Il est un facteur que l’on tend trop souvent à négliger, quand on débat de mixité sociale, c’est que les individus que l’on souhaite voir se mélanger dans la vraie vie ressemblent comme deux gouttes d’eau à l’homo-oeconomicus adepte de maximisation sous contrainte dont le portrait nous est brossé page après page dans les manuels de microéconomie les plus austères.

Partons de quelques faits simples

- D’abord, la plupart des gens souhaitent que leurs enfants fassent les meilleures études possibles. C’est légitime, surtout quand on sait l’importance de ces études pour l’insertion professionnelle.

- Ensuite, la plupart des gens estiment que, entre autres facteurs, avoir de bons élèves pour camarades de classe améliore, ceteris paribus, les chances de réussir. Ils ont probablement raison.

- Enfin, indépendamment du point précédent, le fait d’être issu d’un milieu social favorisé améliore considérablement les chances de faire de bonnes études.

La prise en compte simultanée de ces trois points permet de comprendre pourquoi beaucoup de parents cherchent, même s’ils rechignent à le formuler de cette manière, à inscrire leur progéniture dans des établissements fréquentés par des riches. Or, ce bien particulier qu’est un établissement fréquenté par des riches est rare, et il est donc cher. Tout comme pour les Ferrari, la cherté des établissements fréquentés par les riches fait que seuls les riches peuvent y accéder. Les établissements fréquentés par des gens un peu moins riches sont un peu moins chers, donc fréquentés par des gens un peu moins riches. La plupart des pauvres ne peuvent se payer mieux que des ZEPs.

L’objection qui doit venir à l’esprit de certains d’entre vous à la lecture du paragraphe précédent est que je parle des inscriptions dans les établissements scolaires comme si elles étaient l’objet d’une tarification régie par les lois du marché, alors que, dans le cas des établissements publics au moins, elle est gratuite. Si elle paraît de bon sens, cette objection n’est pas fondée. Dans les économies soviétiques, certaines marchandises avaient un prix administré si bas qu’elles étaient l’objet de pénurie : l’offre était inférieure à la demande. En contrepartie, ce bas prix avait-il pour conséquence que les chanceux ayant accès à la marchandise rare étaient issus de toutes les classes sociales ? Pas du tout. En présence de pénurie, ce sont les plus riches qui accèdent à la marchandise. Car si le prix de vente est faible, il faut payer des bakchichs pour gagner des place dans la queue ou se résoudre à l’acheter à un prix plus élevé au marché noir. D’une manière générale, pour comprendre comment s’allouent des ressources dont l’offre est inférieure à la demande en raison d’un prix administré trop faible, il faut s’intéresser au prix de tous les petits à côté qui ont une influence sur l’accès aux ressources en question.

Dans le cas des établissements scolaires publics fréquentés par des riches, les petits à-côtés en question prennent souvent la forme d’un appartement dans un centre-ville bourgeois. Est-il besoin de mentionner l’exemple des prix exorbitants des logements dans la carte scolaire du lycée Henri IV ? Loin d’être exceptionnel, cet exemple n’est qu’une version exagérée de ce qui se passe dans la plupart des villes grandes et moyennes.

Bien sûr, si l’on n’est pas dans la carte scolaire, on peut tricher. Que faut-il pour tricher ? Avoir une adresse professionnelle dans la carte scolaire, ce qui n’est pas accessible aux chômeurs, ouvriers, agents d’entretien… Avoir de la famille dans la carte scolaire, ce qui n’est pas très différent du fait d’être issu d’une famille riche. Plus simplement, les parents les mieux informés réclament une option qui n’est disponible que dans l’établissement convoité, comme le russe ou l’ouzbek. Dans ce cas, si l’élève est bon, il sera accepté. Mais ça demande un certain capital social, comme dirait l’autre, que de connaître ce genre d’astuces qui permettent d’alléger la contrainte de la carte scolaire. Et si l’acceptation est conditionnée au fait que l’élève concerné soit doué, ça renforce encore la probabilité que ses parents appartiennent au moins aux classes moyennes. Enfin, si ces choses là ne donnent rien, il reste l’enseignement privé. Loin d’être le privilège des plus riches, celui-ci est bien souvent le refuge des gens juste assez riches pour se le permettre, mais pas assez pour avoir accès aux lycées ultra-bourgeois de centre-ville financés à 100% par l’impôt dans lesquels les élites se reproduisent.

On touche là à ce qui est insupportable dans la carte scolaire : elle joue un rôle très visible, et perçu comme injuste, dans cette ghettoïsation des riches, autant que dans celle des pauvres.

Que se passe-t-il si les parents d’un élève médiocre issu d’une zup violente se présentent dans un lycée public chic de Paris pour l’y inscrire ? Le dialogue suivant n’est pas le plus probable dans ses formes, mais il est conforme aux réalités sociologiques et juridiques :

L’Administration : vous habitez dans le quartier ?

Les Parents : non, c’est beaucoup trop cher pour nous, nous sommes pauvres.

A : si vous n’habitez pas dans le quartier, je n’ai pas le droit de vous inscrire.

P : comment on va faire ?

A : où habitez-vous ?

P : à Villetaneuse.

A : eh bien, inscrivez votre enfant au lycée Amélie Poulain de Villetaneuse !

P : mais il n’y a que des cancres et des délinquants en puissance, issus de familles pauvres qui ne peuvent pas les aider. On ne veut pas que notre enfant devienne délinquant.

A : si vous y habitez, la loi vous y oblige.  Vous y habitez ?

P : ben oui, on est pauvres.

A observer le fonctionnement de la carte scolaire, on en vient à se demander comment certains ont pu penser qu’elle allait être un facteur de mixité sociale. On peut commettre une telle erreur en faisant l’hypothèse que la scolarisation des enfants n’intervient pas dans les choix de localisation des ménages. Dans ce cas, on peut être tenté de tracer une frontière incluant différents quartiers de différents niveaux sociaux, et de décréter que tous les enfants habitant à l’intérieur de cette frontière fréquenteront le même établissement. Le problème vient de ce que, même si la règle est parfaitement appliquée, les gens vont déménager en fonction de cette règle. Car la scolarisation des enfants est un facteur très important dans les choix de localisation des ménages. Si la zone d’un même lycée est, au départ, majoritairement habitée par des riches, alors elle va attirer d’autres riches, qui feront monter les prix des logements et chasseront ainsi les pauvres. Si elle est habitée, au départ, majoritairement par des pauvres, alors les riches vont s’enfuir, faisant baisser les loyers, ce qui attirera d’autres pauvres. On peut trouver navrant que les gens agissent de cette manière, mais c’est néanmoins ainsi qu’ils agissent.

Doit-on s’attendre à ce qu’il en aille autrement en l’absence de carte scolaire ? Ce serait bien utopique. Si l’inscription à Henri IV n’est plus restreinte à cause de la carte scolaire, la demande va s’accroître considérablement, mais pas l’offre. Comment se fera la régulation ? Sans doute par sélection des meilleurs, donc sûrement des plus riches. Et il ne faut pas se faire d’illusion sur la portée d’une mesure qui, par exemple, imposerait un quota de pauvres dans l’établissement. Même si l’on parvient à créer une mixité au sein de l’établissement, c’est au niveau de la répartition dans les classes que la ghettoïsation se manifestera. Bac S allemand première langue pour les riches, bac pro pour les pauvres.

En fait, ce n’est pas un argument conséquentialiste qui permet de justifier la suppression de la carte scolaire, mais un argument déontique. La carte scolaire représente une restriction injustifiée à une liberté à laquelle les gens sont attachés. Est-il souhaitable de remplacer une sélection par le quartier par une sélection par le niveau scolaire, sachant que l’effet de ces deux modes de sélection est identique du point de vue de la mixité ? Oui, c’est souhaitable, car en dépit de la force des déterminismes sociaux, on peut être jugé responsable de ses performances scolaires, bien plus que du quartier dans lequel on vit (quand on est un enfant).

Cela dit, si elle est plus juste, une telle sélection n’est pas forcément moins frustrante pour celui qui en est exclu. Au contraire, elle le prive d’une excuse indépendante de sa volonté. La méritocratie, c’est plus juste, mais ça rend l’échec plus difficile à encaisser.

Je termine ce billet par une question angoissante : s’il est si difficile de promouvoir la mixité sociale, est-il pertinent de s’obstiner à la présenter comme un objectif à atteindre ? La question peut sembler cynique, mais il est tellement plus facile de lutter contre les inégalités de revenus (ou contre la pauvreté), qu’il n’est pas absurde de demander s’il ne serait pas plus efficace de ce concentrer sur ce type d’objectifs.