Quelques idées sur le marché locatif (I)
Par Elessar le jeudi 4 janvier 2007, 15:20 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Les juristes de lieu-commun se sont déjà exprimés ici, ici et ici. Pour faire très court (en bloglangue : un shorter) : « Le droit au logement opposable, juridiquement, c’est n’importe quoi et en pratique, ce sera du pipeau ». Vous trouverez un résumé moins short chez Versac.
Que rajouter ? De l’analyse économique, pardi ! Surtout qu’éconoclaste est en vacances et qu’il n’y a rien à la télé.
Il y a économiquement trois éléments d’importance pour comprendre le marché locatif privé:
- les coûts de recherche (d’un appartement adéquat pour un locataire, d’un locataire adéquat pour un bailleur) et de transition, qui font dévier le marché locatif d’un marché pur et parfait tel qu’on le modélise en L1 ;
- les externalités positives qu’il peut y avoir à ne pas expulser tout de suite un locataire défaillant, qui font que l’équilibre issu d’un marché libre pourrait bien ne pas être Pareto optimal (pour les amateurs d’équilibre général : pas de 1er théorème du bien-être) ;
- un législateur qui n’a rien compris aux principes de base qui régissent le comportement de l’homo economicus, qui ne connaît pas les résultats de la science économique, et qui donc fait n’importe quoi en croyant bien faire, tant en matière de lois que d’imposition.
Je commencerai par les baux de location.
L’idée importante du premier point est que s’il coûte cher, en temps de recherche et en frais de déménagement, de changer d’appartement, votre bailleur peut, si le contrat ne prévoit rien, augmenter votre loyer au-delà du prix du marché. Plus précisément, s’il augmente votre loyer à la hauteur du prix du marché plus un peu moins que le prix d’un déménagement, vous n’avez pas intérêt à déménager. Donc, en un certain sens, vous vous faites avoir, puisque si vous n’étiez pas bloqué, vous pourriez louer ailleurs au prix du marché. Techniquement, ça s’appelle un “hold-up”.
Le législateur a cru bon d’agir en imposant de façon assez drastique la forme que peut (ou plutôt : doit) prendre le contrat de location d’un logement non meublé, y compris les augmentations de loyer. La plupart des articles d’un tel contrat sont d’ordre public, càd qu’on ne peut y déroger, les deux parties fussent-elles d’accord pour le faire. Et récemment (loi SRU), beaucoup des conditions de la loi de 1989 s’appliquent également à la location d’un appartement meublé.
Là, l’économiste se pose des questions. Etait-ce bien nécessaire ? On pourrait très bien fixer avant la signature du bail les conditions d’augmentation, de préavis, de renouvellement etc. Tant que vous n’avez pas déménagé, le problème de hold-up ne se pose pas et vous avez toute la liberté de ne pas signer le bail s’il ne vous plait pas. Il faudra vous méfier un peu, mais rien ne vous empêche de décider à l’avance sur l’index à utiliser pour les augmentations futures du loyer, les conditions de préavis, etc.
Surtout que le contrat de location imposé par la loi a un coût. Pourquoi imposer d’office des conditions qui pourraient n’arranger aucune des deux parties ? Il y a là un clair manque à gagner. Vous, bailleur, êtes prêt à baisser votre loyer en échange d’un contrat ferme (pas de résiliation possible avant le terme pour le locataire) ? Pas possible, même si je suis sur qu’on pourrait trouver des locataires intéressés. Vous voulez mettre en location votre appartement pour moins de trois ans (ou un an en meublé) ? Sauf conditions particulières pas évidentes, pas possible encore une fois. Une des raisons pour lesquelles le marché locatif est tendu est sûrement le manque de flexibilité (mot tabou) des baux.
« Oui, mais, si on laisse les contrats libres, les locataires vont se faire avoir et, en position de faiblesse, signer n’importe quoi. Pour les bailleurs, ce sera la liberté du renard dans le poulailler» me retorquera-t-on. Faut voir, et se méfier des raisonnements en équilibre partiel. Si mettre un appartement en location devient plus intéressant, il y aura plus de bailleurs. Il y aura donc compétition entre les bailleurs pour avoir les « bons » locataires. Si vous avez un bon dossier, rien ne dit que vous ne serez pas en position de force pour imposer les mêmes conditions que la loi 1989, voire de meilleures, ou d’autres non prévues par la loi mais qui vous arrangent. Et ce n’est pas un raisonnement purement théorique. Je l’ai vécu en personne aux Etats-Unis, où, ayant un bon dossier dans une petite ville, je négociais mes baux de location (qui sont plus ou moins libre) sans me sentir en position de faiblesse, et tous les appartements que j’ai loué étaient salubres.
Si vous n’avez pas un bon dossier, ça sera probablement moins rose. Une libéralisation des baux amènera sans doute une segmentation du marché locatif. Les bons appartements pour les bons locataires, les moins bons apparts pour les autres. Mais il ne faut pas idéaliser la situation présente. Certes, les personnes en position de faiblesse sont protégés par la loi 1989 mais, dans l’état actuel du marché locatif, ces personnes n’ont aucune chance de louer de toute façon, les prix sont trop haut. La loi de 1989 leur fait une belle jambe. Le législateur a décidé de négocier collectivement au nom des locataires, en imposant des conditions de bail très avantageuses. Il a oublié la réaction possible des bailleurs : vendre ou augmenter les loyers pour compenser la non-flexibilité des baux. Un peu comme si le législateur imposait que seules des voitures répondant aux critères de qualité et de sécurité de Mercedes pourraient être vendue en France, en croyant que ceux qui roulent en Twingo auront maintenant une Mercedes. Evidemment, non, car les prix augmenteront aussi, et si vous ne pouviez que vous payer une Twingo, vous roulerez à vélo. Le marché locatif s’est donc restreint pour ne servir que la demande solvable. Tout rapport avec un certain phénomène appelé chômage est bien entendu fortuit :-)
Il y a donc une catégorie de locataires potentiels, les plus faibles, qui ne trouveront jamais dans le privé, faute de pouvoir se le payer. Pour elles, c’est le logement social, ou le « mal-logement ». Pas dit qu’une famille nombreuse logée dans une caravane ou dans un F2 parce qu’il n’y pas de place dans les HLM du coin n’y gagnerait pas à signer un bail un peu moins favorable que la loi 1989 pour se loger dans le privé. D’ailleurs, à en croire les reportages à la télé sur les « hôtels long séjour » peu ragoûtants, elles le font.
« Oui, mais c’est scandaleux, ces conditions de logement. Faut faire une loi. » C’est scandaleux, en effet. Mais une loi n’y changera rien, on vient de le voir, c’est un problème économique, pas tout le monde ne peut se payer un logement décent avec un bail décent. Imposer par la loi des logements-Mercedes à tout le monde sans solvabiliser les pauvres ni leur offrir une option de rechange, ça ne coûte pas cher, ça peut rapporter gros aux élections, mais ça ne sert à rien. Si vous voulez que les pauvres se logent dans un logement au-dessus de leurs moyens - ce qui, opinion personnelle, est un but tout à fait louable ( ;-) ! ) - il faut le leur payer ! Donc, voter pour un gouvernement qui soit prêt à lever les impôts nécessaires, qui soit prêt à imposer un gestion intelligente, non corrompue et à long terme du parc HLM, à y imposer l’ordre pour que ce soit vivable, à en construire plus, etc. Et, amha, c’est bien là que le bât blesse…
LSR
PS : Dans cette note, j’ai voulu me concentrer sur les baux, mais il y a beaucoup d’autres éléments intéressants, comme annoncé dans l’introduction, et que (modestement) j’essaierai de couvrir dans de futures notes. Il y a la protection dont bénéficient les locataires défaillants, évidemment, mais aussi la question à qui profitent les aides (pas à qui on croit, c’est une sombre histoire d’élasticité) et qui paye réellement les multiples impôts qui frappent le nanti propriétaire-bailleur (bis repetitas, pas qui on croit, c’est encore une sombre histoire d’élasticité). Donc, à suivre !


Commentaires
Je me pose peut-être une question remarquablement stupide, mais n'existe-t-il donc aucun modèle à peu près opérationnel du marché de l'immobilier locatif ? Le problème ne semble pas, de prime abord, particulièrement rétif à la modélisation ?
Ce que j'essaie de faire, modestement, c'est précisemment de montrer qu'avec les outils usuels de l'analyse économique (optimisation, offre-demande, incitations, comportement face au risque etc.), on explique très bien ce qui se passe sur le marché locatif. Les problèmes viennent surtout d'un legislateur qui a décidé d'ignorer ces outils et de voter des lois en prenant ses désirs pour des réalités.
LSR
PS: comme vous le voyez, j'inaugure une nouvelle méthode de réponse aux commentaires, piquée chez Eolas. On va voir ce que ça donne ...
@optimum: Votre post est très intéressant. Il y a un point sur lequel je ne partage pas votre avis. Il me semble que si on veut aider les gens pauvres à mieux se loger, il est préférable de leur donner de l'argent pour payer leur loyer plutôt que de construire des HLM. L'avantage du subventionnement des loyers par rapport à la création de HLM est que cela réduit le risque de création de "ghetto" et supprime les problèmes de gestion du parc HLM sans causer, à me semble-t-il, de problèmes sérieux de mise oeuvre.
Merci ! Je vois également certains avantages immédiats aux aides, en premier lieu des prix (i.e. loyers) de marché reflètant sans distorsion l'offre et la demande. Mais je suis sûr qu'il doit y avoir des désavantages auxquels je n'ai pas encore pensé. Déjà, je ne vois pas en quoi les aides éviteraient les ghettos (mais pas non plus en quoi la mixité sociale serait souhaitable, d'ailleurs, tant que les "ghettos" sont vivables et disposent des mêmes services publics qu'ailleurs). Et la privatisation du parc HLM me semble une chimère, peut-être intéressante d'un point de vue théorique mais complètement irréaliste politiquement.
LSR
Ce que vous dites est une évidence, sauf pour l'immense majorité des Français. Peut être faudrait il l'éclairer de quelques exemples étrangers et encore je ne suis pas sur que cela convaincrait beaucoup de gens.
Il y a confrontation entre deux logiques tres différentes et je ne suis pas sur que la votre (allocation efficace de ressources rares par le biais d'un marché efficace s'il le faut complémenté par un effort collectif) soit la plus populaire. Le résultat d'une telle approche sera, de facon évidente, un marché a multiple vitesse, les endroits les plus recherchés seront les plus chers, on ne pourra y construire des HLM ou autre logements sociaux, et vous allez confronter la notion de mixité sociale bille en tete. Je sais que cela est déjà le cas, mais dans notre monde virtuel les gens peuvent l'oublier, ou penser que c'est un épiphénomène qui passera avec une politique volontariste.
La plupart ne sont pas pres a confronter la réalité qu'il y a des pauvres des riches et des ni l'un ni l'autre, que le privilège des riches c'est d'avoir plus d'opportunité et de choix que les autres, et que l'alternative au marché s'appelle la pénurie et le copinage.
Ceci dit si quelqu'un pouvait m'expliquer pourquoi il y a autant de squatters et de SDF a Paris (relativement a Londres, Madrid, Bruxelles, Copenhague, etc.) je lui en serait reconnaissant. Est ce du a une instrumentalisation du phénomène ou a un problème structurel?
La proposition 10 de la convention UMP du 14/9/2007 sur le logement était de "rendre le droit au logement opposable par le développement de l’offre sur tous les maillons de la chaine du logement, avec une action forte sur l’hébergement d’urgence et le logement d’insertion." ce qui m'incite à penser que l'esprit des rédacteurs de cette proposition était plutôt d'agir économiquement que juridiquement :
http://www.conventions-ump.org/Loge...
Woah, j'ai droit à mon stagiaire UMP à moi ! (lien par Ceteris Paribus).Bon, si l'esprit de l'UMP est d'agir économiquement, c'est quoi ce baratin sur le droit au logement opposable, dont les juristes s'accordent pour dire que c'est du vent ?
LSR
Pour LB: La réforme au début des années 70 de l'aide au logement a consisté à passer de l'aide à la pierre (des crédits à 1% sur 30 ans aux sociétés d'HLM, quand l'inflation était à 10% et plus) à l'aide aux personnes (somme en fonction des revenus) Ce n'est surement pas la seule raison de la baisse de la construction qui a suivi (et qe l'on paye aujourd'hui) mais cela y a contribué! Pour ce qui est du ghetto, on a tiré les leçons du passé en ne faisant plus de grosses opérations dans des secteurs coupés de tiout qui plus est La liberté de logement fabrique des ghettos pour riche à Neuilly ou ailleurs!
Bravo pour ce billet (même je ne suis pas forcément d'accord sur tout) mais encouragements pour continuer !
Exemple typique de rigidité aberrante : une SARL ne peut (ou ne pouvait à l'époque où j'ai eu à le faire) louer qu'en bail commercial 3-6-9, même si le local qu'elle loue est un logement banal sans vocation commerciale (sans accueil de public).
Si tu n'es "pas forcément d'accord sur tout", quel meilleur endroit d'en discuter que ce (ou ton) blog ?
Merci pour les encouragements !
LSR
Tout à fait d'accord avec LB qu'il faut supprimer les HLM et seulement verser une aide.
On saura ainsi qui est aidé, de combien et on pourra plus facilement vérifier qu'il n'y a pas d'abus.
Quelques liens sur le sujet :
http://www.senat.fr/rap/r03-022/r03...
http://www.acanthe.ch/fr/indicators...
http://www.iut.nu/EU%20sammanfattni...
http://www.anil.org/servlet/anil.do...
http://www.bulle-immobiliere.org/fr...
http://www.agoravox.fr/article.php3...
J'ai aussi l'impression qu'au UK il y avait une pénalité (taxe) au logement vacant qui a l'air plus sévère qu'en France, mais je n'ai pas trouvé de données chiffrées.
J'ai un peu l'impression que la France croule sous les vieux logements vides à la campagne appartenant à des vieux. Je me demande si les taux de mutation dans l'immobilier à la vente ne jouent pas aussi dans le secteur locatif.
Tout ça étant plutot étranger a la protection du locataire à mon avis.
Pour ceux qui ont un agrégateur: j'ai répondu à certains commentaires en italique (Eolas style).
LSR
[Réponse à LSR] : Hé bien, je pense que la proposition UMP est le résultat de la réflexion (cadrée, bien entendu) de l'UMP et ce qu'en fait Jacques Chirac est... ce que comprend Jacques Chirac des propositions des militants du parti qu'il a créé pour le soutenir. Maintenant, je métonnerai toujours (sans doute parce que ma compréhension de ces sujets reste fatalement limitée) d'entendre un jour de grands louages sur des méthodes la taxe Pigou ou le rôle de l'état comme chargé de fixer et faire respecter les règles du marché d'un côté, et entendre s'interroger le lendemain sur les raisons pour lesquelles l'état fixe des objectifs sociaux sans nécessairement commencer par retirer aux forces du marché les moyens d'agir en anticipation de cette obligation que l'état se créé.
Et je resterais infiniment reconnaissant à ceux économistes qui prendront un peu de temps pour m'expliquer où se nicheraient les éventuelles contradictions.