Toute personne un tant soit peu civilisée, appartenant aux classes populaires ou moyennes (celles qui gagnent 4500€ par mois), a connu le bonheur de chercher une pièce dans le merdier de son porte-monnaie pour débloquer un caddie sur le parking du supermarché. En 1996 (par exemple), cette pièce devait être de 10F. En 2007, 1€ suffisait à libérer un chariot à roulettes pour y entasser gaiement marmaille, bouteilles de Valstar et plaques de saindoux. Vous n'êtes pas sans savoir que 1€=6,55957F, ce qui représente déjà une baisse de 34,4% du coût d'abandon-du-caddie-à-côté-de-la-voiture-quand-on-a-fini-de-charger-le-coffre. Mais ce n'est pas tout.

L'inflation rognant petit à petit la valeur de l'argent, comme un trader ses doigts ongles, 1f de 1996 vaut 0,18€ en 2007 (source) - du coup, comme le coût nominal de l'abandon du caddie ne change pas (c'est toujours une pièce de 1€ qu'on y met, l'inflation ne le concerne donc pas), son coût réel diminue... (NB. pour nos plus jeunes lecteurs, voir Astrapi pour quelques éclaircissements sur la distinction nominal/réel). Ainsi, abandonner son caddie aujourd'hui revient, en tenant compte de l'inflation, à seulement 5,55F de 1996, soit une baisse de 44,5% (autrement dit, si le prix de l'abandon du caddie avait suivi l'inflation, il serait aujourd'hui à 1,8€). Le pouvoir dissuasif de la caution ingénieusement emprisonnée dans la poignée de son chariot (ne me dites pas que vous n'avez jamais essayé de voir si on pouvait introduire le bitonieau au bout de sa chaîne dans la serrure de son propre caddie...) diminue donc presque de moitié. Mais ce n'est pas tout !

Les revenus des français, malgré la cupidité légendaire de ces salauds de patrons, augmentent régulièrement (probablement à cause de la hausse scandaleuse des rémunérations vertigino-faramineuses de ceux des susdits patrons). Ainsi, ils étaient en moyenne annuelle de 27 518€ en 1996, et de 32 505€ en 2007 (exprimés en euros de 2007 - source). Sachant qu'en plus, à cause de ces cons de socialistes qui ont (encore une fois) mangé la France, on travaille de moins en moins longtemps (1570 heures par an en 1996, 1450 en 2007, source), on obtient un revenu horaire qui passe de 17,5€ en 1996 à 22,4€ en 2007.

Si on rapporte le coût réel d'abandon du caddie à ce revenu, on trouve qu'un caddie abandonné en 1996 vous coûtait 10,28% de votre revenu horaire, part qui n'est plus que 4,4% en 2007. Et si on considère maintenant qu'il faut 1 minute pour ramener le chariot avec ses potes sous l'abri, reprendre sa pièce, la ranger, et revenir à la voiture après avoir décollé la feuille de salade pourrie de sous sa godasse, on y aura passé 1,66% d'une heure.
Il sera donc rationnel, en termes de coût d'opportunité, pour une gonzesso-oeconomicus (oui, c'est pas les hommes qui font les courses, faut pas... charrier), de rapporter son caddie, puisque le temps qu'elle y passe (1,66% d'une heure) est inférieur à ce que cela lui permet de gagner (enfin, de ne pas perdre, soit aujourd'hui 4,4% du revenu horaire).

Mais les supermarchés feraient bien de se méfier... En effet, en prenant comme hypothèses une inflation et une hausse des revenus réels de 1,8% par an (chiffres qui correspondent à la période 1996-2007), on obtient ceci :

caddie

La ligne en gras correspond à l'année fatidique, 2035, où il deviendra plus coûteux de rapporter son caddie (1,66% du temps donc, en termes d'opportunité, du revenu horaire) que de le laisser au milieu du parking (une malheureuse pièce de 1€, soit 1,64% du revenu horaire). Si la caution nominale du caddie n'augmente pas, c'est à dire si les supermarchés n'équipent pas leurs chariots de serrures à 2€, il faudra qu'ils songent à embaucher quelques bac +5 (là aussi, inflation des diplômes oblige, ce seront les smicards de l'an 2035) pour les ranger.

Et si le 2 janvier 2035, en allant à Auchan acheter un Efferalgan et du citrate de bétaïne pour récupérer de la caisse que vous vous êtes mise la veille, vous ne pouvez pas accéder au parking bloqué par des centaines de caddies enchevêtrés, vous saurez pourquoi.