En effet, j'ai remarqué que quasiment tous les fumeurs que je connais ne fument pas dans leur appart ou leur voiture, ou alors seulement à la fenêtre : eux non plus ne supportent pas de traîner dans l'odeur du tabac froid, d'avoir les canapés, les coussins, les rideaux, les fringues et les cheveux qui empestent (et ceci indépendamment de la pression d'un concubin nazi non-fumeur). Partant de ce constat (le fumeur enfumé n'est pas jouasse), on peut aborder la loi anti-tabac comme un moyen de coordonner les stratégies individuelles dans un jeu type dilemme du prisonnier. On considère alors que l'utilité accordée au non-puage (2, et -2 si on pue) est supérieure à celle accordée au fait de s'en griller une n'importe où dans la baraque sans aérer (1, et -1 si on doit sortir) (sinon les fumeurs ne prendraient pas la peine d'aller fumer à la fenêtre/dehors alors qu'ils sont parfaitement libres chez eux). On a alors un "jeu" qui ressemble à ça :

tabac

Si René et Les autres clients fument dans le bar, ils ont tous la satisfaction de s'en griller une (+1), amoindrie (-2) par le fait qu'ils vont tous puer; utilité totale de chacun : -1. Si René renonce à fumer à l'intérieur (-1) alors que tous les autres clients fument, il va puer de toutes façons et donc avoir une utilité totale de -3. Il a donc tout intérêt à fumer, contribuant ainsi au pourrissage de l'atmosphère du troquet. Pourtant, si on considère toujours que ces fumeurs préfèrent une atmosphère saine à une cigarette sur place (telle était mon hypothèse de départ, basée sur d'innombrables observations patiemment recueillies au fil des décennies), tout le monde aurait intérêt à renoncer collectivement à fumer à l'intérieur : le désagrément de devoir sortir pour fumer (-1) serait contrebalancé par la satisfaction de ne pas avoir à laver douze fois ses habits enfumés (+2; utilité totale +1 : c'est le calcul que fait chez lui le fumeur qui décide d'aller fumer à la fenêtre). Mais l'intérêt individuel commande de fumer à l'intérieur, il est donc impossible de coordonner les actions individuelles pour atteindre cet optimum.
C'est ce rôle-là que joue alors la loi anti-tabac : elle oblige chacun à adopter le comportement qu'il préfère s'il est sûr que tous les autres vont agir de même. Bon, il est évident que ce n'était pas la préoccupation du législateur, n'empêche : j'ai entendu pas mal de fumeurs se réjouir en entrant dans un bar que l'atmosphère n'était pas enfumée... Si c'est pas une preuve irréfutable, ça.