"Pratiquer une activité physique régulière", selon l'expression consacrée, réduit le risque de maladies cardio-vasculaires; ne pas boire et ne pas fumer réduit les risques de cancer; manger "au moins cinq fruits et légumes par jour", selon une autre expression consacrée, contribue également à réguler le poids et à améliorer la santé. A l'inverse, glander devant la télé en mangeant des chips, des pizzas, en fumant des Gitanes et en buvant du rosé au cubis, augmente vos risques de choper moultes maladies qu'il va falloir soigner à grands frais.

Il paraîtrait alors logique de décourager ces pratiques malsaines, et d'encourager les comportements vertueux - pas seulement pour le bien des individus eux-mêmes, mais parce que leur mode de vie engendre un coût élevé pour la société (traitement des cancers, cirrhoses, maladies cardio-vasculaires liées au surpoids...). Outre les campagnes de prévention/information/culpabilisation/stigmatisation à la Starship Troopers, un bon moyen de modifier ces comportements est de créer des incitations financières destinées à faire internaliser aux individus les externalités de leur comportement (le gars qui se nourrit exclusivement de chips-pizza n'a pas pour intention de creuser le trou de la Sécu en l'obligeant à prendre en charge le traitement de son obésité).

C'est en partie chose faite, avec les taxes spécifiques qui pèsent sur le tabac ou sur l'alcool, et découragent la consommation de ces produits sataniques (sauf quand on est riche et évadé fiscal).

Mais premièrement, ces mesures ne concernent pas tous les comportements dont "l'abus" est nuisible pour la santé : il n'y a pas de taxe sur les pizzas salami-reblochon-crème fraîche-supplément gorgonzola-double cheddar, ni sur le Coca-Cola, ni sur le fait de ne jamais faire plus d'exercice que celui d'aller du canapé au frigo. Or à en croire les chiffres, ces comportements à risque sont en passe de devenir aussi sérieux que le tabagisme ou l'alcoolisme. Alors bien sûr, il est difficile d'identifier tous les produits susceptibles de favoriser l'obésité, de distinguer le niveau de risque qu'ils représentent et de les taxer en conséquence (une pizza hypercalorique avec 20% de lipides saturés devrait être plus taxée qu'un paquet de biscuits, puisque sa consommation est plus néfaste et doit donc être davantage découragée). Et la sédentarité ne saurait être taxée.

On en arrive alors à la deuxième limite de la politique actuelle en la matière : si certains comportements sanitairement vicieux sont découragés (internalisation des externalités négatives), aucun comportement sanitairement vertueux n'est encouragé financièrement . Les légumes et le poisson coûtent cher, et c'est chiant à préparer, contrairement à un sac de frites; courir ne vous rapporte rien, les inscriptions en salle de sport coûtent cher. Mais imaginez que les produits réputés bénéfiques (carottes, brocoli, orange, huile de colza et Taillefine à 0%) soient subventionnés (nan, pas la PAC !), que le Toutouyoutou soit déductible des impôts et que le GPS Décathlon transmette vos parcours à Bercy, qui vous crédite d'impôts au kilomètre couru... les externalités positives de ces comportements vertueux seraient internalisées, ce qui pousserait les individus à développer ces pratiques qui leur rapportent - et ce pour le bien de l'ensemble de la société, qui verrait diminuer les dépenses de santé liées aux comportements à risque.

Bien sûr, ce n'est pas si simple (enfin déjà que ça a l'air compliqué comme ça...) : il y aurait un effet d'aubaine pour les individus qui ont déjà un comportement tout ce qu'il y a de plus sanitairement vertueux, les subventionner ne modifierait donc pas leur comportement, et ne représenterait qu'un nouveau coût pour la société sans en supprimer aucun. Pour que le solde de l'opération soit positif, il faudrait aussi que les subventions accordées soient inférieures aux coûts de traitement des maladies, ce qui réduirait d'autant le montant des incitations financières positives qu'on peut allouer, et qui rendrait donc ces incitations d'autant moins efficaces. On peut néanmoins penser que, au-delà du bilan financier, il est bénéfique d'avoir une population en bonne santé (et donc un meilleur "capital humain"), même si cela a induit une augmentation du déficit public.

Bref, à partir du moment où on considère que tout individu malade doit être pris en charge par la collectivité, même s'il est responsable de sa maladie, il faut tâcher de faire en sorte que le nombre d'individus malades diminue - on retrouve ici le problème de l'alea moral propre à l'assurance : à partir du moment où un individu sait que sa maladie ne lui coûtera rien financièrement, il est incité à augmenter ses comportements à risque (boire, fumer, manger des pizzas, vivre dans son canapé). Pour cela, il faut créer des incitations financières efficaces (et si possible rentables), à la fois pour décourager les comportements vicieux (le bâton, surtaxer les pizzas) et pour encourager les comportements vertueux (la carotte, défiscaliser l'inscription en salle de sport... on le fait bien avec les intérêts immobiliers !). Il est évidemment bien difficile de mettre en place ce système de bonus/malus à l'assurance maladie-causée-par-votre-comportement-alimentaire, mais certaines pistes devraient peut-être être explorées, si l'obésité, qu'on nous présente comme le nouveau fléau du XXIe siècle, continue à se développer et à rogner l'espérance de vie.

Ceci dit, comme je cours trois fois par semaine, j'ai pu sans hésiter me commander une deuxième pinte de Maredsous, sans le moindre scrupule.