Le sens des mots
Par VilCoyote le mardi 27 février 2007, 12:03 - grosse fatigue - Lien permanent
Chez Optimum, Econoclastes et autres blogs où on essaie de faire plus de
l'économie que du "Roger remets-moi un demi de toutes façons moi chte dis le
problème en France c'est l'immigration", on déplore souvent l'utilisation du
terme "compétitivité" appliqué à une nation, ce qui suppose que le commerce
international est un jeu à somme nulle, une guerre économique où tout ce qui
est gagné par un pays est nécessairement perdu par un autre.
Comme Econo-Alexandre l'a récemment résumé (et comme Solow, Krugman et bien
d'autres - tous! - l'ont montré avant), c'est la notion de
productivité qui est au coeur de la croissance, en dehors de toute
problématique internationale. Si la productivité est un enjeu majeur, ce n'est
pas parce qu'elle nous permet de faire face aux vilains Chinois, c'est tout
simplement parce qu'elle nous permet de créer davantage de richesses, pour
nous. Une économie en autarcie est donc tout autant concernée par la
problématique de la productivité qu'une économie totalement ouverte (même plus
en vérité, puisqu'elle ne peut pas compter sur la division internationale du
travail pour exploiter des différentiels de productivité).
Cette notion de productivité est bien difficile à introduire dans le
débat public. On se souvient du discours de Mme Parisot qui fait un exposé
pédagogique sur la croissance sans prononcer une seule fois ce terme. On
ne le retrouve pas plus dans les discours des candidats, qui font valoir au
contraire la notion de compétitivité - si ça va mal, c'est pas notre
faute, c'est les Chinois qui sont plus compétitifs à cause de leurs
bas salaires (et fi de la productivité associée).
Bref, la confusion entre ces deux termes semblait arrivée à son comble, mais
notre glorieux quotidien national repousse les limites. Je lis ce matin sur la
page du Monde.fr : La compétitivité a progressé fortement en Europe
en 2006, sauf en France. Que diantre !? Qu'est-ce que c'est que ces
calculs en bois ? Comment font-ils pour calculer la compétitivité de
la France ??? Puis en lisant l'article, on se rend compte que c'est bien la notion de...
productivité qui est mise en avant. On a donc réussi à subtilement
ramener le terme de productivité au rang de synonyme de
compétitivité. Une belle opération de désinformation et de propagation
de l'ignorance orchestrée par des politiciens et medias ignares. Si, au terme
de ce billet, vous pensez que je chicane et que cette distinction de forme n'a
pas de fond, je crains bien que vous ne fassiez partie de leurs victimes.


Commentaires
Vous ne chicanez pas ;) On ne compte plus les discours d'hommes politiques utilisant le mot compétitivité pour parler de productivité. S'ils font ça, c'est d'abord parce qu'ils considèrent que le mot productivité est connoté négativement, qu'il est associé au productivisme échevelé, à l'ultra-libéralisme et à la destruction de l'environnement. Je me rappelle une emission où Bachelot expliquait que "productivité" est un "vilain mot". Ensuite, le mot compétitivité est supposé plus convaincant car, outre le fait qu'il flatte les préjugés "pop", il génère la peur d'un déclin irrémédiable contre lequel il faut lutter au plus vite. En effet, qu'importe si la France est peu productive, le problème pourra toujours être résolu plus tard, si d'aventure on décide de le résoudre ; en revanche, si elle n'est pas "compétitive", les étrangers vont nous piquer nos parts de marchés, détruire nos emplois, délocaliser nos usines, nous allons perdre la guerre de la mondialisation, les chars "type-99" défileront sur les Champs-Elysées et, comme le dit Philippe de Villiers, "il ne nous restera plus que nos yeux pour pleurer et nos banderoles pour manifester".
Merci pour ce billet Vil Coyote !
Je suis toujours heureux de vous voir, ainsi que les éconoclastes, pourfendre le discours bidon sur la compétitivité des pays. C'est quelque chose d'important, et au passage au coeur de votre identité bloguesque.
Je reste néanmoins sur le *¨%* quand je vois le nombre de personnes ayant une formation avec une certaine composante économique et qui sont prêt à embrasser ces bêtises de la compétitivité.
*¨%* toi-même !
Je crois avoir fait mon content d'économie et le triple d'économétrie, mais j'embrasse ...
Pour une raison, je le concède, linguistique et de méthodologie statistique - non pas économique au sens strict.
"Productivité" veut dire, dans la tête des gens, "nombre de briques que l'ouvrier empile par heure" (productivité horaire), ou "nombre de briques qu'empilent des ouvriers payés 1 euro" (productivité machin chose). Idem en agriculture (nombre de quintaux à l'hectare), etc.
Utiliser ce terme, c'est se situer dans l'univers de l'économie taylorienne, celle des masses d'ouvriers à transformer en robots.
Créer des choses qui intéressent la planète, c'est un autre registre. C'est ce qu'on pourra appeler "compétitivité dans la mondialisation".
Et dont un institut statistique dira que c'est de la productivité, en faisant le quotient "prix auquel le monde a accepté de nous acheter tout ça / (nombre de salariés * 35 h)".
Mais est-ce que ce ratio nous apprend vraiment grand chose de plus ?