Du capitalisme sarkozyen méchamment pamphlétisé
Par VilCoyote le mercredi 11 juillet 2007, 00:54 - grosse fatigue - Lien permanent
Premières déclarations (commentées par votre serviteur) de notre nouvelle ministre de l'économie, Christine Lagarde, aux « Rencontres économiques d'Aix-en-Provence », rapportées dans cet article du Monde.
« Il n'y a pas d'opposition entre les deux facettes du capitalisme. Nicolas Sarkozy veut un capitalisme pragmatique, libéré de ses contraintes, régulé et réconcilié avec les Français ».
« Capitalisme pragmatique », ça ne veut rien dire; ou plutôt, ça veut dire le contraire de ce qu'essaie de dire Mme Lagarde. Le pragmatisme, ça consiste à adapter nos décisions futures en fonction d'un examen objectif des résultats de nos décisions passées. Dans un système capitaliste, fondé sur la propriété privée des moyens de production, ce constat ne peut venir que des acteurs individuels (principalement des entrepreneurs), qui en tout état de cause mènent des stratégies rationnelles. Dire qu'un président « veut » un « capitalisme pragmatique » est donc une contradiction dans les termes, puisque le chef de l'Etat prétend imposer sa vision dans un système basé sur l'indépendance et la décentralisation des décisions. La suite de la phrase confirme cette incohérence : « libéré de ses contraintes, régulé ». Balaise, et digne de Thierry Breton : deux mots côte à côte contradictoires. Soit on dérégule, soit on régule, mais les deux en même temps, ça va être difficile. Enfin, en ce qui concerne la « réconciliation du capitalisme avec les Français », il ne me semble pas que les quelques pourcents récoltés par les candidats anti-capitalistes à l'élection présidentielle traduisent une brouille du peuple gaulois avec son mode de production.
Pour "libérer le capitalisme de ses contraintes", Mme Lagarde compte sur la "mission Rueff-Armand 2", confiée à Philippe Seguin pour "parvenir au plein-emploi et à un endettement acceptable en 2012".
Comme le dit Econoclastes, on est sauvés. Je vais aller mettre un cierge à la fraise à l'église de Puygros et sacrifier une blatte, puisque la foi semble de mise en politique économique.
Si elle estime qu'il vaut mieux, en principe, que le capitalisme s'autorégule, la ministre estime que l'Etat doit accroître le pouvoir de sanction de l'Autorité des marchés financiers (AMF).
Et voilà, on tombe dans l'équation « économie = bourse » qui vient instinctivement aux personnes qui n'ont jamais mis le nez dans la discipline; c'est sûr qu'en renforçant la lutte contre le délit d'initié, on va radicalement changer le fonctionnement de l'économie française. Quel courage politique, Mme Lagarde !
Enfin, pour réconcilier le capitalisme avec les Français, la ministre compte sur l'actionnariat salarié mais aussi sur d'autres mesures, comme la participation accrue des contribuables au capital des PME, mais également la "participation des retraités au financement de l'économie".
On continue... La recette miracle de l'actionnariat salarié : achetez quelques actions de votre entreprise, ça changera votre vie! Ca peut à la limite impliquer davantage le salarié dans son entreprise, mais pas le « réconcilier avec le capitalisme » - en supposant, encore une fois, qu'il est fâché avec, ce dont je doute fort. Ca empire avec la participation des « contribuables » : sic ??? que vient faire le « contribuable » là-dedans ? Les acteurs économiques ne sont considérés que dans la mesure où ils paient des impôts ? Et l'apothéose avec ces pauvres retraités, qui n'ont servi à rien pendant toute leur vie active, et à qui on demande de « financer » l'économie; qu'est-ce que ça veut dire ?
"D'où la réforme des retraites et bien sûr (sic, salopards de cheminots!) des régimes spéciaux", a-t-elle précisé.
Ah... donc en fait c'est aux actifs qu'on demande un effort de financement, pas aux retraités... enfin si je comprends bien les propos limpides de notre ministre.
Auparavant, l'économiste Daniel Cohen avait démontré que les réticences des Français face au capitalisme, corroborées par plusieurs études, étaient récentes. "Les Français sont réservés face au nouveau capitalisme parce qu'il est inégalitaire ».
Mouais... j'accorde infiniment plus de crédit aux propos de M.Cohen qu'à ceux de Mme Lagarde, mais il me semble que les inégalités du capitalisme ne datent pas d'hier, et qu'entre « le résultat de plusieurs études » où on peut pérorer, et dont la fiabilité est douteuse (sources ?), et « le résultat d'une élection présidentielle et législative », le verdict anti-capitaliste ne s'impose pas.
De son côté, Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), a tenu un discours très marqué à gauche. "Le capitalisme est très efficace et intrinsèquement injuste puisqu'il repose sur l'exploitation du travail par le capital", a-t-il rappelé (sic, il est toujours bon de revenir aux vérités fondamentales).
Oups... Injuste, ou simplement inégal ? M.Lamy expédie en une phrase une vaste problématique qui demandait bien plus. Démagogie, fatigue, volonté de se faire remarquer ? Toujours est-il qu'il aurait mieux fait de s'abstenir de cette remarque.
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Intermède : Dominique Strauss-Kahn joue une adaptation du "Petit
bonhomme en mousse" pour triangle et flûte à bec avec un slip du FBI sur la
tête.
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Ceci dit, quelques précisions sur mes billets. Vous n'aurez pas manqué de
remarquer que la plupart de mes posts sont des reprises de déclarations de nos
responsables politiques publiées dans les media, avec force hargne et critique,
et pas beaucoup de remarques constructives; on m'en a fait le reproche dans un
récent commentaire (ce post,commentaire 6).
Tout d'abord, il n'est nul besoin d'avoir une proposition contradictoire
élaborée pour obtenir le droit de railler les inepties des propos d'autrui; je
suis une burne au foot, mais je peux en toute légitimité dire que Francis
Llacer est une grosse chèvre, quand bien même je ne lui arrive pas à la
cheville. Dire « quand tu sauras en faire autant tu pourras parler »,
c'est un argument de CE1. Donc non, je n'ai pas de modèle économique et social
miracle à proposer en alternative aux inepties que je critique dans mes
billets, et en proposer un serait de toutes façons une ineptie bien plus
grande.
Mais si mes billets sont souvent si acides, c'est que je suis dégoûté par la
servilité des journalistes qui rapportent ces propos, sans jamais chercher à
les comprendre, les analyser, les critiquer. Les journalistes sont censés aider
à avoir une vision critique du monde, et en ce sens ils ne font pas leur
travail, lorsqu'ils recrachent benoîtement des propos comme les Evangiles (cf.
le propos marxisant de Lamy, que le Monde qualifie de simple « rappel »,
comme si ce propos allait de soi et était une vérité universellement acceptée),
et que la plupart des lecteurs les prennent au pied de la lettre.
Je ne prétends pas me substituer aux journalistes, mais la passivité des media face aux monceaux de bêtises déversés sans cesse par la classe politique m'exaspère. Mon propos est d'autant plus vain que je prêche bien souvent des convertis (lire « des gens qui comprennent l'économie ») et que les hérétiques qui traînent par ici n'ont cure de mes sermons et m'accusent d'extrémisme, restant imperméables à mes incantations économisantes. N'empêche, ça défoule.


Commentaires
continuez à vous défouler.
cordialement.
Il y en aura toujours qui parleront de capitalismes comme les vierges et les curés parlent de l'amour : avec fascination, mais sans y toucher, car leur fond de commerce consiste à ne surtout pas s'en mêler, voire, à réduire le champs du possible à l'ensemble des possibles dans lesquels leurs rôles de saintes nitouches ne sauraient être contestés.
C'est à dire le capitalisme de gros et gras acteurs, dégoulinant de marges établies sur des positions de marché consolidées et verrouilées, dégageant des excédents permettant la réalisation des plus démagogiques fantasmes politiques. Le fait que ce modèle soit suboptimal et donc condamné étant, évidemment, sans importance pour les vivants.
à quoi servent les avocats d'affaires et même les institutions en général dans un modèle de capitaliste mediterrannéen ?
Accordons à Mme Lagarde le bénéfice du doute en supposant simplement que sa profession et la quête du profit personnel qui l'accompagna lui auront interdit de s'instruire.
Intéressant et plutôt d'accord, sauf avec ça :
"La suite de la phrase confirme cette incohérence : « libéré de ses contraintes, régulé ». Balaise, et digne de Thierry Breton : deux mots côte à côte contradictoires. Soit on dérégule, soit on régule, mais les deux en même temps, ça va être difficile."
"Libéré de ses contraintes" et "régulé" ne sont pas contradictoires, en revanche le mot "dérégulé" ne veut rien dire. Tout système qui fonctionne plus ou moins correctement est régulé, soit par la réglementation, soit par d'autres institutions (conventions, coutumes, système de prix etc.). Le truc, c'est qu'il existe plusieurs formes de régulation. Quand notre ministre parle d'un libéralisme "libéré de ses contraintes", je suis à peu près sûr qu'elle par là "une réglementation moins lourde" visant certainement notamment le droit du travail. Mais un marché du travail sans droit du travail reste un marché régulé ou alors il ne fonctionne pas.
Je ne peux que vous recommander de vous défouler encore, pour le plus grand plaisir de l'hérétique que je suis.
Il est toujours bon de remettre à sa place un imbécile, même si on passe pour plus idiot que lui. Et les médias sont effectivement très passifs en recrachant à longueur d'antenne les dépêches AFP et les communiqués de la Présidence.
Attention : une récidive !
http://www.challenges.fr/20070711.C...
"Ceci dit, quelques précisions sur mes billets(...)"
Change rien, coco ! C'est ces billets qui font le plus d'audience :-)
"Les journalistes sont censés aider à avoir une vision critique du monde" : oui, mais ils ont aussi pour mission de faire vendre du papier. Peut-être même du temps de cerveau disponible s'ils travaillent chez Bouygues.
J'allais faire le même commentaire que Cyril (Commentaire 3), je vous épargne donc un paragraphe pas clair sur la différence entre réglementation (regulation en anglais) et régulation (y compris monitoring, implementation, control...). On peut dérèglementer pour réguler autrement que par la réglementation (cf. télécoms, électricité...)
La foi en la nécessité de régulations ne gêne effectivement personne : ceux qui y croient comme ceux qui n'y croient pas n'ont ni les uns ni les autres rien à perdre à essayer de fonctionner sans.
Une vraie bouffée d'air ces notes, ca fait du bien, les journaleux ne peuvent pas faire leur devoir, l'economie n'est pas au cursus des ecoles de journalistes, il n'est pas au cursus de l'ENA c'est pour dire...
Chais pas si vous avez remarqué, mais désormais, dans vos pubs Google, vus avez contribuables.org :-)))
Vas-y, défoule-toi, ça défoule le lecteur aussi !
"Ces bons vieux lieux communs qui gouvernent le monde" disait de Tocqueville. Les journalistes sont aussi rentrés dans la danse!