Nous passons notre temps à évaluer la valeur de notre propre vie. Quand on renonce à s'équiper d'une alarme incendie, on estime que la probabilité de perdre la vie dans l'incendie de sa maison est assez faible pour qu'on accepte de prendre ce risque, réalisant ainsi une économie monétaire. Quand on pratique un sport à risques, on met dans la balance la probabilité d'y laisser la vie et le plaisir qu'on a à le pratiquer. Quand on fume, on sait qu'on échange quelques mois de vie contre la jouissance du goût de la Gitane maïs. C'est donc quotidiennement que nous nous livrons à des calculs coût/avantage où le risque de perdre la vie représente le coût.

Le cas est plus délicat quand la vie est celle d'autrui. Une collectivité locale qui renonce à faire un aménagement routier qui éviterait moult accidents (cf.les nombreux morts au Maroc, dont on a fait grand bruit il y a peu, en raison du guet-apens permanent que représente le réseau routier local). Se pose donc la question du coût d'opportunité de l'utilisation de toute ressource. En achetant un écran plat, je renonce à donner 900€ à MSF et empêche ainsi des enfants d'être traités contre le paludisme; certains vont en mourir. Ou bien je prive Handicap International de ressources qui auraient pu leur faire enlever quelques mines antipersonnel. Ou bien... Certes, ce choix ne nous est pas proposé directement, mais quand bien même quelqu'un nous exposerait ces alternatives à l'achat du téléviseur, il est probable qu'on s'en tiendrait au plaisir de regarder Rambo III en WS 16:9 Dolby surrond 5.1 THX, et tant pis pour le paludisme.

Cela fait-il de nous des êtres immoraux? L'économiste n'aime pas trop qu'on lui parle de morale, ce n'est pas son domaine, ce n'est pas à lui de décider ce qui l'est ou pas. On peut cependant avancer que, dans la mesure où nous ne sommes pas responsables du paludisme, il n'est pas de notre devoir d'y remédier (malgré les campagnes de culpabilisation souvent menées par les ONG). En revanche, ce cas pose un problème en termes d'optimalité parétienne : soit je donne mes 900€ à MSF, mon bien-être se dégrade (on me prive de mes ressources) et celui des enfants africains s'améliore (ils sont protégés contre le paludisme). Soit je garde mes 900€, mon bien-être s'améliore (je vois Rambo III sur grand écran au lieu de ma lucarne pourrie) et celui des enfants africains se dégrade (ils chopent le palu et meurent). Quel que soit le choix d'allocation des ressources, un des deux agents va voir sa situation se déteriorer. La question semble insoluble, et en vérité ne se pose pas... Sinon on pourra objecter que ces 900€ donnés à MSF auraient pu l'être à Handicap, et qu'en évitant quelques cas de paludisme j'ai été responsable de plusieurs amputations et de licenciements chez Philips (non, pas celui de la courbe, il a deux "l" lui) pour n'avoir pas acheté de télé. C'est bien le principe du coût d'opportunité : on aurait pu faire n'importe quoi d'autre avec ces 900€, et il n'appartient qu'à leur propriétaire de décider du meilleur usage à en faire (exceptée la part des impôts, où les méchants planificateurs croient savoir mieux que nous).

La vie (la nôtre et celle des autres) a donc clairement un prix (ou un coût), défini par chacun d'entre nous en fonction de sa propre échelle de valeurs. Edward Norton dans Fight Club en propose une fort jolie estimation :

J'étais technicien de rappel en usine, mon métier consistait à appliquer une formule mathématique. Une voiture neuve construite par ma société roule aux alentours de 90km/h. Le différentiel arrière se bloque. La voiture se crash et prend feu avec toute la famille à bord. Question : Faut-il déclencher un rappel de ce modèle ? Prendre le nombre de véhicules concernés "a", le multiplier par le taux probable de défaillance "b", puis multiplier le résultat par la moyenne des sommes qu'on a été condamné à verser "c". "a" multiplié par "b" multiplié par "c" égal "x", si cet "x" est inférieur au coût d'un rappel, on ne fait rien.