Petite illustration:

François Bayrou en martelant son ni de gauche ni de droite récupère ce que j’appellerai les poujadistes soft, ceux qui pensent que droite et gauche c’est pareil mais qui n’oseraient pas voter le Pen ou de Villier : les ni-ni, au mieux sincèrement déçus des luttes des clans mais le plus souvent sans courage, sans opinion et sans rêve.

ou encore:

François Bayrou c’est comme une aire de repos pratique, vous savez sur les autoroutes, avec les petites tables en bois pour le pique-nique, des jeux pour les enfants et un endroit pour faire pisser le chien mais c’est pas là qu’on va passer nos vacances.

ou encore, mieux écrit:

Jamais il n'avait eu idée plus folle, plus osée, plus inavouable. Plutôt que de voter blanc, voter mou. Franchir la ligne blanche, voter à droite, rien qu'un petit peu mais quand même... Ce fut une expérience incroyable, un cocktail de sensation, un vrai trip de l'underground civique. Il avait l'impression d'avoir fumé du colza à l'état pur.

Et on trouvera le même discours, plus édulcoré mais pas moins méprisant, par exemple chez Radical-Chic, chez Hughes et même dans la nouvelle équipe de Ségolène Royal (Bayrou, le candidat attrape-benêts, avec l’exception honorable, comme toujours, de Bernard Kouchner).

Pour résumer, la gauche socialiste semble totalement incapable de voir dans un vote Bayrou "de gauche" autre chose qu'un vote d'esthètes bobos à l'abri du besoin, décadents et désabusés, se faisant plaisir par un geste post-moderne vide de sens et sans aucune prise sur le réel.

Il se trouve que je fais partie de ceux, s'identifiant "de gauche", qui ne peuvent pas (mais sans second degré, hélas) voter pour Ségolène Royal, et je dois avouer que ce mépris m'exaspère et que la logique du raisonnement "voter Bayrou=voter Sarko" m'échappe totalement. Evidemment, si cette incapacité à prendre au sérieux un vote Bayrou "de gauche" se résumait à un quelconque crétin amateurs de bon mots pour dîners parisiens, un bouffon ancien ministre et certains blogueurs, ça n'aurait pas grand intérêt de la dénoncer. La bave du crapaud, tout ça. Mais il me semble que cette attitude est bien plus répandue que ça, et surtout qu’elle pourrait être une stratégie anti-Bayrou bien plus intelligente que ne le laisse penser mon introduction.

Il faut tout d'abord ne pas manquer de voir dans ces attaques un terrible aveu de faiblesse. J'aurais trouvé logique et convaincant qu'on me dise "toi qui te dis de gauche, il faut que tu votes Ségolène Royal plutôt que François Bayrou, elle est bien meilleure car ..." et s'ensuit un discours enflammé vantant la compétence de la candidate et l'intelligence de son programme. Je discute beaucoup de politique, je fréquente des gens plutôt diplômés, plutôt à gauche, et il est quand même frappant que presque personne n'essaie de défendre son projet ni sa méthode "participative". Il y a sûrement un biais de sélection dans mes fréquentations, mais ce manque d'entrain à défendre leur candidate en dit long sur le désarroi des quelques élites (au sens large) encore de gauche. Les fans de Sarkozy qui croisent ma route n'ont eux aucun complexe à défendre leur champion et son programme. Leur stump-speech n'emporte pas en général mon adhésion, mais au moins, j'ai l'impression que eux y croient.

A gauche, point de discours enflammés et point de débat de fond. Au lieu de ça, on commence en général par s'excuser ("tu sais, moi j'étais pour DSK") pour ensuite m'expliquer que voter Bayrou serait la pire des idioties. Parce que son programme est nul ? Non, du tout, en général on m'accorde à demi-mot qu'il est plutôt bon, mais c'est "stratégique, vois-tu. Voter Bayrou, c'est en fait voter Sarko. Et il faut tout faire pour éviter de faire passer Sarko. Et puis Bayrou, c'est un mou de droite, un imposteur" etc. etc., voir le début de ce post pour les citations les plus fleuries, "ne te fais pas avoir".

Cet "argumentaire" ne tient absolument pas la route. Tout faire pour éviter de faire passer Sarko, vraiment ? A en croire les derniers sondages, si vraiment le seul but est de faire obstacle à Sarkozy, on a tout intérêt à abandonner Ségolène Royal en rase campagne et de tous se rallier autour de François Bayrou. Car c'est bien lui qui est le mieux placé pour battre Sarkozy. "Oui, mais Bayrou n'a aucune chance de passer le premier tour" me dira-t-on. Si la gauche sérieuse vote pour lui, si. Et il battra Sarkozy, contrairement à Ségolène Royal.

De plus, si Ségolène est si sure de passer le premier tour, où bon sang est le mal de voter Bayrou ? En quoi est-ce un vote Sarkozy ? Rien, absolument rien ne m'empêche de voter Bayrou au premier tour et de voter Royal au second. Un vote Bayrou est avant tout une vote … Bayrou, pour l’homme et ses idées. Le seul scénario où un vote Bayrou serait un vote Sarko est celui ou voter Bayrou risquerait de faire passer Le Pen plutôt que Royal au premier tour. D'après les sondages, on en est loin et ce n'est pas du tout ce que la "dynamique des courbes", comme disent les sondeurs, laisse penser. Et pourtant, le matraquage stupide "Bayrou=Sarko" et les remarques méprisantes continuent et vont en s’accentuant.

Pourquoi ? Faisons un peu de psychologie. Chez les électeurs, il y a un coût psychologique à changer d’intention de vote. Il faut s’intéresser au candidat rival, lire (à peu près) son programme, l’écouter, et aussi avouer à soi mais aussi aux autres qu’on a eu tort au début, etc. Il y a également chez beaucoup d’électeurs l’envie de voter pour un gagnant (le bandwagon effect). Changer son intention d’un gagnant probable à un loser probable n’est donc pour toutes ces raisons pas particulièrement attractif : on doit faire des efforts, on se prive du plaisir de voir son poulain gagner tout en passant pour un rigolo auprès de ses copains.

C’est là qu’un petit détour pédagogique par la théorie des jeux s’impose (Hé, c’est un blog d’économie quand même !), et en particulier la notion d’équilibre multiple. Prenons un exemple illustratif, une crise financière. Vous détenez des devises d’un pays que vous suspectez au bord d’une crise de balance des paiements. Que faites-vous ? Vous vendez vos devises immédiatement, avant que la crise ne se confirme, après il sera trop tard. Mais si tous les détenteurs de devises tiennent ce raisonnement, tous vendent, ce qui déclenchera immanquablement une crise de balance de paiements, quels que soient les fondamentaux. C’est ce qu’on appelle une prophétie auto-réalisatrice. Dans ce jeu, il y a deux équilibres. Il suffit que tous les agents craignent la crise pour que, par leurs actions (vendre), ils la déclenchent pour de vrai (1er équilibre) et l’inverse : si personne ne craint la crise, personne ne vend et il n’y aura pas de crise (2ème équilibre). Retour à vous, petit investisseur individuel. Ce qui importe pour vous, finalement, c’est de deviner quel équilibre sera joué, c’est-à-dire d’anticiper les anticipations des autres. Que vous craigniez la crise ou pas n’a pas grande importance, ce qui compte, c’est de savoir si les autres la craignent, et de vendre le plus vite possible si c’est le cas. On aura reconnu le concours de beauté de Keynes chers aux adeptes de la théorie des conventions. Et la question vraiment intéressante (et ouverte en finance internationale) est : comment se forment ces croyances des agents, et comment peuvent-elles brusquement changer pour déclencher une crise ?

Retour à nos moutons. Ségolène Royal est-elle au bord de la crise, pour reprendre le vocabulaire du paragraphe précédent ? On retrouve les mêmes deux équilibres : si tous les électeurs du centre gauche la croient en sécurité, peu seront tentés par un vote Bayrou. Celui-ce ne décolle pas, confirmant ainsi les anticipations des électeurs, qui trouveront qu’ils ont eut bien raison de ne pas se casser la tête à changer de poulain à mi-course. Mais si tous s’attendent à ce que Ségolène Royal va être dépassée par Bayrou, ils se précipitent électoralement chez lui, il fait un tabac dans les sondages et il devient très crédible pour la victoire finale. Là encore, les électeurs de centre gauche, ses nouveaux fans, trouveront qu’ils ont été rudement bien avisés de payer le "coût" d’un changement d’intention de vote pour laisser tomber cette looseuse de Ségolène au bénéfice de François Bayrou.

Pour les soutiens de Ségolène Royal, il ne s’agit donc pas de faire re-changer d’avis les électeurs de gauche déjà tentés par Bayrou. Ceux-là, on s’en fiche complètement, ils voteront bien Royal au second tour et puis basta. Non, il s’agit d’éviter à tout prix que d’autres électeurs soient tentés et que, par le jeu des prophéties auto-réalisatrices, la béarnaise ne prenne et que Bayrou ne devienne un candidat crédible. D’où les petites phrases assassines et les moqueries. Il faut absolument augmenter le plus possible le coût psychologique d’une renonciation à voter Royal. Donc Bayrou est un mou sans avenir, un centriste sans ambition ni envergure, et surtout toi, électeur, tu es le dernier des bouffons si tu te fais avoir par cette supercherie, un benêt, voire un poujadiste qui s’ignore. Et si on continue à le dire très souvent très fort, on espère bien que ces insultes deviendront le discours dominant à gauche. Car c’est toute la subtilité d’une prophétie auto-réalisatrice : c’est la croyance dominante qui se verra confirmée dans les faits, par les actions des agents agissant en fonction de ces croyances. Celui qui sait influencer les anticipations sait changer la réalité. Donc réussir avec succès à faire croire à une majorité de gauche que Bayrou n’a aucune chance, c’est effectivement le défaire.

Tout de suite, on comprend mieux la hargne d’une gauche pourtant pas si éloignée, dans les faits, du projet de François Bayrou. Ils ont compris le danger. François Bayrou pourrait bien éliminer Ségolène Royal au premier tour en lui prenant le centre gauche, et chaque point de sondage qu’il gagne crédibilise cette alternative, précipitant le mouvement. Donc branle-bas de combat, cette alternative doit être décrédibilisée à tout prix, et chacun y va de sa petite phrase. Mais peut-être que le mal est déjà fait ? Dans les derniers deux mois, François Bayrou est passé de 5% à 19%, et il monte encore.

Evidemment, la théorie des jeux n’explique pas tout. On aura en particulier noté l’absence totale d’arguments politiques. Je n’ai a aucun moment expliqué en quoi Bayrou serait un meilleur président que Royal. Une fois que Royal et Bayrou seront au coude à coude, c’est, je l’espère pour la démocratie (et pour Bayrou !), bien sur leurs projets et leur personnalité que se fera la différence. Mais le soudain concert de mépris venant de la gauche socialiste m’étonnait et exaspérait tant que j’ai essayé de lui trouver une explication rationnelle. Je pense que la théorie des jeu en offre une crédible. Il reste aux soutiens et électeurs potentiels de François Bayrou de retourner la logique et d’arroser l’arroseur. Le plus important n’est pas de voter Bayrou, mais de le dire, de le claironner haut et fort. Plus les électeurs de Bayrou seront visibles et audibles, plus l’électeur de gauche moyen entend au bureau ou en famille qu’untel, de gauche, va voter Bayrou, plus sa victoire deviendra crédible et plus cet électeur sera lui aussi prêt à sauter le pas.