La controverse concerne un des événements économiques les plus discutés du vingtième siècle : la grande dépression. Passons vite sur les détails. Si vous êtes issu d’un cursus ES dans un lycée français, vous connaissez l’histoire : à la fin des années 20, le marché livré à lui-même montre sa grande inefficacité,causant une crise économique majeure. Dans les années qui suivent, Franklin Roosevelt met en œuvre le New Deal, un programme hautement interventionniste, qui permet la relance de l’économie, démontrant ainsi les bienfaits de l’économie administrée.

Cette version, sans doute la plus populaire, n’est pas la seule. En particulier, Milton Friedman a défendu une thèse qui, sans être opposée à tous égards à la version keynésienne énoncée ci-dessus, est nettement moins étatiste : selon lui, l’ampleur de la crise est imputable à la Federal Reserve (la banque centrale américaine), dont le rôle est d’ajuster la masse monétaire aux besoins de l’économie, ce qu’elle n’a pas fait, au contraire, puisque la monnaie en circulation a diminué lors de la crise, alors que la situation exigeait plutôt une augmentation. Friedman approuvait le volet monétaire du New Deal, ainsi que certaines mesures répondant à l’urgence sociale, mais en contestait le volet « économie administrée ».

Le but de ce billet n’est pas de plonger les deux pieds en avant dans ce long débat. Mais il faut savoir que la polémique n’est pas close, puisqu’un certain nombre de recherches récentes vont même jusqu’à accuser Franklin Roosevelt d’avoir… prolongé la crise au lieu d’aider à en sortir (voir par exemple cet article).

Là dessus, George Will, un éditorialiste du Washigton Post, écrit un article dénonçant le projet d’augmentation du salaire minimum aux Etats unis, et qui commence ainsi (c’est moi qui souligne) :

« A federal minimum wage is an idea whose time came in 1938, when public confidence in markets was at a nadir and the federal government's confidence in itself was at an apogee. This, in spite of the fact that with 19 percent unemployment and the economy contracting by 6.2 percent in 1938, the New Deal's frenetic attempts had failed to end, and perhaps had prolonged, the Depression. »

Ce passage déclanche la colère de Daniel Gross (repris par Brad Delong) qui réplique (je souligne encore) :

« One would be very hard-pressed to find a serious professional historian--I mean a serious historian, not a think-tank wanker, not an economist, not a journalist--who believes that the New Deal prolonged the Depression. »

Le blog de The Economist répond, en invitant ses lecteurs à se demander ce qu’ils penseraient de la même phrase transposée de la manière suivante :

« The argument that King Henry VIII died of syphillis is likewise a canard.  One would be very hard-pressed to find a serious professional historian--I mean a serious historican, not a public health wanker, not a doctor, not a journalist--who believes that syphillis killed the king. »

Cette réponse me conviens tout à fait. Mais elle laisse une question en suspens : d’où vient donc cette réputation qu’ont les économistes d’être hermétiques aux faits, et de n’être capables que de s’adonner à d’interminables spéculations théoriques sur des mondes hypothétiques et remplis d’équations improbables ? Comment puisse être au point qu’on considère comme saugrenu qu’un économiste puisse avoir quoi que ce soit d’intéressant à raconter sur un événement historique aussi radicalement lié à l’économie que la grande dépression ?

Je vois trois éléments de réponse :

Premier élément : il y a peut être une part de vérité là-dedans, en tout cas de la part de certains économistes. Pourquoi le nier ? Construire des modèles mathématiques a tout d’un jeu, et les addictions aux jeux ne sont pas les plus douces. Si l’on devait recenser l’ensemble des modèles théoriques bâtis par les économistes depuis 50 ans, et évaluer le pourcentage de ces modèles qui constituent une véritable avancée économique, on en conclurait sans doute à une hypertrophie de la spéculation théorique. A contrario, l’opération ingrate consistant à prendre tel qu’il est un modèle fait par un autre, et à partir en quête de données pour tester sa pertinence et mesurer l’ampleur des effets qu’il prédit est sans doute sous-évaluée par la profession. Il peut résulter d’un tel biais que les économistes passent pour des individus peu soucieux de confronter leurs théories aux faits (ce qui est tout à fait faux, au contraire, l’arsenal statistique de l’économiste moderne est même assez impressionnant), et donc peu fiables dès qu’il s’agit d’analyser ce qu’il se passe vraiment. Mais il n’y a sans doute pas que cela.

Deuxième élément : la pénibilité de l’apprentissage de l’économie. Je m’explique. Quel économiste n’en a pas fait l’expérience, quel enseignant ne l’a pas observé chez ses étudiants ? Le passage de l’état de bachelier qui s’intéresse aux grandes questions économiques à l’état de diplômé d’économie contient des phases extrêmement pénibles intellectuellement. Et c’est normal. Un bachelier maîtrise rarement l’outil mathématique des économistes. Il n’est pas habitué à la rigueur qui conduit à expliciter les hypothèses sur lesquelles se fonde un raisonnement. Et il a souvent du mal à admettre les conclusions parfois contre intuitives sur lesquelles débouchent ces raisonnements. Imaginez la scène : un jeune de 18 ans, lisant souvent le Monde et ses pages économiques, écoutant la radio, le journal télévisé, et de ce fait ayant des tas d’idées sur les grandes questions économiques, se retrouve à devoir apprendre la méthode des multiplicateurs de Khun et Tucker, afin de pouvoir comprendre un modèle dont les hypothèses de base sont « soit un monde à 2 pays, habités par 1 habitant vivant indéfiniment chacun, et produisant 2 biens », et dont la conclusion est : la mondialisation profite à tous les pays. On demande à ce jeune d’acquérir une technique mathématique rébarbative, pour comprendre un modèle qui lui semble surréaliste, et qui va à l’encontre de ce qu’il entend proférer tous les jours par des gens biens sous tous rapports. Il y a plusieurs réactions possibles à cela : certains s’y font vite, comprenant l’intérêt de la manoeuvre. D’autres sont suffisamment bûcheurs pour se faire une raison et s’en sortir en faisant ce qui leur est demandé, sans trop chercher à comprendre. D’autres abandonnent. Enfin, nombreux sont ceux qui réagissent en tentant de convertir leur déception en critique construite de la discipline économique. Comme ils n’ont guère de peine à trouver des pamphlets, voire des manuels, qui enrobent d’érudition (ou de quelque chose qui s’y apparente) des critiques de l’économie aux fondements souvent bien légers, ils ne tardent pas à entrer dans les rangs de ceux qui critiquent violemment ce qu’ils n’ont pas pris le temps de comprendre. Ainsi, je ne serais pas surpris d’apprendre que, derrière ceux qui considèrent les économistes comme les personnes les moins aptes à comprendre les faits économiques, se cachent un bon nombre de gens qui se sont essayés à l’économie, et, suite à quelques blocages, ont préféré endosser la posture valorisante de l’intellectuel subtil qui critique les dogmes de pseudo-savants prétentieux plutôt que d’avoir l’humilité d’accepter un effort.

Troisième élément, enfin, et sans doute le plus important : c’est une idée reçu fort répandue que de considérer que les faits parlent d’eux même, rendant superflu tout effort de théorisation. Et c’est là que le bât blesse. Car s’il y a une chose que les faits ne peuvent pas faire, c’est bien parler d’eux même.

Logiquement, ce que les faits peuvent faire, c’est établir des corrélations. Par exemple, les variables A et B ont tendance à varier dans le même sens. Imaginons que B soit quelque chose de bien (comme le revenu par habitant, l’espérance de vie, l’idh, que sais-je encore), et que A soit une variable sur laquelle on pense pouvoir avoir une influence. Il peut être tentant de conclure de la corrélation entre A et B qu’il est souhaitable d’agir sur A afin d’augmenter B.

Pourtant, les faits, en soi, ne permettent pas de dire que c’est une bonne idée. De manière plus ou moins explicite, il existe, derrière cette interprétation des faits, un modèle qui est le suivant :

A =>(+) B

(lire : A a une influence positive sur B)

Si ce modèle était le seul compatible avec les faits, alors, en effet, on pourrait se passer de tout effort théorique, et les faits parleraient d’eux même. Mais ça n’est pas le cas. La corrélation entre A et B peut également résulter d’autres jeux d’influence. Le plus évident est :

B =>(+) A

C’est peut-être B qui a une influence sur A. Prenons le cas de l’impact de l’éducation sur le revenu par habitant. Il est clair que ces deux variables sont corrélées. Pourtant, est-il évident que l’éducation a une influence positive sur le revenu ? C’est probable, mais il est également vrai que les pays riches peuvent se payer un niveau d’éducation élevé, quelle que soit l’influence de cette éducation sur le revenu des habitants.

Autre cas de figure possible :

C =>(+/-) A

C =>(+/-) B

Les deux variables peuvent être influencées de la même manière par une troisième variable, tout en étant indépendantes entre elles. Puisqu’on est dans l’éducation, restons-y, mais au niveau individuel, cette fois. Il est notoire que les individus qui ont fait le plus d’études réalisent de meilleures performances sur le marché du travail (moins de chômage, meilleure rémunération). L’erreur, fréquemment commise par les dirigeants, consiste à croire que les faits parlent d’eux même, et que cette corrélation est la preuve que l’éducation fait baisser le chômage des jeunes. Hélas, c’est faire l’impasse sur cette troisième variable, qui se trouve être, disons, l’intelligence (ou le talent intrinsèque). C’est l’intelligence qui fait qu’on réussi des études, c’est l’intelligence qui fait qu’on est recherchés par les entreprises. Ce qui ne veut pas forcément dire que ce sont les études qui rendent intelligent. Faire faire de longues études à tous les jeunes pour réduire le chômage n’est donc pas forcément une réponse adaptée, même si elle semble dictée par les faits.

Il peut y avoir encore plus perfide. Par exemple, prenez :

A =>(-) B

B =>(+) A

Les deux variables peuvent s’influencer chacune, mais pas dans le même sens. Par exemple, dans une économie keynésienne (type ISLM) les taux d’intérêts élevés entraînent une faible activité économique. La relation est donc négative (pour les amateurs, c’est le sens de la courbe IS). En revanche, une activité économique élevée crée une pression à la hausse sur le taux d’intérêt (c’est la courbe LM). Eventuellement, si l’un de ces effets est plus fort que l’autre, il l’emportera dans la corrélation statistique. Pourtant, il convient de ne surtout pas se tromper de théorie pour interpréter les faits. Le Japon, pendant les année 90, a connu une très faible croissance, et de faibles taux d’intérêt. La logique, naturellement, était que la faible activité contraignait la banque centrale à pratiquer de faibles taux. Pourtant, imaginez qu’on ait fait la mauvaise interprétation : pendant 10 ans, le Japon a eu des taux faible, et une croissance faible. Pour avoir une croissance vigoureuse, il faut donc des taux d’intérêt élevés. Hum… souhaitons que Jean-Claude Trichet n’en arrive pas à de telles conclusions. Il existe une variante : les gens qui ne consomment pas de médicament sont en bonne santé. Si vous êtes malade, cesser de consommer des médicaments, vous guérirez sans doute (Hey ! Don’t do this at home !).

Dans le cas des évènements historiques, les choses se compliquent encore, car l’histoire ne se répète pas, en tout cas pas souvent et jamais à l’identique. Dans ces conditions, on ne peut parler de corrélation au sens statistique du terme. Simplement, des choses se produisent simultanément. Il faut donc introduire un nouveau cas de figure aux précédents : A et B peuvent être en fait complètement indépendants, et, par hasard, se produire en même temps. Par exemple, le New Deal et la reprise économique se sont produits en même temps, mais cela ne suffit pas en soi pour dire que le New Deal a permis cette reprise. Notez bien que mon but ici n’est pas de me prononcer sur cette question, mais juste d’insister sur la nécessité d’avoir un modèle pour comprendre ce qui s’est passé. Une partie du métier des historiens consiste à établir des faits. Une autre consiste à les interpréter. A ce titre, il leur est nécessaire d’avoir des modèles théoriques à confronter aux faits qu’ils établissent. Et le mieux qu’ils aient à faire est sans doute de s’intéresser aux modèles produits par les spécialistes de science sociales qui ont des compétences dans le domaine qu’ils étudient. Et donc les économistes dans le cas de la grande dépression.

Dans le fond, tout ce que je viens de dire est assez trivial. Il pourrait être pertinent de se demander pourquoi, malgré cela, l’idée que les faits parlent d’eux même est si répandue. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que la réponse tient au fait qu’on peut avoir tendance à intérioriser certains modèles théoriques, au point de ne plus se rendre compte qu’ils ne sont que des possibilités parmi d’autres, si bien qu’ils orientent nos observations des faits de manière insidieuse. Si ces faits corroborent ces modèles intériorisés, alors on en conclura spontanément qu’ils parlent d’eux même. C’est ainsi que les gens qui ont intériorisé le modèle selon lequel l’immigration provoque de la violence ne manqueront pas de voir dans les émeutes de décembre 2005 des faits qui parlent d’eux même. Inversement, ceux qui ont intériorisé le modèle selon lequel les inégalités sociales provoquent de la violence considéreront que les mêmes faits parlent d’eux même, mais pas pour dire la même chose.