« Alors bien sûr, me dira-t-on, chacun est libre de choisir son économiste en fonction de ce qu'il souhaite démontrer... En fait, non : il convient plutôt de s'interroger sur les données mobilisées par les auteurs, sur les méthodes employées, sur les effets mesurés et ceux laissés dans l'ombre, etc. »

Bien que rien ne me permette de dire que l’étude en question soit effectivement la plus pertinente. En ce qui me concerne, je suis bien incapable de trancher, surtout étant donné le peu de temps que j’ai à consacrer à cette question en ce moment. Mais admettons que ce soit, en effet, l’étude la plus pessimiste qui soit dans le vrai. La question qui se pose alors est celle de la légitimité d’une telle baisse de charges, étant donné le coût qu’elle occasionne aux finances publiques. Effectivement, il est parfaitement rationnel de comparer les coûts et les avantages d’une politique avant de l’entreprendre. Pourtant, un simple calcul, qui paraît frappé au coin du bon sens, comme celui fait par Laurent Guerby dans les commentaires du billet de OB-O, qui consiste à diviser un coût de 5 milliards d’euros par 100'000 emplois créés, pour trouver le chiffre astronomique de 50'000 euros par emploi, est trompeur. En effet, ce coût peut efficacement être réduit à zéro par un simple transfert sur d’autres prélèvements obligatoires.

Supposons, en effet, qu’un allègement de prélèvements sociaux de 5mds d’euros soit entrepris. D’abord, si l’on se place du point de vue du pays, et non pas de l’Etat, il ne s’agit pas nécessairement d’un coût. Faisons l’hypothèse (forte) que le pays en question a des dépenses publiques optimales, c’est à dire que le ratio (dépenses publiques)/PIB est le bon, ou en tout cas que l’Etat ne souhaite pas le modifier. Dans ces conditions, sans qu’aucune décision ne soit prise, il s’ensuit un creusement du déficit public. Mais, parallèlement, que devient l’argent ainsi non perçu ? On peut décomposer la valeur ajoutée de la manière suivante :

VA = salaires nets + charges sociales + impôt sur les société + revenus nets du capital.

Si la baisse des charges fait également baisser le chômage, alors il fait augmenter la VA. Mais, soyons pessimistes, et considérons que la VA se contente de demeurer constante. Dans ce cas, l’égalité ci-dessus nous indique que la baisse des charges sociales va se répercuter en partie sur d’autres prélèvements obligatoires, disons, pour l’exemple, 1 milliard, et en partie, donc 4 milliards sur des revenus d’agents économiques. Ces agents économiques sont à leur tour sujet à différents impôts, dont l’impôt sur le revenu des personnes physiques. Si l’on ne veut ni diminuer les dépenses publiques ni creuser le déficit, il suffit donc d’augmenter l’IRPP de 4 milliards d’euros, ce qui correspond, avec ces chiffres, à moins de 10% du produit actuel de cet impôt, pour annuler le coût initial de la baisse des charges.

Quel impact sur l’économie un tel transfert peut-il avoir ? Pour avoir un avis sur le système fiscal d’un pays, les questions que l’on peut se poser sont les suivantes :

Quel est le taux de prélèvement obligatoire rapporté au PIB ? Même si des pays ayant des taux de prélèvement obligatoires très différents sont considérés comme efficaces économiquement, on peut penser qu’il y a une limite à ne pas dépasser en la matière. Comme on vient de le dire, sous l’hypothèse pessimiste de PIB constant, le transfert des charges vers l’IRPP ne modifie pas ce taux de prélèvements obligatoires. Sous l’hypothèse plus réaliste que le PIB augmente, le taux de prélèvement obligatoire diminue.

Quels sont les taux de prélèvement marginaux ? De ce point de vue, tout dépend des tranches sur lesquelles on veut reporter majoritairement la baisse des charges. On peut aussi redéfinir les tranches, donc pas de problème.

Quels sont les distorsions provoquées par tel ou tel prélèvement ? Comme je l’ai expliqué précédemment, les charges sociales, couplées avec un salaire minimum, ont un impact négatif sur l’emploi des moins qualifiés. L’impôt sur le revenu, pour sa part, peut avoir un impact négatif sur l’offre de travail, en particulier des travailleurs qualifiés qu’il touche davantage que les autres en raison de sa progressivité. Toutefois, l’effet substitution permet de tempérer cette crainte, et en tout état de cause, il est peu probable qu’une légère diminution de l’offre de travail qualifié puisse avoir un impact aussi néfaste que le chômage massif des moins qualifiés.

Quelle est la justice des impôts prélevés ? La réponse relève des philosophes bien plus que des économistes, toutefois, il est raisonnable de penser qu’un impôt progressif qui porte sur l’ensemble des revenus soit plus ‘juste’ qu’un impôt à taux constant qui pèse sur le travail uniquement.

Toute ces raisons me poussent à penser que, même si les créations d’emplois qu’elle permet devaient être modestes, il y aurait malgré tout bien plus à gagner qu’à perdre à une nouvelle baisse des charges sociales.

En fait, la principale distorsion viendrait de l’augmentation de la progressivité des charges sociales résiduelles, dans la mesure où les allègements porteraient sur les bas salaires.

Et là, subrepticement, à ce stade du billet, je change la donne et deviens carrément révolutionnaire. Voici donc ma proposition pour les présidentielles de l’an prochain : la suppression totale des charges sociales, et leur transfert sur l’impôt sur le revenu des personnes physiques.

Si vous avez compris le raisonnement plus haut avec un allègement de 5 milliards, vous pouvez faire le même avec 271 milliards, ça marche aussi bien. Ce que je propose, pour être sûr que les salariés récupèrent l’essentiel de la baisse des charges à l’occasion de la transition, c’est que les contrats de travail en vigueur soient reformulés de manière à ce que le salaire corresponde à l’actuel salaire ‘super-brut’, c’est-à-dire salaire+charges salariales+charges patronales (en tenant compte des déductions déjà en vigueur). Pour les nouveaux contrats, le plancher sera l'actuel SMIC net.

Résultat : le salaire augmente pour tout le monde, et le coût du travail non qualifié diminue fortement, et, surtout, de manière permanente.

Attention, il n’y a pas de repas gratuit, puisque les augmentations de salaires sont compensées par une très forte hausse de l’IRPP.

Dois-je ajouter un petit « votez pour moi » ?

Pour ceux que le projet effraie, rassurez-vous : les responsables de la gestion paritaire ne le laisseront jamais passer.