Contrôle des billets
Par VilCoyote le mercredi 21 février 2007, 18:43 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Sur la ligne SNCF régionale que j'emprunte très régulièrement depuis plus
d'un an, et qui est assez fréquentée, je n'ai vu que rarement un contrôleur
effectuer un contrôle des billets. Sur les TGV grandes lignes, que j'emprunte
plus rarement, il est bien rare qu'on ne me demande pas mon titre de transport.
Est-ce bien logique?
Les usagers des lignes régionales sont pour la plupart des voyageurs
réguliers qui font le trajet plusieurs fois par semaine, pour aller au travail,
au lycée, aux putes. Ils n'auront donc pas manqué de constater que
les probabilités de contrôle sur la ligne sont extrêmement faibles, et ils sont
donc a priori incités à frauder. Il semblerait donc logique que les contrôles
soient plus fréquents sur les lignes régionales. En revanche, les voyageurs
grandes lignes sont plus souvent des voyageurs ponctuels, qui partent en
vacances ou font un voyage d'affaires. Ils n'ont pas moyen de connaître la
probabilité de contrôle et, étant généralement peu enclins au risque, paieront
leur billet. La SNCF pourrait donc quasiment supprimer les contrôleurs sur ces
grandes lignes, comptant sur la non-répétition du jeu et sur l'incertitude du
voyageur qui en résulte pour que chacun paie sa place.
Mais l'organisation de la SNCF n'est peut-être pas si inefficace que ça. En
effet, le voyageur régulier de la ligne régionale sait qu'il a une probabilité
certes faible, mais réelle, d'être contrôlé. Or le prix du billet régional,
souvent de courte distance, est faible comparé aux 15€ (ou 38€ si le paiement
est différé) d'amende administrés en cas de fraude (ajoutés au prix du billet).
En raison de l'aversion au risque, il n'est pas prudent de risquer 20€ au lieu
des 5€ qu'aurait coûté le billet : la fraude fait courir le risque de voir
le prix du voyage augmenter de 300%. A l'inverse, sur une grande ligne, même si
la probabilité de contrôle est forte (bien qu'inconnue du voyageur), le voyage
passerait de 30€ à 45€ en cas de fraude, soit une augmentation de 50%.
Vous allez me dire qu'il est stupide de raisonner en pourcentage, et que seule
compte la valeur absolue de l'argent perdu par le voyageur. Certes... mais
D.Kahneman a montré que cette attitude irrationnelle était largement
répandue. Un individu est prêt à faire 20km pour aller acheter une machine à
laver 100€ moins cher qu'à côté de chez lui, mais une voiture vendue 100€ moins
cher ne l'aurait pas fait se déplacer. Le gain absolu aurait été le même, mais
l'individu raisonne instinctivement en proportion.
On peut donc penser que le voyageur régional a une aversion au risque et que la
répétition du jeu le poussera à ne pas frauder, malgré l'absence de contrôle
régulier, ce qui justement permet ce faible contrôle. En revanche, le voyageur
grande ligne estime que le risque (exprimé en taux de variation du prix de son
billet) est faible, ce qui peut le pousser à frauder et force la SNCF à
contrôler fortement ces trajets.
Kahneman pose que les actions des individus réagissent (en partie) à des
mécanismes psychologiques qu'on peut qualifier d'irrationnels, ce qui pourrait
être le cas de nos voyageurs - et donc de la SNCF. Qu'en disent les
chiffres?
Premier cas : un individu voyageant sur une ligne régionale a remarqué que
le contrôleur passait en moyenne une fois sur les 10 trajets hebdomadaires
qu'il effectue (5 allers-retours). En fraudant, le coût moyen de son trajet est
donc de ((1/10)*20+(9/10)*5)=6,5€, soit +30% par rapport au coût moyen du
trajet sans frauder. Deuxième cas : un individu voyageant sur une grande
ligne, ignorant les probabilités de contrôle mais les estimant à 90%, voit son
coût moyen en fraudant s'établir à ((9/10)*45+(1/10)*30)=43,5€, soit +45% par
rapport au coût moyen sans frauder. Si les voyageurs estimaient
mathématiquement leurs risques, le voyageur grande ligne paierait plus souvent
sa place que le voyageur régional, et la SNCF devrait revoir sa stratégie de
contrôle.
Mais ce raisonnement est incomplet : en effet, les amendes des
récidivistes sont rapidement majorées, et les multi-récidivistes risquent de
gros ennuis. Il semble donc que ce soit bien la répétition du jeu qui provoque
la légitime et finalement rationnelle aversion au risque du voyageur régional.
La SNCF a donc raison de limiter ses contrôles sur ces lignes. Le voyageur
occasionnel grandes lignes peut être bien plus enclin à tenter un "coup de
poker", qui a quand même une probabilité de 10% de marcher, et qui lui fera
alors économiser 30€. Il sera donc plus fraudeur, et la SNCF a raison de
renforcer ses contrôles sur ces lignes.
Il manque encore un denier aspect à ce raisonnement (enfin, certainement plus,
vous ne manquerez pas de me le signaler en commentaires, chers lecteurs) :
celui lié aux probabilités conditionnelles; ceci ne s'applique qu'au voyageur
régional. En effet, si le constat est toujours "en moyenne un contrôle sur les
10 trajets hebdomadaires", la bonne stratégie consiste à payer son billet
jusqu'au trajet où le contrôleur passe. A partir de ce moment, le jeu change,
et le nouvel énoncé est "en moyenne un contrôle sur les 10 trajets
hebdomadaires SACHANT QUE le contrôleur est passé ce matin". La probabilité de
contrôle chute alors fortement, et il devient mathématiquement rationnel de ne
plus payer son trajet. Je vous vois venir : faire passer le contrôleur
plus souvent le vendredi ne changera rien, les voyageurs en déduiront que le
risque est réduit en début de semaine et frauderont au moins jusqu'au mercredi.
La SNCF tentera alors de provoquer la plus forte incertitude possible chez le
voyageur en déterminant les jours de contrôle de façon la plus imprévisible
possible.
Alors, la SNCF a-t-elle raison de contrôler les grandes lignes bien plus que
les lignes régionales ? Il semble que oui, mais l'élément déterminant me
paraît être l'aggravation des sanctions prononcées à l'encontre des
multi-récidivistes, qui crée une incitation telle qu'il devient rationnel pour
le voyageur régional de ne pas s'exposer au risque croissant lié à la
répétition du jeu. Par cette organisation, la SNCF arrive probablement à
minimiser le nombre de passagers clandestins impunis.
EDIT - L'ensemble de ces inepties repose sur le postulat hasardeux que l'amende SNCF est forfaitaire, information trouvée ici mais que je n'ai guère pris la peine de vérifier et qui peut tout à fait être fausse...


Commentaires
Le postulat selon laquelle l'amende est forfaitaire est tout à fait exact. En revanche, ce ne l'est pas de supposer que la multirécidive aggrave la peine : si on accepte l'option de paiement immédiat et qu'on a des espèces sur soi, on peut procéder au règlement son amende (qui est d'ailleurs en bonne rigueur une simple "transaction pénale") de façon anonyme, donc sans mise en place d'un "compteur" pour l'avenir.
En théorie, je crois qu'un contrôleur peut refuser de proposer une transaction (et donc envoyer d'office le dossier du contrevenant au Procureur de la République) mais je doute que ce soit pratiqué - toujours en théorie, ce pourrait être une attitude sensée d'un contrôleur attitré de petite ligne régionale qui se lasserait d'accepter un règlement en espèces d'un même voyageur tous les dix jours...
si je fraude, je débourse 0 pour l'achat de billets de mes 10 trajets. Si le contrôleur passe 1 fois sur 10, je vais donc payer 1 fois 20€, et 9 fois 0. mon coût moyen par trajet est alors de 2€, non ?
Il y a aussi une différence de facilité de contrôle entre un TGV et un train régional : lorsqu'un TGV part, il est très facile pour un seul contrôleur de parcourir le train pour contrôler tout le monde systématiquement avant la fin du voyage. Dans un train régional, les arrêts sont trop fréquents et permettraient à un fraudeur de s'échapper avant que le contrôleur arrive à lui - sans compter que le train est souvent bondé et que le contrôleur aurait beaucoup de mal à se déplacer. Les contrôles ont lieu alors sur le quai, au niveau des escaliers ou des accès, et par un armée de contrôleur qui ne laissent passer personne. Si les contrôleurs se montrent suffisamment discret quand le train arrive, les fraudeurs n'ont pas le possibilité de rester à bord du train pour s'échapper.
La fréquence des contrôles est donc peut-être tout simplement liée à la facilité de leur mise en œuvre : souvent, et par une seule personne quand c'est facile, rarement et par un bataillon sinon.
Henri : j'avais lu il y a un an ou deux que de nouvelles dispositions allaient être adoptées, justement pour garder la trace des fraudeurs multi-récidivistes, mais peut-être cela ne concernait-il que le réseau francilien. Ces dispositions prévoyaient en effet un recours aux tribunaux. Maintenant je ne sais pas où en est leur application et leur portée...
En effet il existe des dispositions contre les multi-récidivistes : quelqu'un qui se fait pincer dix fois passe du statut de "contrevenant" à celui de "délinquant" donc peine sérieusement aggravée (prison théoriquement possible). Mais ça concerne les gens qui tendent avec le sourire une pièce d'identité en sachant très bien qu'ils sont insolvables ou que les poursuites échoueront ; ça ne peut concerner en pratique les individus rationnels qui règlent immédiatement leur pénalité en espèces sans que leur état-civil ne soit relevé.
OK Henri, merci pour la précision. Dans ce cas la SNCF devrait systématiquement relever l'identité des fraudeurs, même bons payeurs d'amendes, pour créer l'incentive anti-fraude en alourdissant les sanctions envers les multi-récidivistes.
On peut d'ailleurs appliquer la même logique aux fraudeurs au stationnement : là, pour quelqu'un qui reste garé toute la journée, le problème ne se pose même pas, et il est rationnel de ne jamais payer son stationnement, qui reviendra toujours plus cher que l'amende. En revanche, si on fait 5 PV = convoc au tribunal, ça fera peut-être réfléchir ;-)
Pour la probabilité conditionnelle c'est inexact, ou alors il faut assumer que les événements ne sont pas indépendants ce qui n'est pas évident évident. Si on admet par contre l'indépendance des événements ( les dès n'ont ni mémoire ni conscience, alors que dire de la SNCF...) la densité de probabilité est plus importante dans les premier voyages après le contrôle.c'est le même principe que celui expliquer dans ce post : http://delendaportoalegre.blogspot....
La plupart des trains régionaux sont financés.... par les régions.
Nombre de leurs passagers sont abonnés, éventuellement par le biais de dispositifs pour lesquels l'argent receuilli tombe directement dans les poches de la région.
La SNCF touche donc beaucoup moins d'argent en moyenne par passager de TER que par passager de TGV. Donc, contrôler dans les TERs lui rapporte moins que controler dans les TGVs.
Enfin, la SNCF a intérêt à ce que les trains financés par les régions soient bondés, de sorte à ce que la région soit tentée d'en affrêter d'autres.
Vous oubliez un paramètre qui me semble essentiel à l'explication : les voyageurs réguliers des trains régionaux prennent des abonnements. Il suffit qu'il y ait quelques contrôles dans le mois pour que l'abonnement soit plus rentable que le risque d'une amende..