J'ai envisagé l'expression grand narrative de deux façons.
- Chercher à donner du monde et de son inextricable complexité une vision d'ensemble sous forme d'un modèle unifié relève de l'impossible. Les problèmes sont trop différents et fluctuants pour prétendre y apporter une solution universelle et intemporelle, et les "y a qu'à" proposés par l'american business model (en gros, tout libéraliser et dérégulariser) ou le marxisme sont aussi erronés l'un que l'autre. L'économie et la société ne suivent pas une évolution linéaire, simple et prévisible, les réduire dans un modèle explicatif et prescriptif global unique ne peut que mener à la catastrophe.
- Cependant, l'histoire économique est marquée de quelques oeuvres présentant de grand narrative, de la Richesse des nations de Smith à la Théorie générale de Keynes. Ces oeuvres demeurent des références en économie politique, sans qu'on songe à critiquer leur vocation globale. C'est que, tout en présentant de grandes théories explicatives, leurs auteurs n'avaient pas l'intention d'en faire des Evangiles dont la parole se devait d'être respectée jusqu'à la fin des temps. Malgré la largesse de leur champ d'analyse, ces modèles ne font que répondre à un problème précis, spécifique au contexte historique, économique, social et politique de l'époque où écrit l'auteur (protectionnisme et corporatisme à l'époque de Smith, acharnement déflationniste à celle de Keynes). Mais on ne peut, me semble-t-il, faire de politique économique sans un semblant de grand narrative qui fournisse des lignes de conduite générale, des principes directeurs. Un gouvernement ne peut mener de véritable politique macroéconomique si cette politique n'est fondée que sur des little stories décrivant chacun des problèmes qu'il faudra résoudre. Ou du moins cette myriade de little stories devront obéir à des principes communs, si le politicien veut conserver une cohérence... politique.
Et c'est là que le bât blesse et que, finalement, je pense retomber sur mes pieds et sur ceux de Kay : la "cohérence politique" n'est finalement que l'adhésion à une doctrine unifiée présentée aux électeurs et, en tant que telle, nécessairement simplificatrice et partisane, voire de mauvaise foi si cela s'avère nécessaire pour sauver la face de l'universalité des grands principes défendus. Même s'il apparaît que l'application de ces grands principes à une des little stories est inefficace, le politicien se voit dans l'obligation de les suivre malgré tout dans un souci de cohérence.

Ce que j'avais d'abord considéré comme les grand narrative de Smith est Keynes ne serait donc finalement que des "big little stories", écrites sans mauvaise foi ou but idéologique, simplement dans le but d'apporter des solutions adaptées aux problèmes précis de leur époque. Le risque, qui semble inévitable, est que ces propositions soient détournées en des vérités générales universelles et intemporelles, et soient utilisées comme des grand narrative idéologiques et peu soucieuses de l'efficacité de leurs mesures, pourvu que les moyens employés respectent les textes sacrés du Parti.

Economics is a science of thinking in terms of models joined to the art of choosing models which are relevant to the contemporary world, écrivait Keynes, qui aurait souhaité que les économistes soient considérés comme des dentistes, praticiens techniques et compétents. Le dentiste utilise la roulette, la fraise et le bistouri; aucun n'est voué à l'usage unique du Couteau. Mais il existe de tels praticiens en économie politique.