Je n'ai fondamentalement rien contre les oeuvres de charité privée comme les Restos du Coeur, elles ont évidemment leur utilité et leur efficacité. Ce qui m'insupporte est l'état d'esprit dans lequel elles sont faites.

Je rappelle juste le principe des Enfoirés : des artistes de renom s'unissent pour donner des concerts et produire des CD / DVD dont les profits seront reversés aux Restos du Coeur pour acheter de la soupe Lipietz Liebig aux gueux de la France d'en bas, qui trouveraient du boulot si ils se rasaient. Cette campagne musicale est largement médiatisée, notamment à la radio. Normal, c'est censé rendre l'initiative plus efficace. Mais comment y présente-t-on la chose? "Merci les Enfoirés", "des artistes au coeur gros comme ça", "une action vraiment généreuse", "c'est formidable ce qu'ils font", "une tournée complètement désintéressée"... Relégués au second plan, les gueux, voire oubliés; ce qui compte ici, c'est mettre en avant la personalité des artistes et leur faire un gros coup de promo. Si encore ce n'était que ça...

Mais non! Non contents de s'afficher de la façon la plus visible possible en sauveurs du tiers-état, en bienfaiteurs de l'humanité, en héros désintéressés qui font bouger les choses, quelques uns profitent de cette bonne conscience et image de marque pour fuir l'impôt ou cracher dessus - suivez mon regard : Florent "Libertad" Pagny et Johnny "Rien à foutre" Hallyday, scandalisés par le montant exorbitant des prélèvements obligatoires en France. Et oui, contribuer au fonctionnement de la société de façon anonyme, en remplissant sa feuille d'imposition comme des millions de Français ordinaires, ça le fait tout de suite beaucoup moins. Et c'est vrai que ça coûte cher. N'empêche qu'il faut avoir les bobolles sacrément bien accrochées, et/ou être complètement con pour, à quelques jours d'intervalle, refuser de payer ses impôts (remarquez, on peut lui accorder le bénéfice du doute : peut-être ne sait-il pas à quoi ils servent) et s'exhiber en tant qu'icône de la charité.

Question de choix, direz-vous? Chacun doit pouvoir choisir dans quelle mesure il veut participer à l'aide aux gueux. Mais non, le contrat social, ce n'est pas ça. On ne choisit pas de faire partie de la société, on y naît, on y grandit, on y contribue. Oui, ça veut dire baisser son froc. La condescendance de Johnny et Pagny, qui ACCEPTENT de BIEN VOULOIR participer à la société, ne doit tromper personne : ce ne sont pas des citoyens exceptionnels et au-dessus des règles qu'on est forcé d'accepter. C'est leur devoir, comme tout un chacun, de payer leurs impôts en silence.

Pourtant, cette hypocrisie n'est pas inscrite dans les gènes des Restos : on trouve dans leur chanson fondatrice une référence au "voile de l'ignorance" (J.RAWLS) : "Si nous pensons à vous, c'est en fait égoïste / Demain nos noms peut-être grossiront la liste". Autrement dit : le choix de la distribution des richesses devrait être fait comme si on ne savait pas quelle place on va occuper dans la société; on cherchera donc à maximiser la situation des plus pauvres, afin de rendre ce statut vivable au cas malheureux où on se trouverait à leur place. Mais il est fort douteux que les crétins congénitaux que sont Pagny et Johnny aient la moindre idée du sens des paroles qu'ils beuglent.

Pour finir ma charge contre l'hypocrisie de la démarche de certains de ces Enfoirés, voire même de l'ensemble des Restos du Coeur, je vous renvoie à l'affiche placardée partout figurant un portrait géant de Coluche avec l'inscription "Merci l'Enfoiré". Le gueux qui vient chercher sa Lipietz Liebig ne peut pas ne pas être au courant : il doit son repas à quelqu'un de bien identifié (Coluche ici, mais la même chose est vraie avec l'exhibition des Enfoirés actuels), à qui il doit reconnaissance éternelle en pleurant de gratitude dans sa soupe. Mais l'aide aux démunis est une nécessité sociale, collective, pas un trait de grandeur d'âme de quelques individus généreux qui doivent être reconnus comme tels.

Je ne cherche pas ici à faire l'apologie de l'aide publique, elle aussi critiquable; ni à condamner en bloc les associations caritatives. Simplement à m'insurger contre l'hypocrisie de ces figures publiques de la charité. Au risque de me faire traiter de pédéant qui étale sa confiture, je terminerai en laissant la parole à A.SAUVY : "La charité a toujours soulagé la conscience du riche avant de soulager l'estomac du pauvre". Ces Enfoirés peuvent dormir tranquilles.