffisait à libérer un chariot à roulettes pour y
entasser gaiement marmaille, bouteilles de Valstar et plaques de saindoux. Vous
n'êtes pas sans savoir que 1€=6,55957F, ce qui représente déjà une baisse de
34,4% du coût
d'abandon-du-caddie-à-côté-de-la-voiture-quand-on-a-fini-de-charger-le-coffre.
Mais ce n'est pas tout.
L'inflation rognant petit à petit la valeur de l'argent, comme un trader ses
doigts ongles, 1f de 1996 vaut 0,18€ en 2007 (source) -
du coup, comme le coût nominal de l'abandon du caddie ne change pas (c'est
toujours une pièce de 1€ qu'on y met, l'inflation ne le concerne donc pas), son
coût réel diminue... (NB. pour nos plus jeunes lecteurs, voir Astrapi
pour quelques éclaircissements sur la distinction nominal/réel). Ainsi,
abandonner son caddie aujourd'hui revient, en tenant compte de l'inflation, à
seulement 5,55F de 1996, soit une baisse de 44,5% (autrement dit, si le prix de
l'abandon du caddie avait suivi l'inflation, il serait aujourd'hui à 1,8€). Le
pouvoir dissuasif de la caution ingénieusement emprisonnée dans la poignée de
son chariot (ne me dites pas que vous n'avez jamais essayé de voir si on
pouvait introduire le bitonieau au bout de sa chaîne dans la serrure de son
propre caddie...) diminue donc presque de moitié. Mais ce n'est pas tout
!
Les revenus des français, malgré la cupidité légendaire de ces salauds de
patrons, augmentent régulièrement (probablement à cause de la hausse
scandaleuse des rémunérations vertigino-faramineuses de ceux des susdits
patrons). Ainsi, ils étaient en moyenne annuelle de 27 518€ en 1996, et de 32
505€ en 2007 (exprimés en euros de 2007 - source).
Sachant qu'en plus, à cause de ces cons de socialistes qui ont (encore une
fois) mangé la France, on travaille de moins en moins longtemps (1570 heures
par an en 1996, 1450 en 2007,
source), on obtient un revenu horaire qui passe de 17,5€ en 1996 à 22,4€ en
2007.
Si on rapporte le coût réel d'abandon du caddie à ce revenu, on trouve qu'un
caddie abandonné en 1996 vous coûtait 10,28% de votre revenu horaire, part qui
n'est plus que 4,4% en 2007. Et si on considère maintenant qu'il faut 1 minute
pour ramener le chariot avec ses potes sous l'abri, reprendre sa pièce, la
ranger, et revenir à la voiture après avoir décollé la feuille de salade
pourrie de sous sa godasse, on y aura passé 1,66% d'une heure.
Il sera donc rationnel, en termes de coût d'opportunité, pour une
gonzesso-oeconomicus (oui, c'est pas les hommes qui font les courses, faut
pas... charrier), de rapporter son caddie, puisque le temps qu'elle y passe
(1,66% d'une heure) est inférieur à ce que cela lui permet de gagner (enfin, de
ne pas perdre, soit aujourd'hui 4,4% du revenu horaire).
Mais les supermarchés feraient bien de se méfier... En effet, en prenant comme
hypothèses une inflation et une hausse des revenus réels de 1,8% par an
(chiffres qui correspondent à la période 1996-2007), on obtient ceci :

La ligne en gras correspond à l'année fatidique, 2035, où il deviendra plus
coûteux de rapporter son caddie (1,66% du temps donc, en termes d'opportunité,
du revenu horaire) que de le laisser au milieu du parking (une malheureuse
pièce de 1€, soit 1,64% du revenu horaire). Si la caution nominale du caddie
n'augmente pas, c'est à dire si les supermarchés n'équipent pas leurs chariots
de serrures à 2€, il faudra qu'ils songent à embaucher quelques bac +5 (là
aussi, inflation des diplômes oblige, ce seront les smicards de l'an 2035) pour
les ranger.
Et si le 2 janvier 2035, en allant à Auchan acheter un Efferalgan et du citrate
de bétaïne pour récupérer de la caisse que vous vous êtes mise la veille, vous
ne pouvez pas accéder au parking bloqué par des centaines de caddies
enchevêtrés, vous saurez pourquoi.


Commentaires
Imparable (ainsi qu'élégante) démonstration économique.
Mais d'un point de vue psychologique il y a d'autres facteurs qui font qu'elles retournent le caddy, même avec un jeton de plastique dans la tirette.
Moi je ne mets pas de pièce. J'ai toujours quelques jetons de plastique dans la boite à gants de la voiture. Et je retourne le caddy parce que je suis discipliné (et que ça fait beaucoup de pas d'aller chercher un jeton à la caisse centrale à chaque fois *avant* de revenir au parking prendre un caddy).
"En 2007, 1€ suffisait à libérer un chariot à roulettes "
et même 50 centimes au Leclerc d'à côté.
Vous avez été bloqué récemment par des chariots abandonnées par des sauvageons? ;)
Comme mes camarades, je constate que l'invention du jeton en plastique de même diamètre que la pièce de 1€ a encore plus fait baisser le coût de l'abandon du Caddie®. En ce sens, obliger les gens à utiliser des pièces de 50 centimes n'est pas idiot, puisque ça augmente le coût d'abandon. Ça ne marche que jusqu'au moment où les fournisseurs de jetons se mettent à fournir de nouvelles imitations.
Mais c'est vrai qu'on constate d'ores et déjà une recrudescence des abandons, j'ai pu le constater grâce à une rénovation d'un supermarché proche de mon lieu de travail.
Sinon, ce blog prend des risques pour sa survie, la marque Caddie® est propriété de la société éponyme, réputée pour la rigueur de la défense de sa marque
Effectivement, le jeton de plastique vient perturber les calculs, mais, il reste un "bien rare" qu'il faut aller se procurer, y consacrant du temps; votre porte-monnaie ne génère pas des jetons de plastique de façon spontanée. Le problème de fond reste donc plus ou moins le même, simplement on va comparer le temps d'aller chercher un nouveau jeton à celui de ranger son Caddie(r). Maintenant, si le coût (temporel et financier) de l'obtention d'un jeton devient nul (si on peut se servir à la caisse dans un gros carton en libre service), la serrure du chariot devient inutile, et on compte simplement sur le civisme des gens.
A propos de "Caddie", Libération avait anéfé eu de gros ennuis avec le fabricant de chariots... espérons que son usage ici non commercial me permettra de ne pas aller en taule.
Coté psy
Pourquoi on retourne son chariot : le contrôle social, qui peut être modéré par l'effet spectateur - le ranger est devenu une norme plus qu'une contrainte habituelle.
Autre possibilité (pure spéculation, car il faudrait faire une expérience scientifique sur une centaine de personnes) : proposez 1 € à un client dont le chariot est vide expliquant que cela évitera des efforts inutiles. Au lieu d'accepter joyeusement cette transaction rentable il HÉSITE ou pire il refuse. Il semblerait que la pièce et même le jeton placés dans la tirette représentent un actif de valeur supérieure.
Question intéressante que je me suis souvent posée en faisant les courses.
Mais le problème est à mon avis encore plus complexe. La question du coût (temporel ou "énergétique" dans le cas du jeton) intervient assurément (si l'on utilise un nouveau jeton à chaque fois, il faut après s'être garé se déplacer jusqu'à l'accueil, faire éventuellement la queue, puis revenir au parking prendre son chariot : cela représente du temps et de l'effort).
Mais il n'y a pas que le coût. La plupart des sociologues (dont je suis) ajouteraient la notion de contrainte sociale intériorisée, mais cela n'ajoute pas grand chose à l'explication à mon avis (car trop général). Il y a une autre dimension à prendre en compte.
Pour essayer de l'indiquer, je vous propose de quitter le parking pour entrer dans le supermarché. En passant par le rayon viennoiserie, vous êtes attiré par un lot de 10 pains au chocolat que vous mettez dans votre chariot. Vous continuez vos courses et vous approchez des caisses. En traversant le rayon hygiène, vous décidez finalement que vous n'avez pas besoin de vos pains au chocolat. Là, vous avez au moins deux solutions (toutes attestées par l'observation in situ). Vous pouvez abandonner vos pains au chocolat au milieu des tubes de dentifrice. Vous pouvez aussi faire l'effort d'aller les remettre où vous les avez pris. Personnellement, je suis consciencieux et j'opte en général pour la seconde solution. Mais je connais bien des gens qui ne se gênent pas pour adopter la première, sans guère y penser d'ailleurs.
Pourquoi ici rapporter les pains au chocolat ? Il n'y a aucune pièce ni aucun jeton à récupérer. Aucune sanction n'est encourue pour les laisser n'importe où. Le coût de leur abandon est nul.
Le cadre théorique avec lequel je travaille (celui de l'anthropologie clinique de Jean Gagnepain) fait intervenir ici une rationalité que nous appelons "axiologique" et qui vient en quelque sorte filtrer l'analyse coût/avantage.
Cette dernière est passée au crible d'un jugement éthique plus ou moins conscient (la fameuse raison axiologique). Du coup, les comportements se situent entre deux pôles : un pôle que nous appelons "ascétique" qui est, si l'on veut, celui de la rigueur morale et un autre pôle que nous appelons "casuistique", qui est celui d'un certain laisser aller. Rapporter les pains au chocolat alors qu'il ne coûte rien de les abandonner est un comportement plutôt ascétique : un jugement moral fonctionne qui dit que ce n'est pas bien de les abandonner n'importe où et ce jugement s'impose (sous peine d'éprouver un sentiment, même fugace, de culpabilité). Abandonner les pains au chocolat n'importe où, sans le moindre "complexe", sans éprouver la moindre culpabilité, est un comportement plutôt casuistique. Plein d'excuses évitent dans ce cas la culpabilité : ça ne coûte rien, de toutes façons les employés sont payés pour remettre de l'ordre... Ça marche aussi pour le chariot. L'ascète (c'est le terme conventionnel que nous utilisons) n'a pas besoin d'un dispositif contraignant de type pièce ou jeton. Il s'autocontraint sans problème et fait de cette autocontrainte le critère de sa vertu. Le casuiste au contraire à besoin d'une contrainte extérieure. Evidemment, ce sont là deux pôles et nous pouvons osciller entre les deux, selon les situations.
Tout ceci ne relève pas seulement du raisonnement philosophique. Le sentiment de culpabilité fait partie de l'expérience humaine la plus élémentaire. Les variantes de comportement ci-dessus peuvent être observées et décrites. La clinique surtout nous les fait voir comme à la loupe. Le passage à la limite de l'ascétisme ainsi défini, en effet, est la névrose : l'obsessionnel notamment est toujours coupable, il n'en fait jamais assez, l'exigence de rigueur morale chez lui devient inhibitrice. Le passage à la limite de la casuistique au contraire peut être observé du côté des psychopathies : aucune frustration ni aucune contrainte n'est acceptée. La contrainte extérieur (le coût) doit vraiment devenir très forte pour espérer freiner un comportement qui va toujours dans le sens de la jouissance immédiate. Certaines lésions cérébrales donnent des tableaux similaires : absence totale d'inhibition et de capacité à supporter la frustration.
Je précise aussi que l'analyse coût/avantage peut être mise en échec chez d'autres patients souffrant d'autres lésions cérébrales. Des miens collègues ont décrit ainsi un patient devenu "sans intérêt" après un accident de la route ayant entraîné une lésion : la notion de coût temporel ou financier avait complètement disparu chez lui.
Je ne donne ici que quelques indications. Je développerai éventuellement ce sujet sur mon propre blog. Mais j'aimerais déjà avoir vos avis. Y a-t-il notamment des travaux d'économistes qui ont déjà exploré des pistes similaires ? Je n'en connais pas. Mais ma culture dans ce domaine est encore limitée. Merci d'avance en tous cas.
@Jean-Michel : merci pour ces commentaires. Mon billet était peu sérieux et mettait volontairement l'emphase sur la rationalité parfaite en finalité, mais l'économiste sait (et accepte) qu'il existe d'autres déterminants rationnels du comportement, notamment la rationalité en valeur, ce qu'avait expliqué Weber par exemple (mais en tant que sociologue, vous le savez sans doute déjà). Pour des travaux plus récents des déterminants psychologiques des comportements économiques, voir D.Kahneman, mais je ne sais pas s'il traite de ce dont il est exactement question ici.
Merci pour cet enrichissement sociologique ! Je suivrai votre blog.
Ultime ruse, j'ai un jeton de fraudeur (passé à la machine-à-laver, rogné et donc capable de débloquer un caddie et d'être récupéré immédiatement).
Mais... je ramène toujours mon caddie ou essaie de le refourguer à quelqu'un. Y a de la norme sociale dans le coin...
De la norme sociale, oui sans doute. Mais en même temps cette dernière a bon dos. Aucune norme sociale ne s'impose si elle ne rencontre pas en nous un(e) complice. Essayez de convertir un psychopathe (un Jacques Mesrine par exemple, c'est d'actualité) à la "norme sociale", pour voir ! Le moins qu'on puisse dire est que ce n'est pas gagné d'avance. Par contre le névrosé a tendance à être "plus royaliste que le roi" : la norme sociale le piège en quelque sorte. D'où la nécessité d'identifier une rationalité axiologique que vient moduler la norme sociale.
Sans que le coût d'obtention d'un jeton soit nul son coût marginal peut le devenir, lui. Du moins pour ceux qui pensent à conserver ledit jeton dans le petit réceptacle à merdouilles (habituellement situé sous la console centrale du tableau de bord) de leur voiture, évitant ainsi d'aller en chercher à la caisse centrale à chaque fois ...
@Jean-Michel,
Pour continuer sur le mode moyennement sérieux adopté par Vil Coyote, votre justification du comportement ascétique me semble oublier un élément de réflexion qui relève d'ailleurs plutôt de l'économique : abandonner ses pains au chocolat ailleurs que dans leur rayon n'est pas forcément cause de perte pour le magasin (du moins jusqu'à ce qu'un employé les range). Ils peuvent en effet intéresser un autre client, qui n'avait pas fait le détour au rayon viennoiseries et n'en aurait pas acheté sans leur présence incongrue au milieu des tubes de dentifrice.
Ce gain potentiel est évidemment contrebalancé par le risque de perte que fait courir l'absence de ces pains au chocolat au bon emplacement, frustrant ainsi le consommateur qui était venu spécialement pour cela et n'aura pas l'idée d'aller voir au milieu des Aquafresh(tm) si, par hasard, on n'en trouverait pas un paquet. Cependant, les rayonnages vides sont peu courants dans les hypermarchés français, et cette perte potentielle me semble bien faible.
Evidemment, il doit y avoir un optimum quelque part : je ne prétendrai pas que la solution d'entropie maximale (tous les articles disposés aléatoirement dans le magasin) est la meilleure.
Quoique ... on peut se demander si elle ne maximise pas le nombre d'articles devant lesquels chaque client est susceptible de passer. J'ignore si certains responsables de magasin y ont déjà pensé :)
Ah, le jeton… perso, j'ai récupéré un porte-clés convertisseur d'euros de chez Baker (graines et toussa) ; ce porte-clés s'ouvre,… et libère un jeton en plastique !
Sinon, article très interessant, comme dab :-)
bonjour à tous , est il possible de connaître les coordonnées d'un fabricant de chariot ( français ) type couse supermarché , plastique si possible
pour proposer une solution d'un grand intérêt pour le marché de ce type de produit et régler le problème de chariots égarés
cordialement Jacky
bonjour a tous
j'ai besoin de contacter rapidement un fabricant français de chariots plastiques de supermarché
si quelqu'un peut m'apporter aide
merci
cordialement Jacky
J'adhère et j'adore.
J'aurais écrit "bitoniot" mais je trouve "bitonieau" craquant.
Jacky, il y a toutes les roulettes que vous voudrez chez Paris Roulettes.
A bientôt et merci pour ce blog
Bonjour à tous,
je sais que j'ai fait rigoler tout le monde en demandant si il y avait un fabricant Français, finalement pour presque tous les produits à part le fromage il n'y a peut être plus de fabricants Français !!
Jacky.