Rawls et le rapport Stern
Par Andrea Bonappeti le lundi 8 janvier 2007, 14:29 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Le philosophe américain John Rawls, dont VilCoyote a déjà parlé ici récemment, considérait comme juste une société dans laquelle le bien-être des plus démunis était maximisé. C’est ce qu’on appelle le principe du maxi-min en théorie des jeux. Comme beaucoup d’hommes politiques se réclament de la philosophie rawlsienne (même Alain madelin !), je propose aux lecteurs d’optimum le petit test suivant.
Le graphique ci-dessous représente deux états du monde, l’un résultant de la mise en œuvre de la politique A, l’autre de la politique B. Laquelle préférez-vous ?
Si vous avez répondu « la politique A », alors vous êtes rawlsien : il vous semble juste de diminuer les revenus du riche pour augmenter ceux du pauvre, même si c’est au détriment de la somme de leurs revenus. Sachez que si c’est le cas, alors vous devez être hostile aux conclusions du fameux rapport Stern sur le réchauffement climatique. Le graphique suivant, sur lequel j’ai calqué le précédant, en est extrait :
Comme vous le voyez, les pauvres sont en fait les générations actuelles, les riches les générations futures. La politique A, que vous avez choisie si vous êtes rawlsien, consiste à ne rien faire pour altérer le réchauffement climatique. La politique B, quant à elle, est celle préconisée par Stern. L’explication est simple : l’action forte préconisée par Stern a pour effet de diminuer nos revenus actuels, afin de préserver la croissance à long terme, laquelle serait compromise par le changement climatique. Sans surprise, cette politique nous est défavorable, et favorable à nos descendants. Or, personne, et même pas Stern comme l’illustre ce graphique, ne pense que nos descendants seront plus pauvres que nous. Donc, en bon rawlsiens, vous devriez privilégier les générations présentes.
Ceci dit, rassurez-vous, si votre conscience écologiste est heurtée par ce message, rien ne vous interdit d’être utilitariste…


Commentaires
C'est une perspective interessante.. Une difference assez importante avec le contexte rawlsien, cependant, est que les differentes generations impliquees, pour l'essentiel, ne cohabiteront pas, donc il est un peu difficile de parler d'inegalite et de bien-etre social. Le voile d'ignorance devient un truc du genre, imaginer qu'on ignore a priori si l'on va naitre au debut du 21e siecle ou au milieu du 23e siecle. C'est vrai que je me sens un peu plus utilitariste dans ce contexte que dans le contexte habituel d'une societe prise a un instant donne, mais je ne saurais expliquer exactement pourquoi.. Peut-etre que l'inegalite devient moins "odieuse" moralement, puisqu'elle se definit relativement a des individus qui vivront a d'autres epoques?
Il y a quand-même une bonne dose de mauvaise foi dans cet argument : Rawls parle de "voile d'ignorance", mais ne suggère jamais que son optimum s'applique tel quel aux inégalités intertemporelles.
Une solution rawlsienne est possible ; tout se joue autour du taux de discompte implicite du bien-être des générations futures (des gens qui n'existent pas et qui ne peuvent pas influencer les décisions d'aujourd'hui). Au lieu d'optimiser un maximin aujourd'hui, il faudrait optimiser l'intégrale d'une fonction maximin du temps (allant jusqu'à l'infini).
Kimon : C’est à vérifier, mais si ma mémoire est bonne, la période où l’on vit faisait bien partie des éléments que l’on ignore derrière le voile d’ignorance chez Rawls (je crois me rappeler qu’il évoque des questions d’investissements). Et d’ailleurs, si j’ignore mon revenu, mon sexe, mes opinions, mon appartenance à une minorité ethnique ou religieuse, etc., pourquoi n’ignorerai-je pas également mon époque ?
La solution que vous préconisez vous fait retomber sur une approche utilitariste du réchauffement climatique (ce qui est très bien :-)), sauf à considérer que la distribution de la richesse à un point donné du temps ait un impact significatif sur les émissions polluantes.
Tim : je pense que si on accepte de ne pas être rawlsien sur cette question, c'est que, de ce point de vue là, les pauvres c'est nous. C'est donc moins choquant de ne pas nous défendre.
La solidarité intergénérationnelle, c'est impossible à prendre en compte dans une théorie de la justice sociale. Je crois que Rawls lui même en convenait. La vraie question, c'est de savoir si un taux d'escompte de zéro est valide, comme c'est le cas dans le rapport stern. Il paraît que ça discute très dur là dessus dans les couloirs de la réunion de l'AEA à Chicago en ce moment...
Je me demande dans quelle mesure la question du réchauffement climatique ne se pose pas en de tous autres termes.
Par exemple, ceux qui consistent à savoir pour chacun de nous :
1) Sur quelle point de la courbe chacun de nous est en vie ou mort
2) Si chacun de nous fait partie des "riches" ou des "pauvres" sur chaque point de la courbe
Par exemple, peu m'importe l'avenir si moi et mes enfants y crevont de faim.
Par ailleurs, nul n'ignore que le réchauffement climatique dépend, pour l'essentiel, de la population. Rationellement, on sait que moins on sera de fous, plus on aura de chance d'avoir du riz et pas du pop-corn.
Pour les mêmes raisons, qui pariera sur l'avenir s'il est convaincu que lui ou ses descendants n'ont pas à peu près la même chance que "les autres" de profiter des bienfaits futurs ?
"Une difference assez importante avec le contexte rawlsien, cependant, est que les differentes generations impliquees, pour l'essentiel, ne cohabiteront pas, donc il est un peu difficile de parler d'inegalite et de bien-etre social."
Tout simplement parce ce qui rend la justice sociale si populaire, ce n'est pas la générosité de ceux qui donnent, mais l'égoïsme de ceux qui veulent recevoir. Ces derniers étant toujours plus nombreux que les premiers par surestimation des faibles probabilités ( moi-aussi je peux me retrouver à larue:http://www.liberation.fr/actualite/...). Les "défenseurs des plus démunis" cesseront d'être élus quand les gens ne joueront plus au Loto. Or, à la fois par instinct et éducation, l'interêt personnel est vu comme aussi important que celui nos descendant et nos enfants, qui partagent nos gènes. Donc les générations futures, ce ne sont pas "les autres" ,que l'on peut ranconner à souhait, mais nos propres gènes qu'il convient de défendre.
Sans compter qu'en matière de réchauffement climatique, la latitude du lieu de vie créé une inégalité : selon le consensus actuel et pour ce qu'il peut valoir, un réchauffement global de 3°, c'est +0.5° à l'équateur et +12° aux pôles, éventuels bouleversements des courants marins mis à part.
Comment espérer parler de solidarité globale dans ce contexte ?
Je pense qu'il faut prendre des mesures jusqu'à la limite de diminution du revenu des générations présentes ! Blog très intéressant !
http://egocognito.over-blog.com/