« Si la théorie du signal était valide, on devrait constater au fur et à mesure de la démocratisation scolaire une diminution de la "prime aux études" en termes de salaire et de chômage; or ce n'est pas le cas. Suivre des études reste de la même façon qu'avant le meilleur moyen d'éviter le chômage et permet d'atteindre des emplois satisfaisants. Certes, on constate une forte précarité du travail pour les 20-30 ans : mais cette précarité touche infiniment plus les non diplômés que les diplômés et provient de causes extérieures à l'éducation. Ce que l'augmentation du nombre de diplômés a produit, c'est au contraire une plus grande protection d'une génération face au déclassement et à la précarité de l'emploi. »

Dois-je comprendre que l’argument de Maurin est le suivant :

1- La théorie du signal a pour implication que la prime aux études diminue avec la démocratisation

2- La démocratisation a eu lieu

3- La prime aux études n’a pas diminué

4- D’après 1, 2,  et 3, il vient : la théorie du signal est fausse

Est-ce vraiment cela que dit Maurin ? On me rétorquera que la réponse à ma question se trouve dans le livre lui-même et que je serais bien inspiré de l’acheter. Je n’y manquerai d’ailleurs sans doute pas, mais en attendant cette question me hante. Car, sauf erreur de ma part, la proposition 1) énoncée ci-dessus est tout simplement fausse. La théorie du signal n’implique pas, à moins que quelque chose ne m’échappe (c’est possible, faites le moi savoir si c’est le cas), que la démocratisation scolaire ait pour effet une diminution de la prime aux études. Je m’explique par un petit exemple. Supposons qu’à l’année 0, une classe d’âge à la sortie du système éducatif ait les qualifications et taux de chômage suivant :

Sans diplôme : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 20%

Certificat d’étude : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%

Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%

D’où un taux de chômage global de 11% .

Maintenant, que disent les deux théories concurrentes : la théorie du capital humain et la théorie du signal, sur l’incidence de la démocratisation ? Commençons par la première. D’après la théorie du capital humain, les études rendent plus productif et moins sujet aux chômage. La démocratisation de l’éducation se traduira donc de la manière suivante aux années 20 et 40 :

Année 20 :

Certificat d’étude : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%

Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%

Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 2%

Taux de chômage global : 5%

Année 40 :

Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%

Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 2%

Doctorat : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 1%

Taux de chômage global : 2%

 

La théorie du signal, pour sa part, indique que la réussite aux diplômes ne fait que révéler une productivité préexistante chez les élèves. Dans ce cas, la démocratisation scolaire, qui passe par une plus grande accessibilité des diplômes, impose à chacun d’étudier plus longtemps pour fournir le même signal que précédemment. Cela donne donc, aux années 20 et 40 :

Année 20 :

Certificat d’étude : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 20%

Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%

Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%

Taux de chômage global : 11%

Année 40 :

Bac : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 20%

Licence : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 10%

Doctorat : 1/3 de la classe d’âge ; taux de chômage 3%

Taux de chômage global : 11%

On voit bien à quel point cette seconde théorie est plus pessimiste, puisque l’augmentation des années d’étude ne s’est pas traduite par une amélioration des performances en matière d’emploi. En revanche ce que je ne comprends pas, c’est en quoi la théorie du signal impliquerait que la démocratisation puisse avoir pour conséquence une réduction de la prime aux études. Au contraire, dans l’exemple choisi ici,qui est parfaitement (me semble-t-il) conforme à la théorie du signal, on voit que la prime aux études existe toujours. La différence de 17 points de chômage qui existait à l’année 0 entre un sans-diplôme et un bachelier est la même que celle qui existe entre un bachelier et un docteur à l’année 40. La démocratisation a conduit à améliorer le niveau de qualification de tous, mais les écarts persistent.

Y a-t-il quelque chose qui m’échappe ? Ai-je mal compris l’argument de Maurin ? S’il vous plaît, ne me laissez pas sans réponses à cette question angoissante, car si Eric Maurin a bel et bien consacré « toute la seconde partie de son livre à contredire la théorie du signal appliquée à l'enseignement » et qu’il l’a fait sur la base de cet argument là, il doit y avoir un petit problème quelque part.