Le libéralisme d'Etat
Par VilCoyote le mercredi 7 mars 2007, 14:53 - General - Lien permanent
Ca faisait bien une semaine que N.Sarkozy ne s'était pas distingué par quelques énormités économiques. Il se rattrape gaiement. Ne croyez pas, chers lecteurs, que j'ai une dent particulière contre NS, même si je fustige ici ses propos plus que ceux des autres candidats. C'est simplement que je tire mes sources de la page d'accueil du Monde.fr (dépêches AFP), et que j'y vois plus souvent des propos de NS que de SR ou FB (ceux de JMLP ne méritent même pas de commentaire). Ces billets sont faciles et peu constructifs, j'en suis conscient, mais ça me dégoûte tellement qu'aucun journaliste ou politique ne prenne la peine de relever ces tissus d'âneries pour lui faire ravaler par les trous de nez avec du poivre, que je me sens obligé de pointer du doigt ces florilèges. Ceci dit, attaquons le menu.
Je le dis, moi le libéral : un ministre des
Finances ça ne sert pas exclusivement à rester les bras
croisés, assis sur son fauteuil, pour voir les trains passer devant
lui.
Sic et resic. Libéral autoproclamé (même pas peur, il a le courage de ses
convictions, bravo !!), il reconnaît comme rôle officiel mais non exclusif du
ministre des Finances de rester les bras croisés. Il parle sans doute
en connaissance de cause.
Je n'accepte pas l'idée que l'Etat ne peut plus rien faire. Je n'accepte
pas l'idée d'un Etat qui devrait s'excuser de vouloir agir. Je vous propose de
refonder l'Etat, je vous propose de lui rendre son autorité, sa volonté, sa
dignité.
Sacré programme, modeste et facile à mettre en oeuvre grâce à deux-trois
mesures bien ciblées. Soit dit en passant, une telle présentation du rôle de
l'Etat juste après s'être autoproclamé libéral doit se faire retourner
quelques uns dans leur tombe.
L'Europe est la seule région du monde où les lois de la concurrence livrent
les entreprises aux prédateurs du monde entier parce qu'elle les empêche de
fusionner et parce qu'elles interdisent aux Etats de les aider.
Toujours dans la lignée NS grand penseur libéral, on a ici une
nouvelle approche de la concurrence : le monopole subventionné. Pour
sauver sa peau il doit mourir; pour sauvegarder la concurrence, il faut créer
des monopoles. On a ici une version heroic-fantasy de la guerre économique,
avec des gros monstres chinois et des guildes de chevaliers français; c'est
sympa, ça change, mais c'est toujours aussi stupide.
Même aux Etats-Unis, l'Etat a plus de marge de manoeuvre pour intervenir
dans l'économie que n'en n'ont les Etats en Europe. Je n'accepte pas cette
réalité. Je la dénonce et je la changerai.
Prenez donc note : après l'élection de Sarkozy, on sort de l'Union
Européenne; c'est désormais officiel.
(En tant que ministre de l'Economie) j'ai dû aller me battre à quatre
reprises devant la Commission (européenne) pour les convaincre (...) qu'Alstom
c'était pas fini. C'est quand même un comble : la Commission aurait dû
m'aider au lieu de me combattre. Nous n'avons pas fait l'Europe pour empêcher
une politique industrielle mais au contraire pour la favoriser.
Certes, la politique industrielle européenne est... ben... inexistante, disons.
Mais si par politique industrielle NS entend protectionnisme et
subventions aux monpoloes champions nationaux, faut pas qu'il s'étonne de
voir ses espoirs déçus.
Je veux que la monnaie soit mise au service de la croissance et de
l'emploi. On n'a pas fait l'euro pour aller construire des avions aux
Etats-Unis mais pour garder une industrie aéronautique française et
européenne.
Voui voui voui. C'est d'ailleurs dans les traités de Maastricht et les statuts
de la BCE, le soutien à Airbus. A vrai dire, Airbus est la principale raison
(voire la seule) pour laquelle on a créé l'Euro. Vous saviez pas ?
Je proposerai à nos partenaires européens, si je suis élu, que la politique
de surévaluation de l'euro, qui accélère la désindustrialisation de l'Europe,
soit abandonnée.
Notez donc aussi le retour prochain de la politique de dévaluation compétitive,
pour sauvegarder l'industrie des cocottes en fonte émaillée.
Je ne crois pas à la doctrine du laissez-faire (vs Moi le
libéral) : no comment.
On ne résoudra pas la crise de l'Etat en abaissant l'Etat et en organisant
l'Etat minimum.
Par contre on va quand même baisser les prélèvements obligatoires de 4 points. Une grande
frite et un Coca avec mon repas gratuit, SVP.
Je ne crois pas que le capitalisme puisse survivre si le marché est tout
et l'Etat rien.
Quelle idée novatrice. Mais il faut avoir du culot pour dénoncer en trépignant
le poids des prélèvements obligatoires avant de suggérer quelques phrases plus
loin que l'Etat a une place trop faible.
Il nous faut reconstruire un Etat qui protège pour conjurer l'angoisse qui
paralyse tant de Français. On n'est pas incité à l'audace, on n'est pas incité
à prendre des risques quand on vit avec la peur au ventre.
Ca c'est bien vrai. D'abord la pression créatrice c'est un truc de sale
libéral. Euh zut... il paraît qu'il l'est; enfin t'as le mauvais libéral, c'est
le mec, il voit l'Etat... il tire. Le bon libéral, c'est le mec, il voit
l'Etat... bon, il tire, mais c'est un bon libéral. Et sinon j'en profiterai
pour rendre hommage à l'audace et à la prise de risque de Bull, pour ne prendre
qu'un exemple, qui était déparalysé par un gentil Etat protecteur et qui,
débarassé de la peur au ventre, pouvait passer son temps à se l'emplir de
sandwichs au pâté de foie.
L'Etat est engagé dans une lutte éternelle contre les féodalités et les
privilèges.
NS a dit : grâce à l'Etat, tous les hommes seront égaux, mais certains
plus que d'autres.
L'Etat c'est ce qui est stable au milieu de ce qui ne l'est pas (...) C'est
ce qui mobilise, ce qui entraîne, ce qui entreprend (...) c'est la masse
critique (...), la seule force opposable aux marchés (et) à toutes les
fatalités.
Bon désormais c'est clair : le néolibéralisme, c'est faire obstacle aux
marchés et promouvoir le rôle de l'Etat. Définition à faire passer aux manuels
et dictionnaires d'économie, qui n'ont pas la même version, cette bande de
nuls.
Il y a deux catégories de responsables politiques, ceux qui se sentent une
obligation de résultat et ceux qui s'estiment quittes, quel que soit le
résultat, dès lors qu'ils ont essayé. Ce que je propose aux Français c'est un
engagement de résultat.
Tenu.
(Source : dépêches AFP sur Lemonde.fr)


Commentaires
C'est grave.. Merci pour cette explication de texte. A ce rythme, dans 3 mois il est pire que Chirac..
Le fait qu'il puisse le dire montre surtout le niveau catastrophique de comprehension de ce qu'est le libéralisme dans notre beau pays.
Pas mal de mauvaise foi dans vos commentaires... Vous auriez mieux fait de reproduire simplement les propos de Sarko, qui sont de fait stupéfiants. C'est encore et toujours la "rupture tranquille", la "pluie qui rend sec", le "poivre qui désaltère"... Le pire c'est que ça marche, d'une certaine manière: aucun libéral ne le croit libéral, certes (les libéraux risquent fort de voter plutôt Bayrou), mais toute la gauche en est persuadée, ou feint de l'être.
C'est rigolo, en France, le pragamatisme dans le discours politique ça consiste à tenir simultanément tous les discours idéologiques disponibles.
"Pas mal de mauvaise foi dans vos commentaires" --> vous pouvez développer ?
Remarquez, voilà un programme économique finalement assez proche de celui proposé en son temps par Pinochet : faire des services de l'état les précieux auxilliaires du grand capital pour optimiser le rendement du travail de la population et les profits des possédants.
"un ministre des Finances ça ne sert pas exclusivement à rester les bras croisés, assis sur son fauteuil"... La formulation est maladroite, mais le sens est (pour une fois) clair: ce n'est pas parce qu'on est libéral qu'on est contre l'Etat. C'est cette thèse, évidente en elle-même, que Sarko développe ensuite trop loin, jusqu'à la contradiction. Mais la contradiction n'est pas encore présente dans cette phrase.
"L'Europe est la seule région du monde où les lois de la concurrence livrent les entreprises aux prédateurs du monde entier parce qu'elle les empêche de fusionner et parce qu'elles interdisent aux Etats de les aider.
Toujours dans la lignée NS grand penseur libéral, on a ici une nouvelle approche de la concurrence : le monopole subventionné."
Mea culpa, c'est moi qui ai mal compris. Le commentaire est un peu abrupt, mais au final pertinent. Je pensais dans ma grande naïveté qu'il s'en prenait à l'intervention de l'Etat français contre les fusions, mais visiblement c'est plutôt la méchante Europe et son commissariat à la concurrence. Encore un mot qu'on ne trouve pas beaucoup dans les programmes, ça, concurrence. Il est partout dans le programme économique du PS espagnol.
"Je veux que la monnaie soit mise au service de la croissance et de l'emploi. On n'a pas fait l'euro pour aller construire des avions aux Etats-Unis mais pour garder une industrie aéronautique française et européenne."
Le raccourci est en effet saisissant, et je comprend que l'économiste s'en émeuve, mais pour une fois que Sarko fait un effort pour dire que l'Europe, en dernière analyse, est bonne pour nous, on ne va pas se plaindre non plus.
"On ne résoudra pas la crise de l'Etat en abaissant l'Etat et en organisant l'Etat minimum.
Par contre on va quand même baisser les prélèvements obligatoires de 4 points."
Baisser les PO de 4 points, quand on est à 44% et des poussières, ce n'est pas "organiser l'Etat minimum", ni même significativement "abaisser l'Etat". Je ne vois pas de contradiction dans cette phrase prise isolément.
"L'Etat est engagé dans une lutte éternelle contre les féodalités et les privilèges.
NS a dit : grâce à l'Etat, tous les hommes seront égaux, mais certains plus que d'autres."
Là, en revanche, je ne comprends très bien votre commentaire. Mais la phrase de Sarko est extraordinaire, et résume à quel point ce type incarne plus que tout autre la continuité de tout ce qui ne va pas en France depuis des décennies. C'est encore et toujours le mythe du monarque bienveillant qui défend les humbles contre l'avidité des Puissants. Faut pas s'étonner d'avoir une élite aussi médiocre avec un tel système de pensée. La décentralisation n'est pas près d'exister.
Ce que je critique dans certains de vos commentaires, c'est la tendance à pinailler sur le détail, alors que l'essentiel est déjà consternant. Si on voulait lui faire crédit d'une certaine sincérité (avec des billets de Monopoly, faut pas déconner non plus), on pourrait dire que nous avons là un homme politique qui fait un effort louable pour essayer de tenir un discours nuancé sur le rapport entre l'Etat et le marché; mais il apparaît incapable de dissimuler qu'au fond, pour lui, Etat et marché s'opposent. Elle est où la rupture, à part dans la logique?
@Guichardin : je pinaille un peu desfois, et il est vrai que l'ensemble est déjà imbattable, mais bon, si je veux faire des billets je ne peux pas me contenter de juste mettre le lien (qui en sear bientôt plus valide). ;-)
Ma remarque sur les privilèges : en tant que libéral, Sarko doit effectivement être contre les inégalités de droit - mais le connaissant un peu, j'interprète sa phrase comme "on va mettre tout le monde au même niveau, grâce à l'Etat... mais en même temps j'ai une politique clientéliste, et je veux baisser les impôts des plus favorisés". C'est un peu paradoxal.
"un effort louable pour essayer de tenir un discours nuancé sur le rapport entre l'Etat et le marché" : j'aimerais croire que ce soit le cas, mais je vois plutôt là une nouvelle forme de démagogie pour aller ratisser du côté de LO (après le FN, c'est normal ! :-D ).
"il apparaît incapable de dissimuler qu'au fond, pour lui, Etat et marché s'opposent" : c'est fort bien résumé.
Je n'ai jamais été fan de NS ... mais il me semble qu'il connait un "trou d'air" et ses discours sont plutôt confus en ce moment... ce qui permet peut-être de conserver son électorat mais sans doute pas de convaincre les indécis qui cherchent à savoir pour qui voter dans 6 semaines
NS pour être élu doit se mettre la portée de son électorat ; as-tu entendu les questions du public ? Mon boulot, ma pension, mon chômage, ma santé, ce je mange, l'air que je respire.. moi moi moi
Il tient un discours de monarque tout comme Ségo la compatissante guérit les écrouelles des scrofuleux. Il dit ce qu'on attend de lui, ou plutôt ce qu'il pense devoir être entendu. Les questions de le Boucher étaient d'un autre niveau.
all: Si Nicolas Sarkozy croit réellement que les consommateurs de moins de 50 ans que TF1 choisit pour constituer son panel sont significatifs de son électorat, il méritera bien la défaite qu'il se prendra. Cette affirmation vaut d'ailleurs pour tous les candidats-et-candidates idôlatrés à un moment ou à un autre par ceux faisant profession d'influencer l'opinion, ou, du moins, tirant profit de l'idée selon laquelle ils contribuent d'une manière ou d'une autre aux choix électoraux ou consuméristes de leur public.
Je dirais qu'il s'agit (sans plaisanterie) du Nicolas Sarkozy dans le texte. L'homme est un grand adepte de la forme au détriment du fond. On ne peut pas lui reprocher de ne pas être constant à ce niveau-là.
L'important est la force avec laquelle on soutient ses idées. Si cette force est suffisante, vos idées prendront sûrement une apparence de vérité pour quelques-uns qui vous lisent ou vous écoutent.
En ce sens, je dois admettre qu'il fait une bonne campagne, que son truc est rôdé et que cela marche quand même pas mal. La preuve, il n'a pas lâché la position de pointe, depuis qu'on a abaissé le drapeau à damier.
Que Le Monde laisse passer des énormités pareilles est un autre débat. Mais, eux non plus, n'en sont pas à leur coup d'essai. Ils avaient gentiment fait le lit et servi la soupe à Edouard Balladur, grand libéral revendiqué, mais homme d'administration avant tout autre chose.
En revanche, si l'on suit les propos de Sarkozy, on a de quoi, effectivement, être inquiet. Le levier public va servir (être renforcé à cette fin) pour soulever discrètement quelques profits de grosses entreprises soigneusement triées sur le volet, tout en donnant le change avec des interventions toutes en formes lorsque les ennuis de certains déboucheront sur des conflits sociaux.
L'air de rien, des propos comme ceux-là sentent à plein nez un nouvel Eron. A croire que Nicolas Sarkozy n'est pas au courant de ce qu'il s'est passé de l'autre côté de l'océan. Cela dit, comment lui en vouloir, la vision qu'il a de la France est celle dont on jouit quand on la regarde uniquement de l'intérieur.
Le vrai pb avec NS, c'est qu'il croit vraiment être libéral...le pauvre !
Ego
Je ne crois pas un instant que Nicolas Sarkozy soit un liberal. Au fond c'est tout simplement un politicien de droite, et bien de droite. Meme ses soit-disant idees ecomiques liberales sont fondees sur des idees conservatrices et non pas liees a une quelconque rationalite economique-liberale. Son discours sur les 35 heures et le retablissement de la "valeur travail", me rappellent une bonne vieille moralite du temps de Petain. Apres tout, on n'a jamais eu autant de loisirs que dans une societe liberale, voir nos societes modernes qui helas partent un peu a la derive en en ce moment! Bien que dans ce discours que vous commentez fort bien il se dise contre les privileges - faut bien qu'il fasse un peu dans le populisme anti-establishment cher a Le Pen, vous ne croyez pas?
Nicolas Sarkozy n'est pas un grand libéral certes.
Mais Bayrou l'est-il davantage ?
Je ne crois pas.
Certains libéraux pensent qu'en s'alliant à Bayrou, ils pourront en faire ce qu'ils veulent (vu qu'il a besoin d'alliés lui).
Je crois qu'ils se trompent.
Ils vont juste se compromettre.
Bayrou n'est certes pas un libéral, mais il a le grand mérite de ne pas trainer dans ses basques quelques anciens de la bande à Pasqua, comme par exemple Devedjian, bien connus pour leurs positions en faveur de la relance par de grands chantiers d'état (fibres optiques, armement, télécom, recherche nucléaire) pour les entreprises patriotes.
Chirac nous aura déjà coûté 30.000.000.000 d'euros de commandes militaires (vous imaginez combien on construirait de logements sociaux avec cette somme ?), et ses grands projets pour l'avenir restent maintenus par Sarkozy.
Pensez aux pauvres, virez la droite affairiste !
Je ne comprend pas vraiment vos critiques contre NS. Le libéralisme, il est vrai prône normalement un Etat minimal. Il existe plusieurs variantes du libéralisme. Connaissez vous le libéralisme interventionniste. Celui de Aron, Rawls. Oui NS a un programme libérale dans le sens économique. La baisse des impôts, la libération des forces de production, la possibilité de travaillé plus, baisser la pression fiscale, garder et attirer le capital sur notre territoire... en sont la preuve. Mais je pense que NS a compris que le "laisser-faire" du libéralisme ne conduisait pas aux résultats attendus. Le scandale Airbus en est la preuve. C'est pour cela qu'il est pour une moralisation des activités économiques. Parce qu'on est de droite, nous devons nous tenir à un libéralisme pure et dure, qui déléguerai à l'Etat que des pouvoirs régaliens?
De même en matière social. L'idée que l'Etat intervienne dans le social ou même dans tout autre domaine, pour réduire les inégalités nées dès la naissance parce que nous ne naissons pas égaux, du fait de la classe sociale de nos parents, coincide avec le libéralisme. Et NS s'inscrit dans cette logique. Dire que NS est un semblant libéral est une absurdité. Et le libéralisme n'a rien à voir avec le conservatisme, et il me semble que le programme de NS est bien celui le plus progréssiste qui nous est proposés dans cette campagne.