Des vrais enfoirés
Par VilCoyote le jeudi 21 décembre 2006, 13:48 - réflexions ou tentatives - Lien permanent
Tous les ans, avec la même régularité que le Beaujolais nouveau, les
défaites du PSG et la perte du pelage d'hiver du raton-laveur de Mongolie
septentrionale, les Restos du Coeur et les Enfoirés reviennent pour quelques
semaines sur le devant de la scène avec concerts et CD. Et tous les ans, leur
cirque caritato-hypocrito-lucratif justifie leur nom : c'est vraiment des
enfoirés.
Je n'ai fondamentalement rien contre les oeuvres de charité privée comme les
Restos du Coeur, elles ont évidemment leur utilité et leur efficacité. Ce qui
m'insupporte est l'état d'esprit dans lequel elles sont faites.
Je rappelle juste le principe des Enfoirés : des artistes de renom
s'unissent pour donner des concerts et produire des CD / DVD dont les profits
seront reversés aux Restos du Coeur pour acheter de la soupe Lipietz
Liebig aux gueux de la France d'en bas, qui trouveraient du boulot si ils
se rasaient. Cette campagne musicale est largement médiatisée, notamment à
la radio. Normal, c'est censé rendre l'initiative plus efficace. Mais comment y
présente-t-on la chose? "Merci les Enfoirés", "des artistes au coeur gros comme
ça", "une action vraiment généreuse", "c'est formidable ce qu'ils font", "une
tournée complètement désintéressée"... Relégués au second plan, les gueux,
voire oubliés; ce qui compte ici, c'est mettre en avant la personalité des
artistes et leur faire un gros coup de promo. Si encore ce n'était que
ça...
Mais non! Non contents de s'afficher de la façon la plus visible possible en
sauveurs du tiers-état, en bienfaiteurs de l'humanité, en héros désintéressés
qui font bouger les choses, quelques uns profitent de cette bonne conscience et
image de marque pour fuir l'impôt ou cracher dessus - suivez mon regard :
Florent "Libertad" Pagny et Johnny "Rien à foutre" Hallyday, scandalisés par le
montant exorbitant des prélèvements obligatoires en France. Et oui, contribuer
au fonctionnement de la société de façon anonyme, en remplissant sa feuille
d'imposition comme des millions de Français ordinaires, ça le fait tout de
suite beaucoup moins. Et c'est vrai que ça coûte cher. N'empêche qu'il faut
avoir les bobolles sacrément bien accrochées, et/ou être complètement con pour,
à quelques jours d'intervalle, refuser de payer ses impôts (remarquez, on peut
lui accorder le bénéfice du doute : peut-être ne sait-il pas à quoi ils
servent) et s'exhiber en tant qu'icône de la charité.
Question de choix, direz-vous? Chacun doit pouvoir choisir dans quelle
mesure il veut participer à l'aide aux gueux. Mais non, le contrat social, ce
n'est pas ça. On ne choisit pas de faire partie de la société, on y naît, on y
grandit, on y contribue. Oui, ça veut dire baisser son froc. La condescendance
de Johnny et Pagny, qui ACCEPTENT de BIEN VOULOIR participer à la société, ne
doit tromper personne : ce ne sont pas des citoyens exceptionnels et
au-dessus des règles qu'on est forcé d'accepter. C'est leur devoir, comme tout
un chacun, de payer leurs impôts en silence.
Pourtant, cette hypocrisie n'est pas inscrite dans les gènes des
Restos : on trouve dans leur chanson fondatrice une référence au "voile de
l'ignorance" (J.RAWLS) : "Si nous pensons à vous, c'est en fait égoïste /
Demain nos noms peut-être grossiront la liste". Autrement dit : le choix
de la distribution des richesses devrait être fait comme si on ne savait pas
quelle place on va occuper dans la société; on cherchera donc à maximiser la
situation des plus pauvres, afin de rendre ce statut vivable au cas malheureux
où on se trouverait à leur place. Mais il est fort douteux que les crétins
congénitaux que sont Pagny et Johnny aient la moindre idée du sens des paroles
qu'ils beuglent.
Pour finir ma charge contre l'hypocrisie de la démarche de certains de ces
Enfoirés, voire même de l'ensemble des Restos du Coeur, je vous renvoie à
l'affiche placardée partout figurant un portrait géant de Coluche avec
l'inscription "Merci l'Enfoiré". Le gueux qui vient chercher sa
Lipietz Liebig ne peut pas ne pas être au courant : il doit son
repas à quelqu'un de bien identifié (Coluche ici, mais la même chose est vraie
avec l'exhibition des Enfoirés actuels), à qui il doit reconnaissance éternelle
en pleurant de gratitude dans sa soupe. Mais l'aide aux démunis est une
nécessité sociale, collective, pas un trait de grandeur d'âme de quelques
individus généreux qui doivent être reconnus comme tels.
Je ne cherche pas ici à faire l'apologie de l'aide publique, elle aussi
critiquable; ni à condamner en bloc les associations caritatives. Simplement à
m'insurger contre l'hypocrisie de ces figures publiques de la charité. Au
risque de me faire traiter de pédéant qui étale sa confiture, je
terminerai en laissant la parole à A.SAUVY : "La charité a toujours
soulagé la conscience du riche avant de soulager l'estomac du pauvre". Ces
Enfoirés peuvent dormir tranquilles.


Commentaires
Tu confonds économie, politique et morale. Ce n'est pas grave, André est là pour que tu puisses apprendre... http://www.amazon.fr/gp/product/ima...
Moi aussi avant ces choses m'énervaient. J'ai lu. Mon prisme est différent, ma conclusion aussi.
J'ai assisté à la conférence de Dédé sur ce sujet. Je ne confonds rien, il me semble même que je vais dans le sens de Sponville. Je n'accuse pas le système, mais ses acteurs.
Billet intéressant, un peu moraliste pour moi.
Il me semble que vous enrôlez un peu rapidement Rawls dans votre indignation. Dans la mesure ou l'optimisation fiscale des deux personnes que vous citez améliore leur situation mais ne contribue pas a faire empirer la situation des "least advantaged" et dans la mesure ou leur participation au houla balou autour des Restos au contraire leur apporte une aide, il me semble plus correct de conclure que Johnny H. et Florent P. sont Rawlsiens.
La taxation Française, par contre, est abritée derrière un tel voile d'ignorance qu'elle permet aux 98% des Français qui ne contribuent ni a l'IR, ni a l'ISF, ou qui y contribuent quelques modestes cacahouètes avec un sentiment du devoir accompli, de s'indigner que d'autres, plus talentueux, plus travailleurs ou simplement plus chanceux ne soient pas satisfait de contribuer une part disproportionné d'un prélèvement qui de toute facon n'est pas utilisé pour améliorer le sort des plus désavantagés (y a t il moins de SDF aujourd'hui qu'en 1981?) mais de beurrer essentiellement la tartine des corporations les plus vocales et sans distinction de couleurs politiques.
Il serait dommage qu'un blogueur intéressant se laisse aller dans une de ces rhétoriques qui d'habitude camoufle le bourrage de crane ou l'hypocrisie.
Finalement un lien intéressant vers un article de Phelps ou il cite Rawls.
http://www.opinionjournal.com/edito...
"Un blogueur intéressant", vous me flattez ;-) Je ne l'ai pas précisé dans mon billet, mais je ne cherchais pas vraiment (voire vraiment pas) à glorifier l'IR en tant qu'outil efficace de redistribution. C'était plus, comme on dit, une question de principes, qu'une question d'effets réels. Je sais, c'est mal quand on est économiste, mais merde. :-)
Désolé mais depuis que je suis rentré en France j'ai un probleme d'acclimatation culturelle. J'oubliais qu'on avait des principes dans ce pays. Peut etre parce que j'ai remarqué, sans que cela soit une remarque qui vous soit adressée, que ces grands principes camouflaient remarquablement souvent de petits interets.
Assez d'accord avec vous sauf sur Florent Pagny et Johny Hallyday.
Qu'ils aient fui le fisc français ne fait pas d'eux des traîtres, des enfoirés.
Les enfoirés de première (pour reprendre vos termes), c'est surtout l'Etat, les énarques, les syndicalistes, les fonctionnaires qui nous saignent aux quatres veines. (pas tous bien sur, je parle en général, comme vous des artistes)
@Adam S.: Je ne suis pas forcément d'accord avec tout ce que tu écris, mais un bon bouquin sur l'hypocrisie du discours de la "solidarité" en France est "France in Crisis": http://www.amazon.fr/France-Crisis-...
LSR
LSR: Merci, je connais le bouquin, il est sur ma liste d'achat lorsqu'il paraitra en poche. J'ai déjà du acheter "Made in Monde" a taux plein alors il faut que j'économise. Je ne suis pas du tout sur d'avoir raison non plus, mais beaucoup de ce que je lis est trop "littéraire" pour moi, pas assez factuel.