Qu’est-ce que le pouvoir d’achat ? Le pouvoir d’achat d’un individu isolé correspond à l’ensemble des biens et services qu’il peut acquérir grâce à ses revenus. Son pouvoir d’achat dépend donc, d’un côté, de la somme d’argent qu’il perçoit chaque mois sous forme de salaire, de rente ou de pension, et de l’autre côté, du prix des biens qu’ils désire acquérir. Chacun perçoit donc qu’une augmentation des prix et/ou une baisse des revenus monétaires impliquent une baisse du pouvoir d’achat. Réciproquement, une baisse des prix et/ou une augmentation du revenu monétaire impliquent une hausse du pouvoir d’achat. Personne de s’étonne de ce qu’une multiplication par 2,4 de son salaire ait impliqué une amélioration du pouvoir d’achat de Nicolas Sarkozy.

Si, à présent, on cesse de s’intéresser au pouvoir d’achat d’un individu isolé, pour s’intéresser à celui de l’ensemble des français, on peut être tenté de transposer au tout cette analyse de la partie : si les français ont un pouvoir d’achat en berne, c’est que leurs revenus monétaires sont trop faibles, et/ou que les prix sont trop élevés. Les solutions sont donc toutes trouvées : il faut accroître les revenus monétaires des agents, et faire baisser les prix. Pour accroître les revenus, on propose, en vrac, d’augmenter les retraites, de défiscaliser les heures supplémentaires et les remboursements de prêts immobiliers, d’augmenter le SMIC, d’augmenter la prime pour l’emploi, etc., et pour faire baisser les prix, on propose de restreindre les possibilités d’augmenter les loyers, la suppression des cautions, le développement de la concurrence dans la distribution, la baisse de la TVA sur certains produits, etc.

Certaines de ces mesures sont bonnes, d’autres sont mauvaises, et d’autres sont plus ou moins bonne selon le critère éthique que l'on retient. Mais ce qui est sûr, c’est que cette appréhension du problème est faussée car elle repose sur une erreur : contrairement à ce qu’indique l’intuition, le problème du pouvoir d’achat des français n’est pas la transposition à l’ensemble France du problème d’un individu isolé. Dans le jargon des économistes, on dit « no bridge ! ». Cette expression signifie qu’on ne peut pas, dans certains cas du moins, passer de l’analyse micro à l’analyse macro. Quelques exemples de « no bridge » : au cinéma, si vous vous levez, vous verrez mieux. Si tout le monde se lève, l’ensemble des spectateurs ne verra pas mieux. Si un producteur de raisin fait une mauvaise récolte, il perd de l’argent. Si tous les producteurs de raisin font une mauvaise récolte, il est possible (mais non certain) qu’ils y gagnent de l’argent, car la rareté du raisin va faire croître son prix (la recette du secteur sera donc donnée par le produit d’un prix fort par des quantités faibles. Le résultat peut être plus fort que le produit d’un prix faible par des quantités élevées). Si un individu vole la richesse de son voisin, il gagne de l’argent. Si chaque français vole la richesse de son voisin, l’ensemble des français ne sera pas plus riche, et sera même sans doutes plus pauvre.

Plus proche de notre problème : si l’on multiplie par deux le revenu monétaire d’un individu, on l’enrichit. Si l’on multiplie par deux les revenus monétaires de l’ensemble des français, on n’enrichit personne, car les prix vont être également multipliés par deux. Ce phénomène, qui peut être pris en défaut dans le court terme, mais qui traduit néanmoins bien la façon dont l’économie se comporte après ajustements, est connu sous le nom de « neutralité de la monnaie ». Il fut mis en avant par l’économiste français Jean-Baptise Say. La conséquence de ce principe est que, si l’on veut raisonner du point de vue non pas d’un individu, mais d’un pays entier, il ne faut pas le faire en termes monétaires, mais en termes réels, c’est-à-dire en termes de biens et services.

Autrement dit : si les français ont, dans leur ensemble, un problème de pouvoir d’achat, donc de pouvoir d’acheter des pommes, des habits et des téléphones portables, c’est parce qu’on ne produit pas assez de pommes, d’habits et de téléphones portables. Notez que je fais ici un gros raccourci : les français ne sont pas contraints de consommer des produits fabriqués chez eux, ni de consommer tout ce qu’ils fabriquent chez eux. Mais au fond, ce raccourci ne porte guère à conséquence. Les importations se payent en exportations : si l’on échange des habits contre des avions, alors remplacez « habits » par « avions » dans la seconde partie de la première phrase de ce paragraphe, le résultat est le même. Certes, le taux de change a un effet sur le nombre de pulls que l’on peut échanger contre un airbus, mais en ce moment, l’euro est fort, si bien que l’aspect international de la problématique est plutôt à notre avantage.

Finalement, notre pouvoir d’achat ne se distingue pas de ce que l’on produit. Ce que l’on produit, ça porte un nom : le PIB. Donc, l’augmentation du pouvoir d’achat ne se distingue pas de l’augmentation du PIB, c’est-à-dire de ce que l’on appelle communément la croissance. Augmenter le pouvoir d’achat, ce n’est pas autre chose qu’augmenter la quantité de biens et services produits en France. Pour gagner plus, il faut produire plus (soit en travaillant plus, soit en travaillant mieux, soit en étant plus nombreux à travailler, soit en faisant tout cela à la fois). Cette présentation des choses peut sembler caricaturale, et pourtant je pense pouvoir dire qu’elle est assez représentative de ce qu’en pensent la plupart des économistes, qui s’intéressent beaucoup à la croissance, et pas au pouvoir d’achat, non parce qu’ils pensent que c’est sans intérêt, mais parce qu’ils savent que c’est la même chose. Illustration : quand on tape le mot clé « growth » sur la base de données IDEAS, on a 46909 références, tandis que lorsque l’on tape « purchasing power » (pouvoir d’achat), on n’en a que 1561, dont l’essentiel correspond à des références sur la « purchasing power parity », qui est une méthode d’évaluation du taux de change, donc qui n’a pas grand chose à voir avec notre problème. Le reste est constitué de quelques articles s’intéressant au pouvoir d’achat de catégories particulières.

Au delà de l’aspect sémantique du problème, tout cela est-il vraiment important ? Il me semble que oui. Car si le but du débat est d’accroître le pouvoir d’achat des Français, les mesures proposées doivent être jugées sur leur capacité à être favorable à la croissance. Or, ce n’est généralement pas en ces termes là que les uns et les autres justifient la pertinence de leurs propositions, mais plutôt en termes soit de baisse des prix, soit d’intérêt catégoriels, ce qui n’est pas la même chose.

Citons quelques exemple : si un certain nombre de français ont des difficultés à se loger, c’est qu’il n’y a pas assez de logements. Les restrictions sur les révisions des loyers vont-elles contribuer à accroître le nombre de logements disponibles ? Il n’y a aucune raison de le penser, au contraire : elle font du bâtiment un secteur dans lequel il devient moins rentable d’investir. Bien sûr, ces restrictions sont de nature à améliorer le pouvoir d’achat des locataires, mais au détriment des propriétaires, et peut-être des futurs candidats à la location si une contraction de l’offre devait rendre leur prospection plus difficile. Certes, on me rétorquera qu’il faut tenir compte de l’aspect distributif du problème : si l’on admet que les propriétaires sont plus riches que les locataires, alors une telle mesure est juste, car elle est favorable au pouvoir d’achat des plus pauvres. Pourtant, cet argument n’est guère convainquant : si l’on peut admettre que les propriétaires de logements loués appartiennent en général aux catégories les plus aisées de la population, en revanche les plus démunis des Français vivent plus souvent dans des HLM que dans des logements privés, et ne seront donc pas bénéficiaires de cette mesure.

Dans le même ordre d’idée, une revalorisation des retraites, qui est sans doute tout à fait souhaitable au plan éthique, constitue une amélioration du pouvoir d’achat des retraités, mais au détriment de celui des autres contribuables, si bien qu’elle ne peut pas être présentée comme une mesure d’amélioration du pouvoir d’achat des français.

La prime pour l’emploi et la défiscalisation des heures supplémentaires, qui, mutatis mutandis, procèdent de la même logique, constituent des cas plus complexes. Dans la mesure où elles sont susceptibles d’accroître l’offre de travail, elles peuvent être génératrices de croissance, et donc favorables au pouvoir d’achat. En revanche, elles contiennent forcément une part d’effet d’aubaine, qui relève de la redistribution et non de l’augmentation globale du pouvoir d’achat des français. Autrement dit, les travailleurs qui effectuent déjà des heures supplémentaires, et qui ne souhaitent pas en effectuer davantage, vont bien bénéficier d’un gain de pouvoir d’achat, mais ce gain sera fait au détriment des contribuables. En revanche, si ces mesures contribuent à faire augmenter le nombre d’heures travaillées dans le pays, alors, effectivement, le pouvoir d’achat global du pays s’en trouvera amélioré.

Le cas de la distribution est également complexe : si faciliter l’implantation de magasins hard discount est de susceptible d’être favorable au pouvoir d’achat, cela passe par un mécanisme qui n’est pas si intuitif que cela : ces magasins ont des coûts plus bas, en partie parce qu’ils consacrent moins de ressources à l’accueil, à l’emballage, etc. Si une partie du public est prête à faire ses courses dans ce type d’établissements, c’est que ces personnes attachent moins d’importance à la qualité du service qu’aux baisses de prix. Par conséquent, en empêchant aux magasins hard discount de s’implanter dans nos villes, on oblige l’ensemble des consommateurs, y compris ceux qui n’y attachent pas d’importance, à payer pour avoir un service de qualité. Le développement du hard-discount devrait donc avoir pour conséquence de libérer des moyens de production pour d’autres secteurs d’activité. En résumé, si Lidle est favorable à la croissance, c’est (disons entre autres) parce qu’il emploie moins de personnel que ses concurrents pour faire (à peu près) la même chose, libérant ainsi de la force de travail qui pourra fabriquer des téléphones portables, contribuant à faire baisser les prix des téléphones portables (je passe sur l’aspect contestation de rentes de monopole).

Pour résumer et conclure, ce que l’on peut reprocher au débat actuel sur le pouvoir d’achat, c’est d’être porteur de confusion. Si la question est celle du pouvoir d’achat de l’ensemble de la population, alors elle doit être considérée comme identique à la question de la croissance. Si la question est celle de la pauvreté ou des inégalités, alors c’est bel et bien de pauvreté et d’inégalités qu’ils faut parler, c’est à dire s’intéresser aux catégories percevant les revenus les plus faibles. Or, les contraintes sur les loyers, la prime pour l’emploi, ou la défiscalisation des remboursements d’emprunts immobiliers ne bénéficient pas spécifiquement aux catégories les plus pauvres, si bien que leur impact distributif est éthiquement discutable. En d’autres termes, parler de pouvoir d’achat fausse le débat sur la croissance, et il fausse également le débat sur les inégalités.