J’ai lu, en diagonale comme il se doit, un article dans le supplément économie du Monde de ce mardi, expliquant que la démission de Paul Wolfowitz symbolisait, en substance, le rejet salutaire de l’orientation suivie par la Banque Mondiale depuis le consensus de Washington.

Malgré mon scepticisme, il y a sans doute quelque chose de vrai là dessous : les relations sexuelles entre Paul Wolfowitz et Shaha Riza ne sont pas la cause première de la démission forcée du premier. Le Monde a omis de le préciser, en tout cas dans la diagonale que j’ai lue, mais c’est extrêmement cynique. Un président de la Banque Mondiale n’a pas vocation à être inamovible, et s’il ne fait pas l’affaire, quoi de plus naturel que de lui demander de partir ? Le cynisme consiste à refuser d’afficher clairement les motifs du mécontentement, et à s’abriter derrière une histoire dérisoire et savamment gonflée de favoritisme. L’augmentation du salaire de Shaha Riza n’a pas été décidée en catimini par Wolfowitz, mais approuvée par le conseil d’administration de la Banque Mondiale il y a de cela plus d’un an. Ca semble un peu maigre pour rendre l’homme indigne de la fonction. D’ailleurs, la plupart des reportages consacrés à l’affaire ne manquent pas d’ajouter que l’homme, proche de George W Bush et inspirateur de l’invasion irakienne, n’est guère apprécié des fonctionnaires de la Banque Mondiale, et très critiqué pour ses méthodes.

Alors, plutôt que de fuir les débats en mettant en scène une affaire foireuse, pourquoi ne pas aborder la question de fond : Paul Wolfowitz était-il un mauvais président de la banque mondiale ?

Je n’en sais rien, mais rien ne me permet de penser avec certitude qu’il ait été nettement plus mauvais que ses prédécesseurs. La Banque Mondiale a pour vocation de susciter le développement dans les pays pauvres. Si l’on doit juger le talent ou le mérite de ses présidents à l’aune de ses succès en la matière, je crains que tous doivent être considérés comme mauvais. Peut-on vraiment attribuer beaucoup de décollages économiques de pays du tiers monde à l’action volontariste de Robert McNamara ? Ca ne l’a pas empêché de rester pendant 13 ans à la tête de la maison. Sans doute était-il chaste…

Si l’on y réfléchit quelques minutes, la question des compétences des présidents de la Banque Mondiale finit par susciter une autre question, peut être plus angoissante : un président de cette institution peut-il être bon ? Le gros problème existentiel de la Banque Mondiale, est que sa création repose sur un postulat très discutable d’inefficacité du marché dans un domaine où, d’habitude, il est plutôt bon : débusquer les opportunités d’investissements rentables. On pensait que si certains pays étaient pauvres, c’était parce qu’il leur manquait le capital nécessaire pour avoir une forte productivité, et donc des revenus élevés. On n’avait pas fondamentalement tort de ce point de vue là. En revanche, on n’avait pas compris que la raison de ce déficit d’investissement traduisait des disfonctionnements plus lourds dans les pays du tiers monde. Les équilibres institutionnels de chaque pays produisent des systèmes d’incitation qui sont plus ou moins favorables aux investissements productifs. Si les difficultés d’investir dans un pays bloquent son décollage économique, alors les organismes internationaux peuvent bien lui prêter autant qu’ils veulent, ça ne suffira pas à convertir cet argent en développement. Comme l’a expliqué William Easterly dans Elusive Quest for Growth, la question des incitations est longtemps restée absente des politiques de la Banque Mondiale. Les modes ont changé dans les politiques de développement, sans résultats probants : éducation, natalité, annulation de dette… d’idées miracles en idées miracles, la Banque Mondiale a navigué d’insuccès en échecs.

Comment Wolfowitz se positionnait-il sur ces questions ? Pour autant que je puisse en juger, autant dire pas beaucoup, il me semblait être sur un positionnement ambiguë. Un des aspects négatifs de ce positionnement, est qu’il semble, lui aussi, avoir découvert son idée miracle : la corruption. A cette question centrale, pour qui se préoccupe de développement : « pourquoi les capitalistes du monde entier n’investissent-ils pas en masse dans les pays pauvres pour bénéficier d’une main d’œuvre à bon marché ? », Wolfowitz avait sa réponse : c’est parce qu’ils rechignent à investir dans des pays corrompus. Ce n’est pas faux en soi, mais ce constat ne peut pas inspirer une solution miracle contre la pauvreté pour une raison simple : la corruption n’est qu’une conséquence de causes plus profondes. De même que les parents n’éduquent leurs enfants que si cet investissement a quelque chance de générer un gain supérieur au coût initial, la corruption ne prend place que s’il existe des incitations à corrompre et à accepter la corruption. Un bon cocktail pourrait consister en une réglementation pléthorique et inapplicable, laissant à la discrétion des fonctionnaires l’opportunité de poursuivre en justice qui ils veulent, une fonction publique nombreuse et sous-payée, un Etat partial, etc. Or, penser que la Banque Mondiale pourrait, simplement en faisant pression sur les dirigeants des pays emprunteurs, modifier ce terrain fertile pour la corruption est, pour le moins, un pêcher d’optimisme sur les capacités des Etats à transformer la société, difficilement pardonnable de la part d’un néoconservateur. On peut même penser, dans ce contexte, qu’insister avec trop d’opiniâtreté sur la corruption peut être contre-productif. En effet, si l’environnement politique, juridique et administratif d’un pays rend périlleuse toute activité économique, la corruption peut être un moyen de mettre un peu d’huile dans les rouages. Faute de pouvoir réformer une réglementation inapplicable, mieux vaut peut-être la contourner en corrompant plutôt que de ne rien entreprendre du tout.

L’aspect, à mon sens, plus positif de l’attitude de Wolfowitz, était sa capacité à jouer les méchants, qui sied à tout créancier qui a des incertitudes morales sur son débiteur. Dit comme ça, ça paraît être une position très dure de ma part. Pourtant, le cas de l’opposition entre Idriss Déby et Paul Wolfowitz, qui constitue sans doute la principale crise de la Banque Mondiale sous Wolfowitz, donne un éclairage différent sur cette question. Cette affaire a déjà été évoquée sur ce blog voici plus d’un an. Pour résumer : La Banque Mondiale, sous la présidence de James Wolfensohn, accepte de financer des puits de pétrole au Tchad, à condition que l’argent du pétrole serve à financer l’éducation, la santé et les infrastructures au Tchad. C’est sous la présidence de Wolfowitz que le président Tchadien Idriss Déby a rompu sa part de l’accord, en utilisant lesdits fonds pour financer une guerre contre des milices de groupes d’opposition. Je ne vais pas me lancer ici dans de la géopolitique de comptoir. Certaines dépenses militaires méritent d’être engagées, et j’ignore si c’est le cas de celles-ci. La nouveauté est que Wolfowitz, confronté à cette crise, a fait le choix d’être ferme, et de cesser de reverser au gouvernement Tchadien le recettes pétrolières ainsi détournées de leur destination première. L’idée selon laquelle il se faisait ainsi le défenseur des générations futures au Tchad, contre un Déby qui ne cherchait qu’à asseoir son emprise personnelle sur le pays est peut-être caricaturale. Est-elle en revanche ridicule au point de n’être quasiment jamais évoquée par les médias français ? Cette histoire est souvent évoquée par ceux-ci en des termes évasifs, comme : « Paul Wolfowitz est critiqué pour avoir coupé les vivres à des pays pauvres qui ne se pliaient pas à sa politique ». La connaissance des faits permet de relativiser un peu la porté du ce genre de comptes rendus.

Toujours est-il que cette crise n’a pas seulement créé des tensions entre la Banque Mondiale et Idriss Déby, mais également entre Wolfowitz et une partie des fonctionnaires de la Banque Mondiale. Ces tensions ont pesé dans sa démission. La presse française semble considérer que ces tensions internes sont la preuve que Wolfowitz a tort et que les fonctionnaires maison on raison. Là encore, c’est faire l’impasse sur le fait que la Banque Mondiale elle-même a un fonctionnement critiquable, duquel les incitations sont souvent absente. Un pays pauvre qui se développe, c’est un département de la Banque Mondiale qui risque de fermer, et peut être une routine qui prendra fin pour les employés de ce département. Les mêmes qui se sont montré violemment critiques vis-à-vis de Wolfowitz ont-ils eu beaucoup à souffrir des éventuelles conséquences néfastes des prêts qu’ils consentaient à des régimes autoritaires, sans vraiment contrôler l’usage fait de ces fonds, ou pire, en fermant les yeux. Peut-être un  bon président de la Banque Mondiale sera-t-il celui qui modifiera en profondeur son fonctionnement, et qui prendra donc le risque de se mettre à dos une partie du personnel. Les à priori négatifs dont a souffert Wolfowitz dès sa prise de fonction ne lui ont évidemment pas facilité la tâche, et ont peut-être fait de lui une erreur de casting. Mais si son successeur devait être consensuel et rester en poste pendant de longue années sans traverser de crise de confiance, peut-être sera-ce le signe que les habitants des pays pauvres n’auront pas plus à attendre de la Banque Mondiale que ce qu’ils en ont obtenu par le passé.