Yaourt discriminé
Par VilCoyote le dimanche 18 mars 2007, 10:42 - General - Lien permanent
Dans son Undercover Economist, Tim Harford consacre un chapitre à la
discrimination tarifaire, c'est à dire les pratiques commerciales visant à
isoler les consommateurs prêts à payer plus que d'autres un certain produit, et
à leur faire payer ce supplément d'une façon ou d'une autre (en jouant sur
l'emballage, sur la visibilité du produit, en sortant des versions "collector",
en créant une différence marginale...).
J'ai remarqué il y a peu un exemple frappant du phénomène, dans la supérette
Proxi à côté de chez moi. Au rayon yahourts, sur la même étagère,
côte à côte, des yahourts en pack de 4, de même marque, au même
parfum, de même composition, de même contenance.... bref, IDENTIQUES en tous
points - sauf qu'un des packs est emballé dans du carton, et l'autre pas.
Résultat : 15cts de différence - qui ne sauraient être entièrement
expliqués par le coût du carton d'emballage, loin de là. S'ils continuent à
vendre la version emballée, c'est qu'il y a des gens qui l'achètent. Et je suis
à peu près sûr que la première chose qu'ils font en rentrant chez eux, quand
ils rangent les yahourts dans le frigo... est de déchirer
l'emballage et de le jeter. Mais sans doute ces consommateurs trouvent-ils
qu'acheter un produit sans emballage fait trop hard discount, qu'on ne
sait pas trop où ça a traîné - et ils sont bien contents d'avoir la possibilité
de payer un même produit 15cts plus cher juste pour avoir la satisfaction du
bout de carton autour. Et c'est très bien comme ça.
NB. en consommateur-économiste averti, j'ai acheté les yahourts
non emballés.


Commentaires
Je m'étais déjà fait la réflexion que c'est exactement la stratégie des produits "de chaîne" (Intermarché, Champion, U, etc.), qui parviennent à vendre, dans la catégorie premiers prix, des produits de leur marque plus chers que les premiers prix sans aucune marque pourtant identiques !
Le gain de points de fidélité ne me paraît pas justifier l'écart de prix constaté.
2 choses :
- Yaourt ou ou yogourt ou yoghourt, mais pas 'yahourt'. Bouh l'orthographe, bouh !
- Ca veut dire que les consommateurs sont tres demandeurs d'emballages inutiles, ce qui d'un point de vue environnemental est une plutot mauvaise nouvelle. Ce serait chouette de d'avoir un graphe genre 'prix relatif/demande relative' des deux versions (avec et sans emballage).
@Tim :
- correction orthographique faite, merci (oh ça va hein!).
- ces emballages ne sont pas "inutiles", puisque les gens acceptent de payer plus pour les avoir. L'argument environnementaliste si souvent ressassé est bien peu convaincant, et est à ranger au même rayon que les gesticulations pro-recyclage des intégristes écolos. Puisque le carton est ici facturé à un prix bien supérieur à sa valeur "réelle", cela revient à instaurer une taxe sur les emballages. Les écolos devraient être contents ;-)
Ben dans ce cas precis, ok pour l'argument de la simili-taxe superieure au cout de l'emballage qui tient en compte l'externalite negative de l'emballage (a la louche). Mais ce cas precis est probablement une exception au cas general, ou seul le cout de l'emballage est facture au consommateur.
Bon apres je suis pas integriste ecolo et il me semble fort probable que le cout social d'un emballage de yaourt soit plus proche de 0.1 centime d'euro que de 15 centimes d'euros.. Enfin j'en sais rien.
On peut certes comparer cela à une taxe sur le principe sauf qu'une taxe dans ce cas précis pourrait servir à financer de la recherche ou autre mais le surplus payé pour l'emballage va directement dans la poche de l'industriel... L'argument environnemental n'est donc pas du tout dénué de sens.
L'emballage sert seulement à pousser les gens à prendre les yaourts par pack plutôt que de les prendre à l'unité car ils n'osent pas forcément déchirer le carton dans le magasin si ils n'ont besoin que de deux yaourts. Cela vaut pour tous les produits.
@Camille : et l'industriel, il va en faire quoi, de ce supplément ? ;-)
Pourquoi vouloir interdire aux gens de s'acheter des emballages en carton qu'ils sont prêts à payer bien plus cher que leur valeur intrinsèque ?
Le supplément, il se le met dans la poche. Et tant mieux pour lui !
L'emballage est donc inutile pour tout le monde sauf pour l'industriel et en plus cela génère des tonnes de déchets de plastiques et de cartons et je ne pense pas que cela soit à négliger.
"L'emballage est donc inutile pour tout le monde" : mais non !! Si le consommateur accepte sciemment de payer 0.15€ pour cet emballage, c'est qu'il lui confère une utilité. Vous ne pouvez pas décider à la place des gens ce qui est utile ou pas. Voir ce post http://www.optimum-blog.net/post/20... (de moi, malgré l'usurpation de Belgo.. fumier, va !! (C'est rectifié. belgo le fumier...) ).
Certes, les consommateurs accordent une utilité à l'emballage. Mais, il est possible que, pour des raisons de rationalité limitée, ils ne puissent percevoir au moment de l'achat une éventuelle désutilité liée à l'achat en question. Mettons que l'accumulation d'emballages provoque une dégradation de l'environnement et de la qualité de vie et soit donc nuisible au consommateur.Celui ci peut ne pas percevoir ( au moment de l'achat) la relation entre son action imédiate et la dégradation future dont il sera la victime. ( il s'agit d'un scénario possible, je ne sais pas si ça s'applique à la situation). Dans ce cas là, une réglementation peut sembler souhaitable.
Il faudrait d'abord voir quel pourcentage des acheteurs de yaourts optent pour le pack emballé. Il s'agit peut-être de quelques consommateurs qui ne font pas gaffe aux prix et qui préfèrent un pack neuf à un pack perçu comme "abimé".
@Camille : Le supplément ne reste pas longtemps dans la poche de l'industriel, pour la simple raison qu'il n'a pas intérêt à l'y laisser. Il est donc transformé soit en salaire, soit en investissement. Les profits ne disparaissent pas dans un vaste trou noir (baptisé selon les cas « compte en Suisse » ou « poche de l'industriel ».
J'ai quelques notions d'économie, je peux me douter de ce que fait l'industriel de cet argent, merci. C'est pour ça que je dis tant mieux....
Le point qui m'a fait réagir ici est le fait de dire que l'argument environnemental n'est pas valable dans le cas des emballages !
@Camille : Alors que dites-vous du cas suivant, cité lui aussi par Harford (pas dans son bouquin, dans un article paru je sais plus où je sais plus quand) : la limonade en très gros conteneur (genre 15 litres) vendue en grande surface est à un prix défiant toute concurrence. Mais le client préfère acheter de la limonade plus cher en plus petit contenant, parce que ça le gonfle d'avoir 15 litres de limo chez lui. Il achète donc le confort d'un petit contenant. Mais les petits contenants c'est pas bien pour l'environnement ! Faut-il donc obliger les gens à acheter des barriques de 15 litres, par souci pour l'environnement ? Et si vous me répondez non, en vertu de quoi voudriez-vous alors obliger les gens à acheter du yaourt sans emballage ? La satisfaction du consommateur qui a son emballage n'est pas plus ou moins légitime que celle du type qui ne veut pas un jerricane de limonade dans sa cuisine.
Deux précisions pour éclaircir le débat, car j'ai travaillé à l'administration des ventes d'un grand fabricant de yahourts :
1 - tous les produits dans le commerce (ou presque) paient une taxe "éco-emballage", d'où la présence d'un logo avec deux flèches enfermées dans un cercle (http://www.dudelange.lu/images/lib/...). Cela signifie que le fabricant paie une taxe fixe par produit qui est fonction de la quantité de carton / plastique /etc. Cette taxe est calculée avant la tarification et peut changer d'une année sur l'autre.
2 - Cette anecdote d'un yaourt X4 avec ou sans cartonette peut être le fait du fabricant, mais ça m'étonnerait... C'est plus probablement le magasin lui même qui se met dans l'illégalité en "délottant" des packs de 8 ou de 16 qui sont bien sûr moins chers proportionnellement. C'est une pratique assez courante, et peu combattue par les fabricants de peur de se facher avec une enseigne.
Voilà voilà...
VilCoyote : Premièrement, pour la limonade, nous sommes face à deux produits différents. Pour les yaourts, on est face au même produit (emballé ou pas). Il y a une différence entre entre le contenant et l'emballage !
Deuxièmement, je n'ai pas la prétention de dire ce qu'il faudrait faire ou pas.
Troisièmement : avant de parler de satisfaction du consommateur, est-ce qu'une étude a été réalisée concernant l'opinion et la préférence des gens sur le sujet ???
@Julo : c'était la marque "Grand Jury", pour ne pas la citer. Il me semble qu'ils ne fournissent que quelques enseignes (genre Proxi ou Marché+), et que du coup fabricant et distributeur sont fortement liés. C'est sûr que je vois mal Yoplait faire la même chose.
@Camille : pas besoin de faire d'études, c'est la magie du marché : ils sont contents ils achètent, ils sont pas contents ils n'achètent pas. La décision d'achat révèle leur préférence. Donc si on continue à vendre de façon durable des yaourts emballés et des yaourts non emballés, c'est qu'il y a un nombre suffisamment important de gens qui préfèrent les yaourts emballés.
VilCoyote: Pour autant, toute l'industrie de la publicité et des médias prétend justifier son utilité en contribuant à ce qu'un nombre important de gens préfèrent les yaourts chers (et emballés) aux yaourts moins chers.
Servo : euh, oui, mais ce n'est pas contradictoire avec ce que j'ai dit, au contraire.
Tout à fait : mais outre l'espace de vente "gâché" par la nécessité de présenter (côte à côte) les différents produits par lesquels la discrimination se créé, on remarque que l('activité de) communication autour de la discrimination fabriquée semble indissociable de l'existence de la discrimination elle-même : le tout incite à croire qu'on est alors très loin de l'optimum.
Indissociable, non; fortement liée, oui. Mais l'activité de communication n'est pas forcément entreprise par la firme : voyez le battage autour du commerce équitable ou bio, sans aucune pub de la part des producteurs. Après effectivement il sera souvent nécessaire d'engager des dépenses pour persuader le client disposé à payer plus qu'il doit le faire. Mais la pub sert de toutes façons à se démarquer avant tout de la concurrence, pas de ses propres (autres) produits. L'effet d'incitation à la consommation discriminante peut à la limite être vu comme une externalité de la pub, dans la plupart des cas. Ce n'est peut-être pas un optimum (comment le définirait-on dans ce cas-là d'ailleurs ?) mais on ne doit pas en être si loin que ça.
Pour paraphraser Frem, toute stratégie profite à une partie : il me semble aller sans dire que, y compris dans une approximation plausible de concurrence non-faussée, la discrimination tarifaire peut parfaitement profiter à une partie l'initiant. Je tenais surtout à souligner qu'il me semble qu'elle participe rarement à l'objectif général d'allocation optimale des ressources. et que, de ce fait, elle résiste rarement aux redéfinitions des limites des marchés introduites par le jeu d'apparition et de disparition des compléments et substituts créés par le progrès technique.