Courir plus pour gagner plus
Par VilCoyote le dimanche 30 mars 2008, 13:55 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Au cours d'une de mes trop nombreuses soirées au bistrot à refaire le système fiscal, la composition de l'équipe de France et la recette de la ratatouille en buvant des coups et en mettant des grands coups de poing sur la table pour ponctuer mon propos, je me vantai de courir trois fois par semaine - ce à quoi mon compagnon de beuverie répondit entre deux hoquets : "Moi j'déééééteste ça, faudrait mmmmmm'payer pour m'faire courir!!" Et s'il avait raison ?
"Pratiquer une activité physique régulière", selon l'expression consacrée, réduit le risque de maladies cardio-vasculaires; ne pas boire et ne pas fumer réduit les risques de cancer; manger "au moins cinq fruits et légumes par jour", selon une autre expression consacrée, contribue également à réguler le poids et à améliorer la santé. A l'inverse, glander devant la télé en mangeant des chips, des pizzas, en fumant des Gitanes et en buvant du rosé au cubis, augmente vos risques de choper moultes maladies qu'il va falloir soigner à grands frais.
Il paraîtrait alors logique de décourager ces pratiques malsaines, et d'encourager les comportements vertueux - pas seulement pour le bien des individus eux-mêmes, mais parce que leur mode de vie engendre un coût élevé pour la société (traitement des cancers, cirrhoses, maladies cardio-vasculaires liées au surpoids...). Outre les campagnes de prévention/information/culpabilisation/stigmatisation à la Starship Troopers, un bon moyen de modifier ces comportements est de créer des incitations financières destinées à faire internaliser aux individus les externalités de leur comportement (le gars qui se nourrit exclusivement de chips-pizza n'a pas pour intention de creuser le trou de la Sécu en l'obligeant à prendre en charge le traitement de son obésité).
C'est en partie chose faite, avec les taxes spécifiques qui pèsent sur le tabac ou sur l'alcool, et découragent la consommation de ces produits sataniques (sauf quand on est riche et évadé fiscal).
Mais premièrement, ces mesures ne concernent pas tous les comportements dont "l'abus" est nuisible pour la santé : il n'y a pas de taxe sur les pizzas salami-reblochon-crème fraîche-supplément gorgonzola-double cheddar, ni sur le Coca-Cola, ni sur le fait de ne jamais faire plus d'exercice que celui d'aller du canapé au frigo. Or à en croire les chiffres, ces comportements à risque sont en passe de devenir aussi sérieux que le tabagisme ou l'alcoolisme. Alors bien sûr, il est difficile d'identifier tous les produits susceptibles de favoriser l'obésité, de distinguer le niveau de risque qu'ils représentent et de les taxer en conséquence (une pizza hypercalorique avec 20% de lipides saturés devrait être plus taxée qu'un paquet de biscuits, puisque sa consommation est plus néfaste et doit donc être davantage découragée). Et la sédentarité ne saurait être taxée.
On en arrive alors à la deuxième limite de la politique actuelle en la matière : si certains comportements sanitairement vicieux sont découragés (internalisation des externalités négatives), aucun comportement sanitairement vertueux n'est encouragé financièrement . Les légumes et le poisson coûtent cher, et c'est chiant à préparer, contrairement à un sac de frites; courir ne vous rapporte rien, les inscriptions en salle de sport coûtent cher. Mais imaginez que les produits réputés bénéfiques (carottes, brocoli, orange, huile de colza et Taillefine à 0%) soient subventionnés (nan, pas la PAC !), que le Toutouyoutou soit déductible des impôts et que le GPS Décathlon transmette vos parcours à Bercy, qui vous crédite d'impôts au kilomètre couru... les externalités positives de ces comportements vertueux seraient internalisées, ce qui pousserait les individus à développer ces pratiques qui leur rapportent - et ce pour le bien de l'ensemble de la société, qui verrait diminuer les dépenses de santé liées aux comportements à risque.
Bien sûr, ce n'est pas si simple (enfin déjà que ça a l'air compliqué comme ça...) : il y aurait un effet d'aubaine pour les individus qui ont déjà un comportement tout ce qu'il y a de plus sanitairement vertueux, les subventionner ne modifierait donc pas leur comportement, et ne représenterait qu'un nouveau coût pour la société sans en supprimer aucun. Pour que le solde de l'opération soit positif, il faudrait aussi que les subventions accordées soient inférieures aux coûts de traitement des maladies, ce qui réduirait d'autant le montant des incitations financières positives qu'on peut allouer, et qui rendrait donc ces incitations d'autant moins efficaces. On peut néanmoins penser que, au-delà du bilan financier, il est bénéfique d'avoir une population en bonne santé (et donc un meilleur "capital humain"), même si cela a induit une augmentation du déficit public.
Bref, à partir du moment où on considère que tout individu malade doit être pris en charge par la collectivité, même s'il est responsable de sa maladie, il faut tâcher de faire en sorte que le nombre d'individus malades diminue - on retrouve ici le problème de l'alea moral propre à l'assurance : à partir du moment où un individu sait que sa maladie ne lui coûtera rien financièrement, il est incité à augmenter ses comportements à risque (boire, fumer, manger des pizzas, vivre dans son canapé). Pour cela, il faut créer des incitations financières efficaces (et si possible rentables), à la fois pour décourager les comportements vicieux (le bâton, surtaxer les pizzas) et pour encourager les comportements vertueux (la carotte, défiscaliser l'inscription en salle de sport... on le fait bien avec les intérêts immobiliers !). Il est évidemment bien difficile de mettre en place ce système de bonus/malus à l'assurance maladie-causée-par-votre-comportement-alimentaire, mais certaines pistes devraient peut-être être explorées, si l'obésité, qu'on nous présente comme le nouveau fléau du XXIe siècle, continue à se développer et à rogner l'espérance de vie.
Ceci dit, comme je cours trois fois par semaine, j'ai pu sans hésiter me commander une deuxième pinte de Maredsous, sans le moindre scrupule.


Commentaires
Il ne s'agit pas de subvention à l'activité physique, mais une expérience existe en Italie concernant la subvention municipale au régime amaigrissant:
http://www.lefigaro.fr/internationa...
Ravages de l'équilibre partiel : coca-pizza-sofa-chicha a un coût en matière de santé, mais réduit l'espérance de vie, donc réduit le coût du financement de la retraite. Là, comme vous courez trois fois par semaine, que cela ne tue guère (aux malfomations cardiaques près, avez-vous fait un test d'effort ?), mais vous niquera soigneusement les genoux, vous laisserez à vos enfants le soin de financer une longue retraite et une arthrose douloureuse...
Jak : merci pour le lien.
Gizmo : wep, échographie du coeur, test d'effort; "SHN" en pleine forme... tests aux frais du contribuable ;-) Vous inquiétez pas pour mes genoux, j'ai des Asics Kayano XIII à 180€, ça amortit super bien, et je choisis mes sols. D'ailleurs on devrait défiscaliser aussi mes pompes, pour m'inciter à prendre soin de mes genoux.
Pour les retraites, c'est pas faux...
J"'allais faire la même remarque que Gizmo ; l'optimum social serait d'inciter les gens à un comportement les faisant arriver à l'âge de la retraite en raisonnablement bonne santé, sans perte de capacité professionnelle, puis à mourir subitement peu après soixante ans. J'essaie d'imaginer comment on peut faire ça. Promouvoir la cocaïne ? (Je me rends mal compte de l'âge auquel sa consommation régulière commence à casser sérieusement). Diminuer l'hygiène dans les hôpitaux et favoriser les infections nosocomiales, afin d'éliminer les assurés sociaux dès leurs premiers pépins sérieux ? (Vu à la louche et sans chercher à chiffrer, ça a l'air bien, mais faudrait se convaincre que ça n'élimine pas trop de trentenaires ou quadragénaires encore productifs et dont l'éducation a coûté bonbon).
Il y a eu des études sur les politiques publiques les plus rentables, quand on tient compte à la fois du coût de la santé ET de la retraite, et du bénéfice qu'apporte un individu productif ?
Vous oubliez ici l'équipement qui subit le sort le plus scandaleux de tous: le vélo.
1/ Lorsqu'il est pratiqué sans EPO ni amphéts, c'est un effort sain qui ne casse pas les genoux.
2/ Il ne provoque que des émissions de CO2 négligeables par rapport aux engins munis de moteurs à explosion.
Et je constate que les acheteurs de vélos n'ont pas droit au bonus écologique (ce serait bien, on nous paierait pour se munir de vélos) ni à une quelconque subvention pour s'entretenir physiquement.
Signé: un cycliste.
Heureusement que la RATP, elle, est consciente de ce qu'elle doit à l'intérêt collectif comme à chacun de ses (vilains inconscients d') usagers et pour mieux contrer notre paresse naturelle ne répare jamais ses escalators en panne... c'est peut-être pour ça qu'elle est subventionnée, en fait !
Jean-François, tsk tsk, quelle idée de penser qu'on arrête de travailler à soixante ans.
Excellente réflexion, mais je pense que c'est moins une histoire d'externalités que de procrastination, ton futur moi veut vivre plus longtemps mais ton moi d'aujourd'hui (ou bien celui de ton pote qui n'aime pas courir) n'en aucune envie de faire l'effort.
Et là, ta-daam, des boîtes privées règlent déjà ces problèmes (c'est le pilier de bar qui croit au marché qui vient de prendre la parole). Voir ce site, fait par deux économistes US : http://www.stickk.com/, relayé il y a quelques temps par pas mal de blogs (Freakonomics, Marginal Revolution, etc.). L'idée est simple : tu te donnes des engagements (arrêter de fumer, courir une fois par semaine, perdre 10 kg) et tu payes si tu ne les remplis pas.
D'ailleurs c'est basé sur le fait que les gens réagissent plus à la perte qu'au gain, ce qui va un peu contre ton projet. Il y a plein de papiers marrants sur ce genre de comportements (je remercie au passage mon prof de Behavioral Economics qui m'a tout appris) : "Paying not to go to the gym", "a fine is a price", ce dernier expliquant que les incitations financières sont contre-productives parce qu'elles se substituent aux récompenses sociales en terme de reconnaissance.
Markss : anéfé, j'avais vu ce site de tenage de bonnes résolutions. J.Wolfers de Freakonomics fait un truc du même genre en annonçant publiquement qu'il va courir le marathon de Stockholm (http://freakonomics.blogs.nytimes.c...). C'est certainement très efficace (j'utilise moi-même souvent la méthode...), mais il me semble que le problème se pose déjà en amont, et qu'il faut créer l'incitation à faire ces "commitments". Tout le monde n'a pas envie de se mettre à la diète, au sport, ou d'arrêter de fumer; ce sont ces individus-là que des incitations positives pourraient mettre à pied d'oeuvre.
Une fois que le "commitment" est fait, on peut en effet compter sur le désir de reconnaissance, la fierté, pour les tenir - mais encore faut-il amorcer la pompe.
Dans son "Logic of life", Harford analyse ce conflit d'intérêts schizophrène comme une forme de théorie des jeux où les joueurs sont la moitié vertueuse de l'individu et sa moitié vicieuse, mais il part du principe que la moitié vertueuse existe et veut. Ce qui, je pense, n'est pas le cas de tout le monde; c'est à ces lâches fumiers inconscients que mes divagations s'intéressaient ;-)
On peut répondre aussi à toutes les formes d'incitations : faire du vélo en tournant au gros rouge puisque c'est bon pour le coeur.
Il me semble qu'il n'y a pas que des incitations financières mais aussi sociales...
@Markss : je trouve l'idée que vous relayez plutôt intéressante. Elle me parait beaucoup plus incitative, efficace et responsabilisante que de payer des coach comme certaines personnes le font.
De plus elle présente l'avantage d'être basée sur le volontariat. Celles qui sont développées dans le billet font preuve de beaucoup trop de paternalisme à mon goût.
@Thomas : le problème, c'est justement le volontariat : beaucoup de gens ne voudront jamais se botter le cul tout seul pour améliorer leur santé. Là, l'idée est d'inciter les gros glands à se sortir les doigts, et pour ça la carotte ET le bâton me semblent nécessaires. Rien à voir avec du paternalisme. Enfin, si vous considérez que le principe même d'Etat relève du paternalisme, on est mal barré.
Attention, il y a pizza et pizza.
Une vraie bonne pizza italienne fraiche (que l'on ne trouve pas partout, hélas), c'est un repas équilibré : pâte à pain (protéines et sucres lents), sauce tomate et légumes, fromage (calcium, matières grasses), et éventuellement un peu de charcuterie (protéines animales).
http://chrisoscope.com/category/adr...
+1 avec Gizmo
Mais il faut dire aussi qu'hors du système de santé, on peut trouver des avantages à être collectivement en meilleure forme. Par exemple, dans Starship Troopers, j'avais remarqué qu'elles étaient vachement bonnes les guezesses. Donc, du moment qu'on me laisse faire jouer mon effet revenu et bénéficier des externalités positives... je signe.
Remarque : le vélo, no way. Dangereux et fatigant.
A voir sur MyPizzaPlay.com
http://mypizzaplaycom.blogspot.com/...
La pizza anti-rides est censée avoir des vertus anti-oxydantes pour lutter contre le vieillissement: tomates, roquette, ail, courgettes, basilic, champignons, carottes, épinards.
@+
My Pizza Play
remarque analogue à celle de gizmo, les fumeurs coûtent pas plus chers à la société qu'une autre personne!
Pourquoi? Ben il faut bien mourir de quelque chose et plus on vit vieux, plus on coûte à la société (retraite, assurance maladie, etc.)