Grand narrative, little stories
Par VilCoyote le mardi 23 janvier 2007, 16:00 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
The Truth about markets, de John Kay, finit sur ces mots :
"There is no grand narrative, only little stories. But the need for
grand narrative is so firmly ingrained in human thinking that the fruitless
search for it will never end. This book is dedicated to those for whom a
partial understanding of complex reality is better than the reassurance of
false universal explanations".
Les "little stories" sont de petits modèles économiques (le dilemme du
prisonnier, ou le marché de la voiture d'occasion d'Akerlof, par exemple) dont
le but est de simplifier la réalité afin d'en donner une représentation
compréhensible et étudiable qui permette de mieux comprendre la complexité de
la réalité. Je ne peux qu'abonder dans le sens de cette approche à la fois
ludique (dans l'oeuvre de Kay) et éclairante de l'activité
économique.
Cependant, la critique acerbe du "need for grand narrative" m'a
laissé perplexe; non que cette critique me paraisse erronée, mais elle m'a posé
un véritable problème de conscience que je tente d'élucider ici dans un
exercice d'autothérapie intellectuelle.
J'ai envisagé l'expression grand narrative de deux façons.
- Chercher à donner du monde et de son inextricable complexité une vision
d'ensemble sous forme d'un modèle unifié relève de l'impossible. Les problèmes
sont trop différents et fluctuants pour prétendre y apporter une solution
universelle et intemporelle, et les "y a qu'à" proposés par l'american
business model (en gros, tout libéraliser et dérégulariser) ou le marxisme
sont aussi erronés l'un que l'autre. L'économie et la société ne suivent pas
une évolution linéaire, simple et prévisible, les réduire dans un modèle
explicatif et prescriptif global unique ne peut que mener à la
catastrophe.
- Cependant, l'histoire économique est marquée de quelques oeuvres présentant
de grand narrative, de la Richesse des nations de Smith à la
Théorie générale de Keynes. Ces oeuvres demeurent des références en
économie politique, sans qu'on songe à critiquer leur vocation globale. C'est
que, tout en présentant de grandes théories explicatives, leurs auteurs
n'avaient pas l'intention d'en faire des Evangiles dont la parole se devait
d'être respectée jusqu'à la fin des temps. Malgré la largesse de leur champ
d'analyse, ces modèles ne font que répondre à un problème précis, spécifique au
contexte historique, économique, social et politique de l'époque où écrit
l'auteur (protectionnisme et corporatisme à l'époque de Smith, acharnement
déflationniste à celle de Keynes). Mais on ne peut, me semble-t-il, faire de
politique économique sans un semblant de grand narrative qui fournisse
des lignes de conduite générale, des principes directeurs. Un gouvernement ne
peut mener de véritable politique macroéconomique si cette politique n'est
fondée que sur des little stories décrivant chacun des problèmes qu'il
faudra résoudre. Ou du moins cette myriade de little stories devront
obéir à des principes communs, si le politicien veut conserver une cohérence...
politique.
Et c'est là que le bât blesse et que, finalement, je pense retomber sur mes
pieds et sur ceux de Kay : la "cohérence politique" n'est finalement que
l'adhésion à une doctrine unifiée présentée aux électeurs et, en tant que
telle, nécessairement simplificatrice et partisane, voire de mauvaise foi si
cela s'avère nécessaire pour sauver la face de l'universalité des grands
principes défendus. Même s'il apparaît que l'application de ces grands
principes à une des little stories est inefficace, le politicien se
voit dans l'obligation de les suivre malgré tout dans un souci de
cohérence.
Ce que j'avais d'abord considéré comme les grand narrative de Smith
est Keynes ne serait donc finalement que des "big little stories",
écrites sans mauvaise foi ou but idéologique, simplement dans le but d'apporter
des solutions adaptées aux problèmes précis de leur époque. Le risque, qui
semble inévitable, est que ces propositions soient détournées en des vérités
générales universelles et intemporelles, et soient utilisées comme des
grand narrative idéologiques et peu soucieuses de l'efficacité de
leurs mesures, pourvu que les moyens employés respectent les textes sacrés du
Parti.
Economics is a science of thinking in terms of models joined to the art of choosing models which are relevant to the contemporary world, écrivait Keynes, qui aurait souhaité que les économistes soient considérés comme des dentistes, praticiens techniques et compétents. Le dentiste utilise la roulette, la fraise et le bistouri; aucun n'est voué à l'usage unique du Couteau. Mais il existe de tels praticiens en économie politique.


Commentaires
Juste une remarque : le "Market for lemons", c'est d'Akerlof, pas Stiglitz
Ooops; boulette corrigée, merci.
Ooops, boulette corrigée. Merci.
Peut-être tout cela a-t-il à voir avec le 37ème principe de dialectique éristique selon Schopenhauer :
http://www.philo5.com/Mes%20lecture...
par lequel s'énonce le principe selon lequel, pour contredire un adversaire de débat même s'il est dans le vrai, on peut toujours espérer réfuter les arguments parfois trop faibles qu'il énonce à l'appui de sa thèse.
Le point commun entre Smith et Keynes, c'est que sur beaucoup de sujets il est difficile de savoir quel est "leur avis". Il y a au bas mot 4 théories de la valeur contradictoires dans la RdN, et n'oublions pas la blague de Churchill sur Keynes. Les deux étaient à la base des pragmatiques, des fabricants de "little stories" adaptées. "Marché bien, Etat pas bien" n'est pas chez Smith mais chez ceux qui s'en sont servi comme caution idéologique sans le lire; "l'Etat doit relancer la demande" n'est pas chez Keynes non plus.