En économie, il est souvent opportun, afin de clarifier le débat, de se ramener à une de ces précieuses équations qui sont toujours vraies, car découlant logiquement de définitions, sans hypothèses supplémentaires. (exemple, si je définis la vitesse de circulation de la monnaie (V) comme le rapport entre le PIB et la masse monétaire (M), j’ai toujours raison, par définition, de dire M*V=PIB) Construisons donc ensemble une telle équation.

Appelons N la population active d’un pays (chômeurs + actifs occupés). Si on appelle l le taux d’emploi (1 – le taux de chômage), il y a donc N*l travailleurs dans ce pays. Si h désigne le nombre d’heures annuelles travaillées, en moyenne, par les travailleurs du pays, le volume total des heures travaillées s’élève à N*l*h. Appelons P la productivité moyenne d’une heure travaillée. La production réalisée au bout d’une année est de N*l*h*P. Si la masse salariale est W et si la part des salaires dans la valeur ajoutée est s, alors on peut établir la relation suivante :

W=N*l*h*P*s

Si l’on s’intéresse au salaire moyen par travailleur (w_l) et non à la masse salariale globale, il faut diviser par le nombre de travailleurs N*l, soit :

w_l=h*P*s

Si l’on s’intéresse maintenant au salaire moyen par actif (w_a), c’est à dire en tenant compte des chômeurs (ce qui est légitime puisque les allocations chômage sont financées par des prélèvements sur les salaires), il faut diviser seulement par N, soit :

w_a=l*h*P*s

Que s’est-il passé depuis 30 ans, pour que les salaires augmentent en France ? Il faut décomposer w_l :

h a diminué (on travaille moins qu’avant), et s a diminué aussi, puisque la part du travail dans la valeur ajoutée a diminué au profit de celle du capital. En revanche P a fortement augmenté. Au total, l’augmentation de P a plus que compensé la diminution de s et de h, si bien que les salaires ont augmenté. Est-il pourtant légitime d’en conclure qu’en travaillant moins, on gagne plus ? Laurence Parisot tirerait de cette histoire une conclusion bien différente, en constatant qu’en baissant la part du travail dans la valeur ajoutée, on augmente les salaires. Nul doute qu’elle se verrait répondre, à juste titre, que toutes choses égales par ailleurs, autrement dit à productivité et temps de travail donné, une diminution de la part du travail dans la VA a pour effet de faire baisser le salaire. Autrement dit, les salaires auraient augmenté encore plus si, toutes choses égales par ailleurs, la part du travail n’avait pas diminué. Il en va de même pour le temps de travail. Toutes choses égales par ailleurs, le salaire moyen aurait augmenté davantage si le temps de travail n’avait diminué.

La question pertinente est de savoir si l’on peut, effectivement, raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». En fait, en raison de ce qu’on appelle pompeusement la décroissance de la productivité marginale du travail, il est probable que P dépende un peu de h, dans la mesure où moins on travaille, plus la productivité horaire du travail est importante. Mais pour qu’une baisse du temps de travail se traduise par une hausse du salaire, il faudrait que l’élasticité de P par rapport à h soit, en valeur absolue, supérieure à 1. Ce qui reviendrait à imaginer qu’un ouvrier produisant 100 chaises par jour en travaillant 10 heures puisse en produire 110 en ne travaillant que 9 heures, à technologie constante. C’est assez peu crédible.

En réalité, ce qui a fait augmenter P, depuis trente ans, ce n’est pas la diminution de h mais essentiellement le progrès technologique et l’accumulation du capital physique et humain.

A moins qu’une baisse de h n’entraîne une augmentation de s, mais il faudra m’expliquer comment, et en tout cas, ce n’est pas ce qui s’est produit en France depuis trente ans.

Reste le salaire moyen par actif. Cette fois-ci, on pourrait imaginer qu’une baisse du temps de travail se traduise par une augmentation de w_a, à condition que la baisse du temps de travail h entraîne une augmentation suffisante de l (=baisse du chômage), éventuellement couplée à une légère augmentation de P. C’est un discours plus classique, disant que la baisse du temps de travail fait baisser le chômage et augmenter la productivité.

Le problème est que, à part éventuellement dans le très court terme, la baisse du temps de travail n’entraîne pas de baisse du chômage, pour la bonne raison que dans le moyen-long terme, le nombre d’heures de travail globales n’est pas constant, et que la règle de trois expliquant que travailler moins est une façon de répartir le chômage entre actifs est totalement inopérante.

J’en tire donc la conclusion suivante :

« Les français seraient bien inspirés d’arrêter de croire que, ceteris paribus, en travaillant moins on pourrait gagner davantage. »