Pourtant, il arrive que les rapports entre idéologie et science soient plus ambigus. Pour reprendre l’exemple de Galilée, les défenseurs de l’Eglise ne manquent pas de rappeler que celui-ci est devenu le savant que l’on sait grâce à l’éducation qu’il avait reçue des jésuites, et grâce aux recherches qu’il a effectuées dans une université ouverte par l’église, entouré de jésuites. Cette partie de l’histoire est également vraie : il se trouve qu’il y avait une soif de connaissances et de compréhension du monde dans l’église et que cette soif fut le moteur d’un certain nombre d’avancées scientifiques. Le problème émerge dès lors que cette soif de compréhension débouche sur des découvertes qui sont ou semblent être en contradiction avec la foi. L’enchaînement est donc celui-ci : A- je crois que Dieu a créé le monde, donc je cherche à découvrir les lois qui régissent ce monde qu’il a créé, B- en cherchant, je finis par trouver des choses qui sont contradictoire avec mes croyances initiales [1].

Mutatis mutandis, on pourrait tenir un raisonnement similaire avec le marxisme. Celui-ci s’inscrit incontestablement dans une logique de progrès, naturellement favorable à la science. La foi dans l’idéal communiste a permis à l’URSS de produire des savants de haut niveau. Mais lorsque l’on observe que la baisse tendancielle du taux de profit ne se manifeste pas dans les faits, les plus idéologues des marxistes s’enferment dans une attitude que Popper dénonçait comme typiquement non scientifique, consistant à expliquer que si une crise ne se traduit pas par l’effondrement du capitalisme, c’est que ce n’était qu’une petite crise, annonciatrice de la vraie grosse, qui elle, se produira… plus tard… un jour.

Que penser de tout cela, aujourd’hui, en ces temps où les grandes idéologies semblent ne plus être que les vestiges d’un passé lointain ? Il faut bien entendu distinguer le regard historique d’une part, qui conduit à une certaine indulgence relativiste vis-à-vis des errements du passé, et d’autre part une position normative qui doit conduire à systématiquement privilégier la raison, en cas de conflit avec la foi.

Nul doute que c’est cette position qu’adopterait, à ce sujet, un homme de raison tel que François Hollande, si on l’interrogeait sur le cas de Galilée, par exemple.

Pourtant, il est une idéologie bien encore vivante de nos jours, qui est sujette à ce genre de conflit entre foi et raison. C’est une idéologie que l’on pourrait qualifier de « jacobine » si ce n’était donner plus de poids qu’il n’en eu à l’éphémère club des jacobins. Appelons-la donc le « républicanisme à la Française ». Incontestablement, le républicanisme a largement contribué à la diffusion du savoir et de l’esprit scientifique dans le pays. On peut même dire que le savoir est sacré pour les républicains. Pensons à ces fiers instituteurs, héros de la république, qui, à l’instar du père de Pagnol dans La gloire de mon père, se sont voué à ces sacerdoces que sont la transmission du savoir et l’instruction des futurs citoyens.

Pourtant, cette idéologie amoureuse de la science peut, dans certains cas, être en position délicate avec elle. On en a vu une illustration récemment. Des républicains, parfois pourtant modérés tels que François Hollande, se sont fendu d’une pétition réclamant que soit interdite toute étude statistique portant sur l’origine des individus. Les fameuses statistiques ethniques. Un des arguments les plus entendus chez les pétitionnaires (à qui le conseil constitutionnel a par ailleurs donné raison) consiste à demander un peu bêtement ce qu’on veut faire de telles statistiques. La réponse à cette question déconcertante est simplement : « des sciences humaines ». Les sociologues, économistes, historiens, politologues, etc, ont la fâcheuse tendance à tenter d’établir des liens de cause à effet entre différentes variables, et aiment disposer de données statistiques pour tester la validité empirique de leurs théories en la matière. L’origine des individus est une de ces variables, au même titre que l’âge, le sexe, la profession, le niveau de qualification. Parmi les questions auxquelles la disponibilité de telles données peut contribuer à donner des réponses, c’est évidemment à celle des discriminations que l’on pense en premier. Il ne s’agit pas uniquement de mesurer si les minorités visibles ont un moins bon accès à l’emploi que le reste de la population. L’économétrie permet de se demander si ce moins bon accès à l’emploi est également observé toutes choses égales par ailleurs (même âge, diplôme, origine sociale, …). De telles études permettraient, au-delà des pétitions de principe, d’identifier des leviers d’actions pour faire évoluer les choses. Si les discriminations sont observées toutes choses égales par ailleurs, alors c’est sur les comportements discriminants qu’il faut agir. Si, en revanche, la sous-représentation dans les emplois bien payés des minorités visibles est imputable à une sous-qualification, alors c’est plutôt l’accès aux diplômes qui sera le levier pertinent. Disposer de données permet de ne pas en rester à des considérations de façade.

Mais il n’y a pas que la question des discriminations qui pourra être éclairée par la disponibilité de données sur l’origine. J’ai toujours entendu dire qu’à Marseille, les communautés avaient tendance à se mélanger davantage que dans d’autres grandes villes à forte population d’origine étrangère. Est-ce vrai ? Pour un taux donné de minorités visibles dans la population totale, est-il plus probable qu’un groupe d’amis soit multiethnique à Marseille qu’à Paris ? Si c’est vrai, à quoi est-ce du ? A un phénomène culturel ou à des politiques d’attribution des logements sociaux ? Si c’est vrai, quelle est l’influence de cette mixité sur l’intégration, la sécurité, l’emploi, le vote d’extrême droite, etc… Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre sans disposer de données sur l’origine des individus.

On peut citer un autre exemple d’utilisation de telles données, moins en prise avec des problématiques sociales contemporaines. Il s’agit de cette étude (via Econoclaste), qui mesure l’impact de l’esclavage passé sur le sous développement présent en Afrique, en se fondant sur des données ethniques (qui permettent d’inférer les pays d’origine des esclaves).

Mais, bien que les arguments favorables à l’utilisation de ce type de données abondent, il est anormal de devoir justifier une liberté (liberté de poser des questions à des gens qui acceptent d’y répondre) par l’utilité retirée de son exercice. C’est, au contraire la privation d’une telle liberté qui doit être justifiée. Or, les arguments favorables à l’interdiction des statistiques ethniques semblent bien pauvres pour pouvoir justifier cette interdiction. Quels sont-ils ? Il y a d’abord celui du risque de fichage des citoyens par leur origine, qui pourrait éventuellement, un jour, profiter à un tyran mal intentionné. Sans même évoquer la possibilité de contrôler la collecte de ces données, pour qu’un tel fichage ne soit pas effectué, on peut douter de l’utilité de ces informations pour un tyran, quelles que soient ses intentions. On n’a jamais tort de penser au pire, et le pire serait sans doutes l’arrivée au pouvoir de quelque groupuscule néo-nazi, ayant pour projet de mettre en œuvre une entreprise d’épuration ethnique. Mais qui peut croire que des génocidaires pourraient avoir besoin, pour savoir qui exterminer, de données issues de tel ou tel sondage de l’insee portant sur un panel de 10'000 individus choisis selon la méthode des quotas ? Le faciès et le patronyme des individus leur seront, à n’en point douter, largement suffisants. Croit-on vraiment que le génocide Rwandais aurait été plus massacrant si les génocidaires avaient disposé de statistiques ethniques sur les Tutsis ? D’autres arguments évoquent des difficultés liées à la prise en compte d’origines multiples ou le caractère génétiquement non pertinent du concept d’ethnie. Là encore, on peine à être convaincu. Pour ce qui est des origines multiples, il est tout à fait possible d’intégrer le métissage à la collecte de ces informations. De plus, ce genre d’études concerne, en général, des sous-ensembles flous : il est toujours possible de tomber sur des individus qui ne correspondent vraiment à aucune des cases prévues pour répondre à la question de leurs origines. Ce n’est évidemment pas un problème, dès l’instant où le ce genre de difficultés ne se présentent pas pour l’essentiel de la population sondée. Pour ce qui est de l’inconsistance génétique du concept d’ethnie, elle passe à côté du problème, puisque le problème est social et non génétique. Les notions de blanc, noir, asiatiques, … font partie de l’entendement des gens et ont des répercussions sur la vie sociale. Dès lors, la question de la pertinence génétique de la distinction ne se pose pas au sociologue ou à l’économiste qui s’intéresse à ces répercussions sur la vie sociale.

Mais alors, si les arguments favorables à l’interdiction des statistiques ethniques sont si peu convainquant, comment se fait-il que tant de gens intelligents y soient néanmoins favorables ? Il faut en revenir aux propos initiaux de ce billet pour le comprendre, et sur la survivance de cette idéologie que nous avons appelée le « républicanisme à la Française ». Celui-ci existe dans des versions softs et raisonnables. Ces versions là considèrent que les institutions et l’éducation doivent permettre de tendre vers une situation dans laquelle l’origine des citoyens n’a pas de répercussions sur leur vie sociale et politique. Les tenants de ces tendances modérées n’ont aucune raison de s’opposer à la science, fût-elle humaine, surtout si elle leur permet de mesurer l’écart à parcourir pour atteindre l’objectif, et d’identifier des leviers d’action. Ce sont les partisans de la version dure du républicanisme à la française qui posent problème. La doctrine de ceux-ci peut s’exprimer de la façon suivante : « Depuis la révolution française, et grâce à l’esprit des lumières qui, dans son universalisme, illumine la France plus que tout autre pays au monde, la vie sociale et politique des citoyens français ne dépend plus de leurs origines, mais uniquement de leur mérite et de leur libre arbitre ».

C’est dans cette doctrine qu’il faut voir l’origine des réticences exprimées vis-à-vis des statistiques ethniques : celles-ci risqueraient de révéler, par une démarche scientifique, que la doctrine est tout simplement fausse. Et ça, ce républicanisme, qui a par ailleurs tant fait pour l’éducation et la science, ne saurait l’admettre. A l’issue de son procès, il fut demandé à Galilée de ne présenter sa théorie que comme une hypothèse, au même titre que le géocentrisme. Si François Hollande avait été pape à la place de Paul V, peut-être lui aurait-il plus simplement interdit d’utiliser son télescope.



[1] En fait, c’est davantage l’enseignement d’Aristote que la foi catholique qui fut ébranlé par les découvertes de Galilée.