Grève chez PSA et théorie des jeux
Par VilCoyote le lundi 16 avril 2007, 13:21 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Un des cas d'école de la théorie des jeux, développé par M.Shubik, est celui
du dollar aux enchères. Un billet d'un dollar est mis aux enchères à 1
cent. Le meilleur enchérisseur remporte le billet, mais le deuxième meilleur
enchérisseur doit s'acquitter de son enchère sans rien en retour. Résultat de
l'expérience : les participants enchérissent jusqu'à 99 cents, puisque
jusque là ils sont gagnants - ils ont un dollar pour moins d'un dollar.
Arrivant là, celui qui avait placé une enchère à 98 cents se résoud à enchérir
1$, sinon il perdra ses 98 cents. L'enchérisseur à 99 cents ne peut laisser
filer ainsi le billet, et enchérit 1,01$ afin de perdre 1cent plutôt que 99.
Etc... Les surenchères se poursuivent longuement, chacun ayant déjà trop
investi dans l'enchère pour abandonner, et cherchant à limiter ses pertes -
mais par là les augmentant. En moyenne, les enchères s'arrêtaient vers 3 ou 4
dollars, lorsqu'un des protagonistes finissait par réaliser l'absurdité et
l'irrationalité de la partie dans laquelle il s'était engagé.
La grève engagée par les ouvriers de PSA d'Aulnay fin février, qui s'est
achevée la semaine dernière, présente une bonne illustration du cas théorique
du dollar aux enchères. En effet, la grève coûte cher aux ouvriers grévistes
(qui, soit dit en passant, réclamaient une augmentation de 300€... font pas les
choses à moitié) : ils n'ont touché en moyenne que 300 ou 400€ en mars, au
lieu des 1300€ net habituels. Le coût pour PSA était tout aussi
important : 12000 voitures de moins sortant de l'usine, des centaines de
voitures en attente d'être terminées, entreposées sur un parking, des ouvriers
spécialement dépêchés d'autres usines PSA pour assurer la production, moyennant
une indemnité hebdomadaire de 750€.
Dès lors, chaque jour de grève supplémentaire coûte un peu plus et aux
ouvriers, et à PSA. Le premier qui cède aura perdu tout ce qu'il aura investi
pendant la grève, sans rien en retour. Comme le résume un des grévistes :
On est allé trop loin pour arrêter le mouvement sans rien avoir
obtenu. Ce seront finalement les syndicats qui mettront fin à l'escalade,
en renonçant aux prétentions salariales.
Que préconise la théorie des jeux dans le cas du dollar aux enchères ?
Soit de ne pas jouer, dès lors que la première enchère a été placée. Ce qui
reviendrait ici pour PSA à céder dès la première minute de grève... Soit de
placer directement une enchère élevée, de façon à décourager l'autre à suivre -
comme au poker lorsqu'on place un big bet en bluffant, sachant qu'il sera dur
pour les autres joueurs de suivre une grosse somme. Dans le cas d'une grève,
cette enchère prend une forme différente, matérialisée par la détermination des
deux parties mais aussi par leur capacité financière à résister à la montée des
enchères - pour garder l'analogie avec le poker, par la taille du tapis de
chacun. Ici, PSA venait de signer un accord salarial avec les autres syndicats,
et était vraisemblablement déterminé à ne pas céder à de nouvelles exigences.
De plus, c'était manifestement PSA qui disposait du plus gros tapis, des plus
grandes ressources pour résister au conflit (malgré la mobilisation
d'associations et de collectivités locales qui ont organisé une collecte de
fonds pour soutenir les grévistes).
Les ouvriers ont parié, se sont fait relancer, ont surrelancé, se sont fait de nouveau revenir dessus et ont dû jeter leurs cartes. Au vu du rapport de forces assez évident, ils auraient dû se douter que la main était perdue d'avance.


Commentaires
Etait-il aussi évident que le rapport de forces fut initialement si déséquilibré ?
Je ne suis certes pas expert en histoire des conflits sociaux, mais il me semble que la résolution de nombre d'entre eux par des accords entre employeurs et salariés prouve que la théorie des jeux se révèle, dans ce contexte, un petit peu "juste" ... :)
@Eric : je ne prétends pas étendre le cas du dollar aux enchères à tous les conflits sociaux, bien sûr. Mais la réflexion du gréviste "on est allé trop loin pour arrêter sans avoir rien obtenu" me paraît bien correspondre, DANS CE CAS PRECIS, à ce cas de théorie des jeux. La situation est d'autant plus particulière dans le cas de la grève PSA qu'un accord venait d'être signé avec quelques syndicats, ce qui est censé signifier que les exigences légitimes des ouvriers avaient été satisfaites, et que la balle était au centre. Il n'empêche que les autres occurences de la théorie des jeux (le dollar aux enchères n'en est qu'un exemple) permettent en général de bien analyser les conflits, y compris sociaux, et que leur conclusion n'est évidemment pas toujours "le premier qui cède perd tout" : de nombreux conflits (y compris sociaux) se résolvent de façon optimale si les deux protagonistes coopèrent.
Il y avait une autre absurdité à l'avantage de PSA dans cette situation : le marché est actuellement déprimé, les usines à plein rendement produiraient plus de voitures que PSA n'arrive à en vendre, et l'année dernière tous les constructeurs ont été obligé de recourir au chomage technique. En faisant grève, les ouvriers arrangeaient PSA qui voyaient s'éloigner la perspective de problèmes de surproduction, et qui peut rattraper très vite le déficit de production en faisant réellement tourner les usines à plein pendant une petite période.
La grève, dans ce cas, est-elle irrationnelle, ou simplement, dans un contexte d'asymétrie d'information, la révélation des préférences ou des coûts marginaux? Eg, les grévistes ne croient pas que leur rendement marginal est de 1300 euros, la direction leur dit que si. Ils font grève, c'est-à-dire qu'ils paient pour voir. Si la direction lache 1400, ils savent maintenant que leur rendement marginal était bien supérieur à 1300 euros. Si elle ne lâche rien, ils ont aussi une information de plus, pas très agréable en l'occurrence mais qui peut éviter des erreurs futures.
Il y a un élément tout de même à ne pas négliger et qui vient interferer dans le débat purement économique au-dela des considérations de coût marginal, de révélations des préferences. L'election qui approche a fait en sorte d'amener au chevet des ouvriers de PSA plusieurs candidats d'extrême gauche mettant ainsi en lumière leur grève. Pour rester dans la métaphore "pokeristique": leur grève n'est-il pas un gros coup de bluff: revendiquer une grosse augmentation en faire la promotion auprès des médias pour essayer de faire pression sur la direction en terme de perte d'image publique que celle-ci pourrait subir ou encore mieux devenir le symbole de quelques candidats et ainsi esperer quelques euros ne plus sans véritable raison?!
On sait malheureusement à quel point aujourd'hui les strategies de ce type viennent perturber des enjeux purement économique interne à une firme.
On peut à ce sujet reprendre les arguments signalant la perte de capacité des salariés à faire entendre leur opinion par la grève énoncés dans : http://ideas.repec.org/p/pse/psecon...
Et constater tout simplement qu'effectivement, les salariés auraient intérêt à "arrêter de jouer" et recourir à des méthodes n'ayant pas pour eux les inconvénients de la double enchère, comme, par exemple, le sabotage, la désertion optimisée pour favoriser le maximum de dégats (et l'éventuel recrutement d'un opportun homme providentiels), les réseaux d'agents doubles analysant les actions des autres acteurs de la concurrence ou des produits de complément, etc. .
Résumons : la grève, c'est dépassé.
il y a une information très importante que vous oubliez.... (et je sais de quoi je parle, je viens de quitter PSA, le site ... d'aulnay sous bois précisément .... après y avoir géré l'informatique industrielle pendant 7 ans...
j'allais faire un billet la dessus.
Réponse dans une petite semaine.... :-)
Je suis allemand, et en Allemagne, il n'y a pas beaucoup de peugeot, pourtant ils font de belles voitures. Alors je me suis posé une question : Faut-il passer le Rhin pour acheter une 307 ou acheter une BM. Comme ils font grêve chez vous, alors les voitures sont pas de bonnes qualité.
C'EST TRES GRAVE CE QU'IL SE PASSE CHEZ PSA, CE N'EST PAS UN JEU !
Oulah... Vous être libre mercredi soir, cher voisin d'outre-Rhin ? Je vous invite à dîner...