Le sort a désigné Piketty pour ouvrir le bal. Il avait donc 25 minutes pour exposer son point de vue sans interruption. Son style était académique dans le ton (assez modéré), mais assez vulgarisateur dans le propos. D’emblée, il a dit qu’il ne fallait pas compter sur lui pour jouer le jeu visant à le faire plaider pour une hausse des prélèvements obligatoires pour s’opposer à Madelin. Son message principal tient en deux point : 1) la pression fiscale actuelle (45% du PIB) n’a pas vocation à évoluer dans un sens ou dans l’autre 2) les modalités de ces prélèvements peuvent être revues à la marge. 

Pour le 1) les prélèvements obligatoires n’ont pas de raisons particulières d’augmenter, et en l’absence d’une croissance vigoureuse, une telle augmentation serait ressentie, à juste titre, comme responsable d’une stagnation des revenus des particuliers. Ils n’ont pas de raisons de diminuer, non plus, car ils ont pour contreparties des dépenses qui, dans l’ensemble, doivent passer par l’impôt. On peut faire des économies ici ou là, mais cela ne fait que compenser l’augmentation probable des dépenses de santé à venir. L’essentiel de la différence avec les USA provient de ce que les retraites et la santé passent par des prélèvements obligatoires en France. Comme c’était historiquement justifié (« le marché n’était pas capable de garantir des retraites »), il n’y a pas de raison pour que cela change. Cette position est discutable, car on lui rétorquera aisément que l’Etat peut se borner à garantir l’exécution des contrats, et que les contrats en question peuvent parfaitement inclure une assurance sur les fluctuations des cours de bourse.

Globalement, cette position me parait étonnement fataliste. Piketty dit « à ma connaissance, personne n’a jamais soutenu que les prélèvements obligatoires avaient vocation à tendre asymptotiquement vers les 80% du PIB ». C’est vrai, mais il semble, lui, soutenir qu’ils avaient vocation à tendre asymptotiquement vers 45% du PIB et à ne plus en bouger. Au fond, ce pourcentage est assez récent, historiquement, et rien n’interdit de penser qu’il puisse, dans les 20 ans à venir, évoluer de plus ou moins 15 points. En tout cas, Piketty n’a pas vraiment dit ce qui pouvait l’interdire.

 

Pour le 2), en vrac :

L’impôt sur le revenu ne pèse pas lourd en France, et en tenant compte des exonérations diverses et variées, il est assez modeste par rapport aux pays européens (3 points de PIB, contre plus du double ailleurs). Donc, baisser l’impôt sur le revenu n’est pas la priorité, à la limite il faudrait remettre à plat toutes ces exonérations.

Les cotisations sur les bas salaires sont dommageables pour l’emploi. Les charges posent également deux problèmes : d’abord tout ce qu’elles financent ne relèvent pas d’un revenu différé (comme les retraites ou le chômage), mais de la solidarité nationale (comme la santé ou les allocations familiales). Il est donc moralement problématique que ce type de dépenses soient financées par un prélèvement qui pèse exclusivement sur le travail, et pas sur d’autres types de revenus. Ensuite, même pour les retraites, il y a un problème de plafond : en gros, les retraites sont proportionnelles aux cotisations. Mais pour les hauts revenus, cela donne l’impression que la solidarité nationale leur paye des retraites énormes, ce qui est d’autant plus problématique qu’ils ont une espérance de vie supérieure à la moyenne. Il y aurait là une forme de redistribution à l’envers. Piketty estime qu’il serait juste de baisser le plafond des cotisations retraites (ainsi, bien sûr, que le plafond des retraites publiques versées) et de laisser les salariés concernés placer leur pécule dans le fond de pension qu’ils souhaitent. (le plafond est actuellement à 15 SMICs).

Plus globalement, il y a beaucoup d’impôts différents, et ça rend le système trop opaque.

Bref : un exposé clair, qui aborde des questions intéressantes, avec un point du vue souvent intéressant, mais peut être pas de manière suffisamment approfondie, et qui ne s’arrête pas sur certaines questions cruciales comme le nomadisme fiscal ou l’impact incitatif de la fiscalité.

Arrive le tour d’Alain Madelin. Le ton change, dans le mauvais sens du terme. Madelin se croit au tribunal ou dans un meeting politique. Il cite Mitterrand et Giscard, pour leur faire dire que les impôts sont insupportables pour l’économie française. La nécessité de l’allègement des charges lui paraît donc acquise par cette unanimité. Il dit un certain nombre d’âneries, dont certaines seront relevées par Piketty au cours du débat. Pas toutes d’ailleurs. Par exemple, il ne retient pas le chiffre de 45%, qui représente les prélèvements obligatoires, car il estime qu’il faut y ajouter le déficit public, ce qui est une position à la rigueur justifiée, encore que ça conduise à compter deux fois le capital emprunté. Selon lui, les prélèvements obligatoires plus le déficit, ça donne la dépense publique, soit 54% du PIB. Eh ho ! Monsieur l’ancien ministre des finances !  Vous pensez vraiment que le déficit public se monte à 54-45= 9% du PIB ? A ce compte là, il y a bien longtemps qu’on se serait fait limoger de la zone euro. Il y a des recettes publiques qui ne proviennent ni de l’emprunt ni des prélèvements obligatoires.

Il considère que ces 54% tracent une frontière entre l’économie de marché d’un côté, et l’économie administrée de l’autre. C’est évidemment faux, comme le lui fera remarquer Piketty. Beaucoup de dépenses publiques financent des dépenses effectuées sur des marchés concurrentiels, notamment les dépenses de redistributions.

Pour illustrer l’efficacité des baisses d’impôts, il se réfère aux zones franches, et ajoute « ce qui est vrai dans ces cas l’est également pour l’ensemble du pays »

Aie ! Les économistes sont souvent équipés d’une sorte de radar « no bridge », qui fait bip bip quand ils entendent que ce qui est vrai au niveau de la partie l’est au niveau du tout. En l’occurrence : si on embauche plus dans les zones franches, c’est en bonne partie parce que les impôts y sont plus faibles qu’ailleurs. Il y a donc une grande part de transferts d’activité. Ensuite, faire une petit zone franche est assez peu coûteux et ne conduit pas à réduire beaucoup la dépense publique. Généraliser à tout le pays les taux de prélèvements des zones franches, en revanche, implique une toute autre acrobatie budgétaire.

Le niveau se relève un peu sur la fin de son intervention.

Sur l’impact pervers des charges sociales, il dit des choses plus intéressantes : le SMIC super-brut est une barrière à l’entrée sur le marché du travail. Les exonérations posent des problèmes, comme les trappes à bas revenu et l’effet d’aubaine. Il préconise une franchise sur les 500 premiers euros. Je suis allé plus loin précédemment, mais j’expliquais comment financer cette mesure. Madelin, au contraire, veut baisser tout en même temps. Dans ce cas, une telle franchise peut s’avérer très chère.

Il parle également des taux marginaux d’imposition et de leur rôle désincitatif, ce que Piketty a eu tort de ne pas faire. Il est par contre bien trop affirmatif qui il dit que 1) les taux marginaux en France découragent les innovateurs et que 2) la croissance passe, aujourd’hui, par les innovateurs.

Il se revendique de la philosophie de Rawls, ce qui est sans doute tiré par les cheveux, mais au fond, pourquoi pas.
Enfin, il réclame de la croissance. Il considère que cela passe par plus de concurrence ce qui, en soi, est sans doute juste, mais il estime que plus de concurrence passe forcément par moins d’impôts, ce qui n’est pas très pertinent.

Puis vient le débat :

Piketty fait la leçon. Il est un peu agressif. Il commence par demander de combien Madelin souhaite faire baisser la pression fiscale, s’il avait deux quinquennats pour le faire.  

M : « un point de pib par an, comme l’Espagne… »

P : « ça fait 10 points de pib ! Vous passez de 45 à 35 : quel pays a fait une chose pareille ? »

M : « non, je voulais dire sur un seul quinquennat »

P : « Donc vous passez de 45 à 40, et ensuite vous restez à 40 ? C’est ça votre révolution fiscale ? »

Madelin explique ensuite qu’on peut maintenir la dépense publique constante tout en diminuant son poids dans le PIB, grâce à la croissance. Piketty lui répond (à juste titre) que beaucoup de dépenses publiques ont vocation à être indexées sur le PIB (retraites, salaires des fonctionnaires qui ne sont pas compensés par des gains de productivité…).

Madelin dénonce l’inefficacité de la dépense publique, car elle n’est pas sujette à la concurrence. Piketty met le succès de la médecine française sur le compte de la concurrence, opposée à la fonctionnarisation outre manche.

Madelin s’emporte ! « y’a pas de signal des prix ! »

Ensuite, ça se dégrade.

Piketty : « il suffit pas de dire beaucoup de mots très vite pour que ces mots veuillent dire quelque chose »

Madelin : « La TVA est un impôt sur la production. Si vous ne comprenez pas ça, je m’inquiète sur ce que sera la future école d’économie que vous allez diriger »

A ce stade, ça ne me fait pas rire. Je trouve affligeant qu’un débat qui avait pour vocation d’être de facture universitaire prenne des allures de débat politique télévisé.

Petite convergence sur la fin : Piketty est favorable à ce que la retraite soit davantage présentée comme un système d’accumulation de droit. Madelin préconise un système par points. Piketty répond : « on est déjà un peu dans cet esprit, mais c’est une bonne chose ».

Bilan de la « dispute » : Piketty a été assez bon, mais n’a pas abordé certaines questions pourtant essentielles. Quant à Madelin, malgré certaines réflexions intéressantes, ses erreurs grossières et son ton polémique ont fait de lui l’erreur de casting anticipée par Elessar. Dommage.