Une petite question en l’air sur le livre d’Eric Maurin
Par Andrea Bonappeti le mercredi 19 septembre 2007, 02:51 - Lien permanent
Je sors de la note de lecture d’Alexandre Delaigue sur le nouveau livre d’Eric Maurin, « La nouvelle question scolaire », et me vient une grosse angoisse à la lecture d’un passage que je ne comprends toujours pas après la dixième lecture. Le passage en question est le suivant :
« Si la théorie du signal était valide, on devrait constater au fur et à mesure de la démocratisation scolaire une diminution de la "prime aux études" en termes de salaire et de chômage; or ce n'est pas le cas. Suivre des études reste de la même façon qu'avant le meilleur moyen d'éviter le chômage et permet d'atteindre des emplois satisfaisants. Certes, on constate une forte précarité du travail pour les 20-30 ans : mais cette précarité touche infiniment plus les non diplômés que les diplômés et provient de causes extérieures à l'éducation. Ce que l'augmentation du nombre de diplômés a produit, c'est au contraire une plus grande protection d'une génération face au déclassement et à la précarité de l'emploi. »
Dois-je comprendre que l’argument de Maurin est le suivant :
1- La théorie du signal a pour implication que la prime aux études diminue avec la démocratisation
2- La démocratisation a eu lieu
3- La prime aux études n’a pas diminué
4- D’après 1, 2, et 3, il vient : la théorie du signal est fausse
Est-ce vraiment cela que dit Maurin ? On me rétorquera que la réponse à ma question se trouve dans le livre lui-même et que je serais bien inspiré de l’acheter. Je n’y manquerai d’ailleurs sans doute pas, mais en attendant cette question me hante. Car, sauf erreur de ma part, la proposition 1) énoncée ci-dessus est tout simplement fausse. La théorie du signal n’implique pas, à moins que quelque chose ne m’échappe (c’est possible, faites le moi savoir si c’est le cas), que la démocratisation scolaire ait pour effet une diminution de la prime aux études. Je m’explique par un petit exemple. Supposons qu’à l’année 0, une classe d’âge à la sortie du système éducatif ait les qualifications et taux de chômage suivant :
Sans diplôme : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 20%
Certificat d’étude : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%
Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%
D’où un taux de chômage global de 11% .
Maintenant, que disent les deux théories concurrentes : la théorie du capital humain et la théorie du signal, sur l’incidence de la démocratisation ? Commençons par la première. D’après la théorie du capital humain, les études rendent plus productif et moins sujet aux chômage. La démocratisation de l’éducation se traduira donc de la manière suivante aux années 20 et 40 :
Année 20 :
Certificat d’étude : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%
Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%
Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 2%
Taux de chômage global : 5%
Année 40 :
Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%
Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 2%
Doctorat : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 1%
Taux de chômage global : 2%
La théorie du signal, pour sa part, indique que la réussite aux diplômes ne fait que révéler une productivité préexistante chez les élèves. Dans ce cas, la démocratisation scolaire, qui passe par une plus grande accessibilité des diplômes, impose à chacun d’étudier plus longtemps pour fournir le même signal que précédemment. Cela donne donc, aux années 20 et 40 :
Année 20 :
Certificat d’étude : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 20%
Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%
Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%
Taux de chômage global : 11%
Année 40 :
Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 20%
Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%
Doctorat : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%
Taux de chômage global : 11%
On voit bien à quel point cette seconde théorie est plus pessimiste, puisque l’augmentation des années d’étude ne s’est pas traduite par une amélioration des performances en matière d’emploi. En revanche ce que je ne comprends pas, c’est en quoi la théorie du signal impliquerait que la démocratisation puisse avoir pour conséquence une réduction de la prime aux études. Au contraire, dans l’exemple choisi ici,qui est parfaitement (me semble-t-il) conforme à la théorie du signal, on voit que la prime aux études existe toujours. La différence de 17 points de chômage qui existait à l’année 0 entre un sans-diplôme et un bachelier est la même que celle qui existe entre un bachelier et un docteur à l’année 40. La démocratisation a conduit à améliorer le niveau de qualification de tous, mais les écarts persistent.
Y a-t-il quelque chose qui m’échappe ? Ai-je mal compris l’argument de Maurin ? S’il vous plaît, ne me laissez pas sans réponses à cette question angoissante, car si Eric Maurin a bel et bien consacré « toute la seconde partie de son livre à contredire la théorie du signal appliquée à l'enseignement » et qu’il l’a fait sur la base de cet argument là, il doit y avoir un petit problème quelque part.


Commentaires
Ca c'est ma faute, je n'ai pas été clair. Rapidement, je dois aller faire cours : La théorie du signal prévoit que la "prime aux études" est transférée du bac à la licence; mais ce que constate Maurin, c'est que la "prime du bac" ne diminue pas.
Merci pour cette précision Alexandre. Mais elle ne dissipe pas mon angoisse :-) Dans l'exemple que j'ai pris dans le billet, à l'année 0, la prime au bac est de 7 points, et elle passe à 10 points à l'année 20. Encore une fois, ces chiffres ne sont qu'illustratifs, mais ils sont parfaitement conformes au message de la théorie du signal. Quand on passe de 20% à 70% de bacheliers, le signal devient plus négatif que positif, mais il continue d'exister, et d'être fort. Initialement, avoir le bac signifie : "je fais partie du top 20% capables de décrocher un bac". Aujourd'hui, c'est plutôt : "je fais partie du bottom 30% qui n'on pas été fichus de l'obtenir". Mais l'intensité du signal n'a pas de raison d'être plus faible. Bien au contraire : ne pas avoir le bac il y a 50 ans n'était pas si grave, puisque ça arrivait à la grande majorité d'une classe d'âge. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus dur.
La spécificité de Maurin est de ne pas, comme dans cet exemple, prendre des états agrégés à des moments donnés, mais de suivre les performances des individus dans le temps, suite aux périodes d'augmentation et de diminution, par exemple, d'effectifs de bacheliers. Or quand on a plus de bacheliers - et donc plus de gens qui poursuivent ensuite des études - on constate que ces gens qui ont fait "plus d'études que prévu" réussissent aussi bien que les années à plus faible effectif (exemple du bac 68).
Le problème c'est que si on prend le chômage des bacheliers année n et n+20, on a un résultat peu exploitable parce que les conditions à n+20 sont changées. L'originalité consiste à utiliser des expériences naturelles de gens qui ont "par hasard" fait plus d'études pour mesurer l'impact de ces études supplémentaires.
Ah oui, comme ça, en effet, c'est plus convainquant. Ca peut susciter des réserves, mais pour le coup, je vais pouvoir attendre de lire le livre avant qu'elles ne m'empêchent de dormir. Merci pour cet éclaircissement.