C'est arrivé près de chez vous
Par VilCoyote le lundi 3 mars 2008, 17:43 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Mon Multiplexe préféré passe entre autres, en ce moment, la superproduction
«Asterix aux Jeux Olympiques» (78 millions d'euros de budget, plus de 6
millions d'entrées) et le modeste drame « Survivre avec les loups »
(7 millions d'euros de budget, 600 000 entrées). Quoi que je décide d'aller
voir, il m'en coûtera 9,40€ - ah ouais, quand même... je dénonce le réel excès du prix du ticket de cinéma. Bref.
I - Différenciation ou unicité des tarifs
Ce qui m'interpelle, c'est que le prix du ticket de cinéma soit le même pour
tous les films projetés dans le complexe, quels que soient sa popularité, son
coût de production ou sa durée.
Pourtant, la tarification des autres types de spectacles est souvent
différenciée. Ainsi, au Stade de France, pour un même placement, il vous en coûtera 65€
d'aller voir le match de championnat Lille-Lyon, contre 90€ pour la finale de
la coupe de la Ligue (pourtant avec le PSG et Lens, vous devriez plutôt être
dédommagés d'aller assister à ce duel de tanches à l'intensité digne de la
parade nuptiale d'un ver de terre asthmatique). A Bercy, 50€ pour
écouter les compatriotes de Belgo brailler des polyphonies corses, 150€ pour
Elton John. Ces différences de prix ne doivent pas surprendre : elles
reflètent principalement la demande plus ou moins forte, déterminée par la
popularité de l'événement et sa rareté. Et dans une certaine mesure, les
différences de coût de production/organisation, et la capacité du public visé à
payer (un concert pour étudiants fauchés sera probablement moins cher qu'un
opéra pour salauds de bourgeois). Mais pas de ça pour le cinéma, qui cultive le
tarif unique. Pourquoi ?
II - Le vigile coûte trop cher
Première chose, à mon avis, une contrainte bassement technique et
matérielle : le contrôle des tickets se fait à l'entrée du
« hub » qui dessert toutes les salles, mais une fois dans ce hub,
vous pouvez aller dans n'importe quelle salle. Il serait trop coûteux de mettre
un contrôleur à l'entrée de chaque salle (j'ai déjà fait l'expérience,
profitant de mon pass illimité pour un festival art et essai pour entrer
gratuitement et aller voir un bon vieux film de Jet Li à la place d'un improbable film finlandais ). A l'inverse, quand vous achetez un
billet pour le concert Urban Peace, impossible de l'utiliser pour aller voir
André Rieu. Mais admettons que le salaire minimum soit supprimé et qu'on puisse
mettre un vigile à l'entrée de chaque salle pour 1€ par mois (ça lui apprendra,
il avait qu'à mieux travailler à l'école). Que se passerait-il ?
III - The Axe Effect ?
La tarification unique du cinéma semble supposer que le revenu que va générer
un film dépend de son coût de production : plus le film est cher, plus il
va attirer de spectateurs, ce qui permettra de le rentabiliser (le coût
marginal de la projection – ie. la projection d'une séance
supplémentaire - d'un film étant très faible, alors que le coût fixe
de production est élevé). Autrement dit, la demande serait une fonction
croissante du coût de production.
A - Plus t'en mets, plus t'en as...
D'un côté, il est vrai que les très grosses productions sont celles qui ont
fait les plus grosses entrées, que ce soit Titanic, Le Seigneur des Anneaux,
Pirates des Caraïbes ou la deuxième trilogie Star Wars (enfin la première dans
la chronologie galactique, mais la deuxième dans la chronologie réelle... enfin
les épisodes I-II-III, mais pas les trois premiers, les trois derniers. Ah et
puis merde!). Indépendamment de la qualité des films, la débauche de moyens et
les rouleaux compresseurs promotionnels ont permis de largement les
rentabiliser. Dans ce cas, si la demande augmente bien proportionnellement au
coût de production (ou plus), la tarification unique de la place de cinéma
semble justifiée, puisqu'il n'y aurait pas de risque supplémentaire lié à
l'importance du budget.
B - ... ou pas.
Mais d'un autre côté, des films à (très) petit budget peuvent avoir un grand
succès (« Le projet Blair witch » : 35 000$ de budget, 150 millions
de recettes; « Trainspotting » : 3,5 millions de dollars de budget,
24 millions de recettes; « Le Parrain » : 6 millions de dollars de
budget, 265 millions de recettes...) alors que des superproductions peuvent
faire un flop (« Alexandre » : 150 millions de dollars de budget pour
33 millions de recettes; « Pluto Nash » (rien à voir avec John,
non) : 100 millions de dollars de budget, 4 millions de recettes). Ainsi,
il paraîtrait logique qu'un risque élevé lié à un coût de production élevé soit
couvert par un prix de vente plus élevé. Et qu'à l'inverse, un petit budget
(faible risque) justifie un billet bon marché. Mais pour être honnête, ces cas
sont plutôt les exceptions qui confirment la règle de l'Axe Effect.
(sources pour ce III : ici, ici et là)
IV - L'élasticité-prix
Se pose alors la question de l'élasticité-prix croisée du billet de cinéma
(ie.comment réagit la demande de « film petit budget » lorsque le
prix du « film gros budget » augmente). Si le prix du billet du film
« petit budget » diminue, la demande pour ce film va-t-elle augmenter
au détriment de la demande pour un film gros budget ? Autrement dit,
va-t-on au cinéma pour aller voir un film en particulier, ou va-t-on au cinéma
pour sortir, le film étant plus ou moins un prétexte ?
A - Faible...
Dans le premier cas, l'élasticité-prix sera faible, et la différenciation du tarif serait efficiente (pour les offreurs, ie. producteurs/réalisateurs/distributeurs/exploitants) puisqu'elle permettrait d'augmenter les revenus et de mieux couvrir le risque. Si on couple cela à l'Axe Effect présenté au paragraphe III-A, on obtient un bien dont la demande est une fonction croissante du prix de vente (qui reflète le coût de production). On a là un bien dont le prix élevé est un signal de la qualité (selon les spectateurs), ce qui pousse à en consommer davantage.
B - ...ou forte.
Dans le deuxième cas (si on veut simplement sortir), l'élasticité-prix sera élevée, et se traduira par une substitution des « petits » films aux « gros » films, qui n'auront donc pas intérêt à répercuter leur coût de production sur le prix du billet. Ce cas de figure justifierait donc la tarification unique de la place de cinéma. Mais cela voudrait dire que les petites salles passant de petits films avec des billets à petits prix seraient beaucoup plus fréquentées que les multiplexes. Ce qui n'est pas le cas. L'effet de substitution provoqué par les différences de prix entre les films (approché ici par les différences de prix entre les salles) semble donc marginal.
C - L'unification des prix
Conséquence : si l'élasticité-prix croisée des films est faible (comme
nous le supposons), cela pousse « les gros films » à augmenter leur
prix, mais cela ne pousse pas « les petits films » à baisser les
leurs, puisque de toutes façons cela ne leur permettrait pas d'augmenter leur
fréquentation. Au sein d'un même complexe, les petits films sont donc incités à
aligner leur prix sur les gros, chacun possédant manifestement une clientèle
captive, qui ne semble pas très sensible aux variations des prix relatifs des
films, pas plus d'ailleurs qu'à leurs prix absolus (le nombre de films vus par
habitant et par an a augmenté de 50% entre 1992 et 2005, malgré un
quasi-doublement du prix moyen du ticket; sources ici et là). La tarification unique du billet pourrait donc
s'expliquer par le fait que les grosses productions font pression pour
augmenter le prix du billet (multiplié par 4 depuis 1980) et que les petites
productions peuvent sans danger s'aligner à la hausse, puisque
l'élasticité-prix est faible.
V - Une offre illimitée
Mais si on voulait que le prix du billet soit réellement différencié et
déterminé par le jeu du marché (comme c'est manifestement le cas pour les
spectacles vivants, qui semblent se tarifier davantage en fonction de la
demande qu'en fonction du coût de production), il faudrait que l'offre de
places de cinéma soit rationnée. En effet, les films sont projetés dans de
nombreuses salles, plusieurs fois par jour, pendant des semaines; l'offre (ie.
le nombre de places de cinéma disponibles) est donc quasi-illimitée, au regard
de la demande (les salles de cinéma tournent souvent à presque vide, notamment
pendant les séances de l'après-midi en semaine, et davantage encore quand le
film est depuis un moment à l'affiche).
Dès lors, impossible d'établir une rareté de ce bien, et donc un prix
dépendant de la popularité réelle du film. Les seuls mécanismes qui permettent
d'établir la rareté d'un film sont les avant-premières, où on pourra vendre les
places (en nombre limité, du coup) d'autant plus cher que le film sera attendu;
et dans une moindre mesure, le fait que les gros films commencent par être
exploités dans les plus grosses salles d'un complexe (plus grand écran,
meilleure sonorisation), avant d'être progressivement relégués dans ses petites
salles, peut inciter les spectateurs à chercher à le voir absolument pendant
ses premiers jours de sortie – ce qui crée la rareté du bien et permettrait
(car ce n'est pas le cas) de vendre les billets plus cher pendant les premiers
jours.
Vous aurez compris tout seuls que les spectacles vivants ne connaissent pas
ce problème, puisqu'ils ont une offre très rationnée : Johnny ne va pas
faire cinq concerts par jour au SDF pendant trois semaines, et la finale de la
coupe de la Ligue n'aura lieu qu'une seule fois. Bien entendu, il n'est pas
question pour le cinéma de chercher à rationner son offre, puisque le coût fixe
de production est très élevé alors que le coût marginal de projection est très
faible, ce qui incite à faire le plus de projections possibles pour chercher à
rentabiliser le film.
Conclusion
Au final, il semble que la tarification unique du billet de cinéma, qui peut
sembler étrange au premier abord, soit justifiée. D'abord parce que les films à
gros budget (notamment promotionnel) sont la plupart du temps des films à gros
succès; le coût de production ne se répercute donc pas sur le prix de vente,
puisque la demande (et donc la possibilité de rentabiliser le film) croît avec
le coût. Par ailleurs, l'élasticité-prix croisée des petits films aux gros
films est vraisemblablement faible, ce qui incite les « petits
films » à aligner leur prix sur toute hausse du prix des « gros films
», car conserver un prix inférieur ne leur attirerait pas de spectateurs
supplémentaires. Enfin, l'offre virtuellement illimitée de places de cinéma
pour un film empêche de créer la rareté de ce bien, le prix du billet ne peut
donc pas être fixé par le jeu du marché, et il ne peut donc pas être
différencié.


Commentaires
Flûte, en fait je n'ai pas grand-chose à rajouter non plus. Ca m'apprendra à laisser des commentaires stupides et à annoncer que je veux me rattraper pour ne rien trouver à dire après (j'ai joué avec ma préférence pour le présent, là)...
Quelques pistes (plus ou moins fantaisistes) quand même pour creuser cet intéressant axe (pas effect) de recherche :
- évaluer le nombre de personnes debout dans les séances pleines, i.e. les gens qui ont rusé en demandant à la caisse "2 places pour "la feuille morte qui ne bouge pas" svp" parce que "Schwarzy vs JCVD, le retour du vengeur qui revient se venger" était complet, afin de quantifier économétriquement l'effet vigile ;
- pour ce qui est du rationnement de l'offre, il existe tout de même marginalement, mais explique effectivement une différenciation des tarifs selon la séance plus que selon le film projeté (en gros, pas de réduction le samedi soir, même avec 3 cartes d'étudiant + une Imagine'R + du mascara) ;
- faire du "regression discontinuity design" sur votre point IV-A-B en contrôlant par l'introduction des cartes illimitées (qui si je ne m'abuse, mais c'est peut-être mon côté INC, se sont traduites par une hausse des tarifs à la séance)...
Un élément de plus dans l'étude : au théatre, une place orchestre coûte plus cher qu'une place au troisième balcon. Dans une salle de cinéma, en revanche, pas de tarification selon l'emplacement, et, pire encore, pas même d'indexation du prix du billet à la surface de l'écran (ou, plus finement, à l'angle solide qu'il forme vu du siège).
Pourquoi diable ?