1- Une erreur de lecture des courbes.

La courbe suivante, qui présente l’évolution de la part du travail dans la valeur ajoutée, semble confirmer le propos d’Olivier Besancenot :

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Pourtant, si l’on s’intéresse à une période plus large, on voit les choses différemment (source : T. Piketty, via Gribeco)

Deux constats doivent être faits au regard de ces courbes. Le premier est que, clairement, la fin de la décennie 1970 et le début de la décennie 1980 représentent une période constituant une exception historique. Si l’on exclue la seconde guerre mondiale et trois années dans les années 30, c’est la seule fois, au cours du vingtième siècle, où la part du travail a constitué plus de 70% de la valeur ajoutée. Loin d’accréditer l’idée que notre époque se caractériserait par une hypertrophie de la part du capital, les courbes indiquent au contraire que celle-ci était atrophiée sous Giscard. Le second est que le retour à des valeurs proches de la norme historique s’est effectué au milieu de la décennie 1980. Le partage capital-travail est donc particulièrement stable depuis 20 ans, il n’existe pas de tendance à la dégradation de la part du travail. Les plus tatillons remarqueront que la part du travail est tout de même d’environ deux points inférieure à ce qu’elle était pendant les temps bénis des trente glorieuses, mais on est loin des 10 points d’écarts.

2- Une erreur d’indicateur.

Le PIB est la valeur de notre production, et donc la source de nos revenus. Il est légitime de se demander de quelle manière ce PIB se répartit entre les différents ménages de la nation, et de s’intéresser à l’évolution relative des revenus des riches et des pauvres. Pour ce faire, la ventilation de la valeur ajoutée entre le capital et le travail n’est pas l’indicateur approprié. En effet, cette ventilation ne correspond qu’à une répartition primaire de la valeur ajoutée, et non à ce que les ménages ont effectivement en poche à la fin du mois. La « part du travail » contient non seulement le salaire net, mais également les charges sociales salariales et… patronales. La « part du capital » contient non seulement les dividendes des actionnaires, mais également les amortissement, la formation nette de capital fixe et… les impôts sur les sociétés. La part du travail et la part du capital ne sont donc pas des revenus versés directement aux travailleurs et aux capitalistes. Seule une partie d’entre elles l’est. Cette partie qui est versée aux ménages constitue pour eux un revenu qui est lui-même soumis à divers impôts, si bien que même cette partie ne correspond pas aux revenus définitifs des ménages. En contrepartie de ces prélèvements obligatoires, diverses prestations sont fournies aux ménages, dont une part substantielle ne dépend pas des prélèvements (contre-exemple : les retraites). Ajoutez à cela que, bien que les revenus du capital aillent prioritairement à des ménages aisés, ils incluent également les fruits de l’épargne populaire, tandis que les revenus du travail incluent les rémunérations des grands patrons, et vous comprendrez que le partage capital-travail de la valeur ajoutée est un bien piètre instrument de mesure de l’évolution de la pauvreté ou des inégalités. Mais alors, si ce n’est ce partage capital-travail, quel est donc l’indicateur pertinent pour mesurer ces phénomènes ? La réponse est tout simplement : les revenus finals des ménages. Leur observation permet d’observer (encore grâce à gribeco) que, contrairement à une idée reçue, les inégalités n’augmentent pas en France, et ont même tendance à diminuer.

3- Une erreur d’instrument politique.

Enfin, la troisième erreur commise par Olivier Besancenot, sans doute la plus importante, est de penser qu’un président de la république, lui ou un autre, quel que soit son volontarisme, puisse décider de ce que sera la répartition de la valeur ajoutée entre capital et travail. Certes, le pouvoir politique peut jouer sur un instrument tel que le SMIC pour faire pression à la hausse sur les salaires. Mais augmenter le SMIC n’implique pas mécaniquement une augmentation de même ampleur de la masse salariale. En effet, outre que les revenus supérieurs aux SMIC peuvent compenser la hausse de celui-ci, provoquant ainsi une compression de l’échelle des salaires, l’impact négatif de la hausse du SMIC sur l’emploi a un effet inverse sur la masse salariale. Nul doute que la LCR ne souhaite pas, en son for intérieur, faire croître le chômage. Pourtant, alors que la demande de travail qualifiée est très sensible au prix, ce serait sans doute une conséquence directe de la politique qu'elle préconise. Mais son poulain n’explique pas en quoi la hausse massive du salaire minimum n’entraînerait pas une augmentation conséquente du taux de chômage, faisant payer aux chômeurs bien plus qu’aux capitalistes la hausse des salaires des travailleurs restants.

Est-ce à dire que le pouvoir politique ne peut avoir d’action efficace pour améliorer les revenus les plus modestes ? Pas forcément. La politique salariale n’est pas la seule, et certainement pas la plus efficace, des manières d’agir sur le revenu des ménages. Les instruments fiscaux sont nettement plus efficaces, dans la mesure où ils ne s’opposent pas aux mécanismes du marché, et ne sont donc pas créateurs de chômage. A ce titre, des mesures telles que la prime pour l’emploi ou l’impôt négatif (sorte de RMI dont on ne perd pas 100% du bénéfice lorsque les revenus augmentent) constituent un levier d’action bien moins nuisible qu’une hausse du SMIC, bien qu’elles n’aient pas pour effet de modifier la sacro-sainte répartition capital-travail de la valeur ajoutée.

On me rétorquera que, du haut de ses 3,5% d’intentions de vote, Olivier Besancenot ne méritait sans doute pas que l’on s’attarde autant sur ses propos démagogiques. Pourtant, il me paraît utile de ne pas traiter par le simple dédain les aspects qui semblent le plus solide de son argumentaire, car à défaut de se transformer en intentions de vote, ils semblent contaminer la gauche de gouvernement, comme en témoignent certaines prises de positions d’éminents socialistes tels que Pierre Larrouturou ou Arnaud Montebourg.