MP3 et transports en commun
Par VilCoyote le vendredi 22 décembre 2006, 15:37 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Quoi qu'en disent les rats de la Sacem, MPAA et autres joyeux lobbies,
télécharger un MP3 et voler un CD à la Keufna, ce n'est pas pareil, comme
l'ont expliqué les Rouges d'Econoclastes : le vendeur de
CD a toujours son bien après qu'on ait téléchargé le MP3 - mais ma satisfaction
s'en trouve améliorée, puisque je peux écouter le dernier single de Ilona.
Pourquoi diable interdire une pratique qui permet d'améliorer mon bien-être
sans dégrader celui du producteur ?
Pour rentrer chez moi l'autre jour, j'avais le choix entre marcher 20mns ou
payer 1,10€ de ticket de bus pour rentrer en 7mns. 1,10€!? Pas moyen que je
prenne le bus à ce prix-là pour faire 2kms. Je pars donc à pied. A ce moment
passe le bus... vide. Quel rapport avec le MP3 ? J'étais résolu à rentrer
chez moi à pied, le bus n'avait donc aucun gain à attendre de moi. Si j'avais
pris le bus sans payer, il n'aurait rien PERDU, je n'aurais rien VOLE. Je
n'aurais empêché personne de payer pour prendre le bus (le transport en public
est un bien non-rival jusqu'à l'occupation de l'avant-dernière place).
Si un contrôleur était alors monté, j'aurais été verbalisé (le téléchargeur de
MP3 aussi) alors que mon action ne faisait qu'augmenter mon bien-être sans
déteriorer celui de personne. Mais la Pareto-efficience n'étant sans doute pas
la préoccupation majeure de la compagnie de bus, et le contrôleur étant
probablement peu réceptif à cette justification de ma présence à bord sans
ticket, je dus me résoudre à finir mon trajet à pied. Et le bus à finir le sien
à vide. On est bien avancés.


Commentaires
tsk tsk tsk. Le coût marginal de votre montée dans le bus n'est pas égal à zéro pour diverses raisons. La première est le surcoût en carburant que votre présence implique (très faible j'en conviens). La seconde est le fait que vous reproduisez le problème du voyageur de Calais : une tarification au coût marginal sur le moment serait rentable, mais une politique systématique de tarification de ce style pose des problèmes d'incitations.
Surtout vous oubliez le problème de l'asymétrie d'information. Pour le chauffeur un passager dans un bus vide représente un risque, en l'absence de pression des autres passagers l'empêchant de mal agir (le chauffeur du bus ayant les mains prises). Risque que vous soyez un passager qui dégrade le bus, que vous l'agressiez pour lui piquer sa caisse, etc. Or le fait qu'un passager paie est un indicateur simple du faible niveau de ce risque. Il devrait pour compenser cela vous étudier pour décider ou non de vous prendre : ce temps de recherche d'information ne vaut pas les quelques centimes d'euro qu'il pourrait vous demander pour monter dans le bus.
Notez bien que par contre, pour les chauffeurs de limousine à New York, cela fonctionne : il est possible de négocier avec un chauffeur qui revient à vide avec son véhicule de vous ramener pour un tarif supérieur à celui d'un taxi, mais inférieur à celui d'une limousine officiellement louée. Parce que là, le gain compense le coût.
En fait, j'ai le droit de me servir gratuitement, sans payer, quand il s'agit d'un objet/service (physique, électronique ou même plus éthéré que ça (jouer une pièce d'un auteur vivant, il faut payer aussi !)) qui n'a qu'un coût de fabrication fixe, c'est ça ? Les couts fixes étant déjà payés, personne n'y perd.
Pour pousser plus loin le raisonnement, je peux même voler une voiture neuve chez Renault en laissant sur place, en liquide, le coût marginal (en supposant que je le connaisse) de fabrication d'une voiture supplémentaire sans que tu n'y vois d'objection. Car la aussi, Renault "n'y perd rien".
Ce n'est pas que je suis en désaccord avec ton post, mais je ne m'y retrouve pas en tant qu'économiste. Il faut bien trouver un moyen pour permettre aux entrepreneurs de récuperer leurs coûts fixes et leurs investissements initiaux, alors on fait quoi ?
De plus, sachant qu'àmha les droits de propriété sont une création artificielle du droit et non "naturels" (aïe, je vais me faire allumer !), qu'ils s'agissent d'objets/services physiques ou non, et que, très heuristiquement, on peut définir "vol" comme le non respect du droit de propriété (je ne suis pas juriste pour un sous), en quoi voler un mp3 serait-il différent d'un autre vol ?
LSR
@Alex : rolala, c'est l'approche de Noël qui vous en fait vouloir comme ça à la chasteté des mouches ? ;-) Ok alors je modifie mes hypothèses : il y a 15 personnes dans le bus (de 50 places), quelqu'un d'autre voulait monter au même arrêt que moi. Le contrôle social des autres passagers (surtout le gros qui fait 2,10m là) me dissuade de faire le kéké. Quant au voyageur de Ch'Nord (je ne connaissais pas cette histoire), je ne vois pas bien la différence qu'elle présente avec le cas du MP3. Enfin ce sont deux occurences du passager clandestin. Je ne demande qu'à être éclairé ;-)
Le problème du voyageur de Calais est exactement celui que vous décrivez : soit un train sur le point de partir pour Calais, il y reste des places. Un voyageur monte sans billet et explique au contrôleur qu'il n'a rien à payer, sauf l'usure du siège, puisque sa présence ne coûte rien de plus. Le problème étant qu'adopter ce raisonnement conduirait beaucoup de passagers à se ruer dans les trains au dernier moment pour bénéficier de tarifs réduits. Une compagnie de transport a donc intérêt à pratiquer une politique de discrimination tarifaire conduisant les clients à payer leur disposition à payer maximale plutôt qu'une politique de prix au coût marginal. Il y a un point commun avec le téléchargement des MP3 : si les entreprises autorisent le téléchargement gratuit de façon trop voyante, elles auront des problèmes, même si objectivement le téléchargeur marginal ne leur coûte rien (voire même, leur rapporte en diffusant le morceau de musique). La bonne stratégie consiste là aussi à pratiquer la discrimination tarifaire en exerçant une menace sur les gens qui téléchargent.
Il y a toutefois une différence importante : dans le cas du téléchargement gratuit, il n'y a pas de limite, contrairement au transport pour lequel il y a rapidement un effet d'encombrement (lorsque le bus est plein). Cet encombrement rapide fait qu'un passager supplémentaire peut faire augmenter le coût moyen (imaginez qu'à un arrêt suivant, une horde de consommateurs de retour des galeries lafayette aient eu envie de monter dans ce bus : votre présence initialement "gratuite" devient alors un coût obligeant à faire circuler un autre bus). Alors que dans le cas du téléchargement de mp3 le coût moyen est continuellement décroissant. Il n'y a donc pas de coût social à diffuser le plus possible, contrairement au cas des moyens de transport.
Pourquoi diable interdire une pratique qui permet d'améliorer mon bien-être sans dégrader celui du producteur ?
Je suis peut-être ( sans doute), économiquement bas de plafond, mais si tout le monde télécharge la musique gratuitement, le producteur de musique va finir par voir son bien être légèrement se dégrader non? Moi, ce qui m'embête dans ce problème de téléchargement, c'est que c'est une pratique de goinfre et pas de gourmet. Dis autrement un reflet de la société d'addicts dans laquelle nous vivons. Les marchands n'ont finalement que ce qu'ils méritent. A dire, consommez sans limite, on les prend au mot : on consomme sans limite.
Deux question sur l'optimum de Paréto: 1. N'entre t-il pas en contradiction avec un utilitarisme à la Bentham ou Mill?
2. Pourquoi les microéconomistes ont-ils choisi ce critère de Paréto comme critère d'optimalité? Pourait-on envisager un autre critère? Et n'y a t-il pas des risques normatifs (dire qu'une politique éco doit répondre à ce critère) ?
Y -a quelqu'un? Joyeux Noël.
@Nico : Ce critère évite, d'après mes faibles, faibles connaissances en micro, d'avoir à estimer la quantité de bien-être gagnée ou perdue par chacun dans une opération afin de déterminer l'effet globalement positif ou négatif de cette opération. Si on prend 1000€ à Johnny pour me les donner, qui peut dire objectivement de façon certaine si le désagrément supporté par Johnny est plus ou moins grand que la satisfaction que je retire de ce gain, et donc si cette opération est globalement positive ? L'utilitarisme est censé fournir la réponse à cette question, par exemple en mesurant les réactions chimiques provoquées dans le cerveau, afin de quantifier "les plaisir et les peines", mais bon... ;-) Ceci dit l'optimum de Pareto n'est pas le seul, ni aveuglément adulé par tous les économistes. Les politiques économiques ne sont clairement pas paretiennes, à partir du moment où elles intègrent un système redistributif (sauf si on considère que le bien-être moral éprouvé par un individu qui paie ses impôts et prend plaisir à participer au bon fonctionnement de la société est supérieur au désagrément causé par la perte monétaire). Je m'aventure en terrain peu exploré depuis les quelques cours de licence, donc si je dis des conneries, flagellez-moi et corrigez-moi (ô Maître Delaigue, par exemple ;-) )
Les rouges d'Econoclaste parlent également du sophisme de composition, consistant à croire que "ce qui est vrai pour une partie d'un ensemble peut être transposé à l'ensemble". Ce qui est bon pour un passager clandestin ne l'est pas pour la société toute entière. Vous auriez pu multiplier les exemples avec toute une série de bien non exclusifs, mais considérez l'exemple suivant, en rapport avec votre précédent post. Johonny Halliday, après quelques années en Suisse, se rend au ministère des finances et tient le discours suivant "J'accepte de rentrer en France à condition d'être exonéré d'impôts directs. Vous y gagnez, car je paye ici ma TVA, mes taxes sur les tabacs et alcools et autres impôts indirects, j'y gagne, tout le monde est content. Si vous refusez, je retourne en Suisse et vous y perdez". Question : Johnny est-il un enfoiré, ou est-il un individu rationnel qui cherche à améliorer son bien-être sans dégrader celui de l'Etat français ? ;)
@Pierre : "Ce qui est bon pour un passager clandestin ne l'est pas pour la société toute entière". Ben oui, c'est la définition même de ce concept ;-)
"Johnny est-il un enfoiré, ou est-il un individu rationnel qui cherche à améliorer son bien-être sans dégrader celui de l'Etat français ?" La différence est qu'il a commencé par dégrader le "bien-être" de l'Etat, donc même s'il revient en payant moins, il y a un manque à gagner pour l'Etat. Ce sera juste une perte moins importante.
Il a certes dégradé le bien-être de l'Etat français, mais il a accru celui de l'Etat Suisse, et celui des producteurs qui fournissent les biens et services qu'il achète avec le fric qu'il économise en impôts. Donc dans votre logique c'est un chic type, il maximise son bien être sans réduire globalement celui des autres.
Pierre : d'un point de vue Paretien, à partir du moment où un changement entraîne une dégradation, aussi minime soit-elle, de la situation d'un agent, ce changement n'est pas souhaitable. Ca sent bon le dialogue de sourds, là ;-) :D
Econoclaste : Alors que dans le cas du téléchargement de mp3 le coût moyen est continuellement décroissant. Il n'y a donc pas de coût social à diffuser le plus possible, contrairement au cas des moyens de transport.
Médard : Euh, à partir d'un certain niveau de téléchargement, l'hébergeur peut décider que vous avez dépassé votre quota, vous demander de payer pour l'excédent, et toussa® ;-)
Un prof m'a raconté le coup du voyageur de Calais a une époque où on ne faisait pas de tarifs différenciés selon la période d'achat. Je n'ais plus le cours, mais était il compatible avec les nouvelles pratiques? S'il n'y a pas vol, il y a préjudice ou au moins manque à gagner pour les auteurs. Il est vrai qu'il y a une part conventionnelle dans la propriété intellectuelle, ne serait ce que par la durée des brevets. On notera que la technique remet en cause ce droit alors que la tendance était à l'allongement des durées de protection des oeuvres Si on doit admettre comme probable que la technique ait le dernier mot, on peut se demander dans quel mesure cette évolution ne va pas remettre radicalement en cause les industries audiovisuelles par exemple en rendant impossible à réaliser les oeuvres les plus coûteuses Par ailleurs, on peut faire remarquer que le fait que le coût marginal soit extrèmement faible dans c"es professions a surtout profité à quelques uns qui se sont ainsi constitué des revenus considérables sans réelle justification que le résultat de la mondialisation
Vil : Houla… je dois dire que je suis assez d’accord avec les arguments d’Elessar. Bon, pour afficher une sorte de solidarité éditoriale, il faut dire que dans un monde sans coûts de transaction, le système de tarification idéal des transports en commun ne serait pas exactement ce qu’il est. La logique voudrait que le tarif soit modulable en fonction de l’heure, et éventuellement, d’un voyageur à l’autre. Puisque les société de bus ont des coûts fixes, il n’est pas illégitime qu’elles bénéficient d’une rente de monopole afin de rentrer dans leurs frais. Mais :
Prenons le premier point : si, en heure de pointe, les bus sont blindés, il faut mettre en route des bus supplémentaires pour écouler le trafic. Cela peut se justifier, mais pas forcément. Ces bus supplémentaires sont coûteux, dans la mesure où ils ne rouleront qu’à certaines heures de la journée. Pour savoir si le bilan coût-avantage de l’opération est positif, d’un point de vue social, il faut connaître le surplus des consommateurs, c’est à dire le bénéfice qu’ils retirent de leur voyage en bus. Si celui-ci est faible, une augmentation du prix aux heures de pointe a pour effet de réduire la demande et de rendre ainsi inutile la mise en œuvre de bus supplémentaires. La contrepartie de ces hausses de tarifs devrait être des tarifs plus bas pendant les heures creuses. Notons que les compagnies aériennes pratiquent ce genre de choses, de même que la SNCF.
Pour le second point, on sait que la discrimination tarifaire est optimale, pour la raison que ton anecdote illustre bien : si un monopole pratique un tarif unique, celui-ci sera supérieur au coût marginal. Or, il y a des consommateurs comme toi qui sont prêts à payer un tout petit peu plus que le coût marginal, mais pas au point de payer le prix demandé par le monopole. On passe donc là à côté d’un échange mutuellement avantageux. Si le chauffeur de bus (dont on supposera, pour faire simple, qu’il défend l’intérêt de son entreprise) t’avait fait payer une somme correspondant exactement au coût marginal que tu représentais plus 1 centime, alors tu aurais sans doute accepté, et il y aurait eu deux gagnants. Il faut dire que les sociétés de transport en commun pratiquent déjà largement la discrimination tarifaire (tarifs jeunes, vieux, chômeurs, étudiants, etc.), mais là encore, de façon (forcément) approximative et pas en temps réel.
En revanche, si le prix doit être le même pour tout le monde et à toutes les heures, alors te faire payer le coût marginal de ton trajet aurait conduit l’entreprise à faire payer le même prix à tous les passagers et à toutes les heures, et du coup elle aurait été déficitaire, car dans l’impossibilité de payer ses coûts fixes, aurait fermé boutique, et plus personne n’aurait pu prendre le bus, ce qui n’aurait certainement pas été pareto-optimal.La question est d'autant moins anecdotique que les "rendements croissants" (coût unitaire moyen > coût unitaire marginal) sont la règle de la nouvelle économie. Non seulement en transports en commun et diffusion musicale mais en logiciels, information, biens publics de façon générale ... et pour tous les biens produits de façon robotisée, matériels ou immatériels ...
Le coût social du non-achat n'est pas lié à l'utilisation gratuite, mais à la capacité ou non de créer des biens, selon la capacité future à les rentabiliser. Cf. le dernier bouquin de Stiglitz pour plusieurs cas (la propriété intellectuelle, les médicaments).
Le fait que le patron de la Fnac feigne d'ignorer cette différence avec l'économie classique m'avait mis en boule à l'époque des débats sur Dadvsi (Cf. lien).
Question bête. En supposant qu'en bon sportif que vous êtes certainement, vous avez perdu au moins 10 minutes en faisant votre trajet à pied, n'aurait-il pas été plus pareto-optimal d'employer ces dix minutes perdues à travailler chez Mc Do et dont, gagner un sixième de SMIC horaire, ce qui doit être supérieur à 1.10 E. ?
(on peut même se demander si vous ne privez pas l'humanité du fruit de votre génie en consacrant un temps toujours préieux chez les auteurs de talent à simplement marcher plutôt que de concevoir quelque future grande entreprise transgalactique)
Sympa votre discussion !! je me permets de la "copier coller" pour illustrer mon cours de DCG sur le coût marginal, au moins vous, ils vous écouteront !!! J'imagine que ces coupages de cheveux en 4 vont les amuser !