Temps de travail et salaire : les équations
Par Antoine B. le samedi 2 septembre 2006, 14:46 - Lien permanent
Emmanuel et Olivier Bouba-Olga se paient une bonne tranche de rire au sujet d’une phrase prononcée par le ministre de l’intérieur en campagne chez les patrons :
"La France ne s'est pas encore remise du choix historiquement stupide d'expliquer aux gens qu'en travaillant moins, on pourrait gagner davantage".
Il n’est certes pas bien compliqué de trouver des donnés expliquant que la France travaille de moins en moins depuis trente ans, et que ses salariés gagnent dans le même temps de plus en plus. Pourtant, s’agit-il d’un démenti cinglant à l’idée selon laquelle quand on travaille moins, on gagne moins ? Pas si l’on entend le petit « ceteris paribus » (toutes choses égales par ailleurs) sous-entendu à la fin de la phrase.
En économie, il est souvent opportun, afin de clarifier le débat, de se ramener à une de ces précieuses équations qui sont toujours vraies, car découlant logiquement de définitions, sans hypothèses supplémentaires. (exemple, si je définis la vitesse de circulation de la monnaie (V) comme le rapport entre le PIB et la masse monétaire (M), j’ai toujours raison, par définition, de dire M*V=PIB) Construisons donc ensemble une telle équation.
Appelons N la population active d’un pays (chômeurs + actifs occupés). Si on appelle l le taux d’emploi (1 – le taux de chômage), il y a donc N*l travailleurs dans ce pays. Si h désigne le nombre d’heures annuelles travaillées, en moyenne, par les travailleurs du pays, le volume total des heures travaillées s’élève à N*l*h. Appelons P la productivité moyenne d’une heure travaillée. La production réalisée au bout d’une année est de N*l*h*P. Si la masse salariale est W et si la part des salaires dans la valeur ajoutée est s, alors on peut établir la relation suivante :
W=N*l*h*P*s
Si l’on s’intéresse au salaire moyen par travailleur (w_l) et non à la masse salariale globale, il faut diviser par le nombre de travailleurs N*l, soit :
w_l=h*P*s
Si l’on s’intéresse maintenant au salaire moyen par actif (w_a), c’est à dire en tenant compte des chômeurs (ce qui est légitime puisque les allocations chômage sont financées par des prélèvements sur les salaires), il faut diviser seulement par N, soit :
w_a=l*h*P*s
Que s’est-il passé depuis 30 ans, pour que les salaires augmentent en France ? Il faut décomposer w_l :
h a diminué (on travaille moins qu’avant), et s a diminué aussi, puisque la part du travail dans la valeur ajoutée a diminué au profit de celle du capital. En revanche P a fortement augmenté. Au total, l’augmentation de P a plus que compensé la diminution de s et de h, si bien que les salaires ont augmenté. Est-il pourtant légitime d’en conclure qu’en travaillant moins, on gagne plus ? Laurence Parisot tirerait de cette histoire une conclusion bien différente, en constatant qu’en baissant la part du travail dans la valeur ajoutée, on augmente les salaires. Nul doute qu’elle se verrait répondre, à juste titre, que toutes choses égales par ailleurs, autrement dit à productivité et temps de travail donné, une diminution de la part du travail dans la VA a pour effet de faire baisser le salaire. Autrement dit, les salaires auraient augmenté encore plus si, toutes choses égales par ailleurs, la part du travail n’avait pas diminué. Il en va de même pour le temps de travail. Toutes choses égales par ailleurs, le salaire moyen aurait augmenté davantage si le temps de travail n’avait diminué.
La question pertinente est de savoir si l’on peut, effectivement, raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». En fait, en raison de ce qu’on appelle pompeusement la décroissance de la productivité marginale du travail, il est probable que P dépende un peu de h, dans la mesure où moins on travaille, plus la productivité horaire du travail est importante. Mais pour qu’une baisse du temps de travail se traduise par une hausse du salaire, il faudrait que l’élasticité de P par rapport à h soit, en valeur absolue, supérieure à 1. Ce qui reviendrait à imaginer qu’un ouvrier produisant 100 chaises par jour en travaillant 10 heures puisse en produire 110 en ne travaillant que 9 heures, à technologie constante. C’est assez peu crédible.
En réalité, ce qui a fait augmenter P, depuis trente ans, ce n’est pas la diminution de h mais essentiellement le progrès technologique et l’accumulation du capital physique et humain.
A moins qu’une baisse de h n’entraîne une augmentation de s, mais il faudra m’expliquer comment, et en tout cas, ce n’est pas ce qui s’est produit en France depuis trente ans.
Reste le salaire moyen par actif. Cette fois-ci, on pourrait imaginer qu’une baisse du temps de travail se traduise par une augmentation de w_a, à condition que la baisse du temps de travail h entraîne une augmentation suffisante de l (=baisse du chômage), éventuellement couplée à une légère augmentation de P. C’est un discours plus classique, disant que la baisse du temps de travail fait baisser le chômage et augmenter la productivité.
Le problème est que, à part éventuellement dans le très court terme, la baisse du temps de travail n’entraîne pas de baisse du chômage, pour la bonne raison que dans le moyen-long terme, le nombre d’heures de travail globales n’est pas constant, et que la règle de trois expliquant que travailler moins est une façon de répartir le chômage entre actifs est totalement inopérante.
J’en tire donc la conclusion suivante :
« Les français seraient bien inspirés d’arrêter de croire que, ceteris paribus, en travaillant moins on pourrait gagner davantage. »


Commentaires
Comment les économètres mesurent P en pratique ?
Une petite objection sur ton raisonnement : en pratique la diminution imposée par la loi de h (dans un temps relativement court) avec la possibilité d'annualiser (ou adapter par branche industrielle) en contre partie rends l'hypothèse "à technologie constante" peu crédible : la réorganisation du travail impliquée est bien sur un changement "technologique", sans compter l'occasion d'acheter les machines auxquelles on pensait depuis un moment (comme tu le mentionnes augmentation de la part du capital), etc...
Pas forcément réaliste dans tous les cas le "ceteris paribus", les agents économiques ont du répondant :).
@Laurent : les économètres ne mesurent pas P :-), quant aux statisticiens, ils divisent la valeur ajoutée par le nombre d'heures travaillées.
Pour le reste, c'est, me semble-t-il, exactement ce que je dis dans le billet. Je précise aussi que cette évolution de P doit être supérieure à la diminution de h pour qu'on puisse dire qu'en travaillant moins, on gagne plus, tout autre déterminant de la technologie que le temps de travail égal par ailleurs. Je dis aussi que c'est irréaliste.
LG : "technologique", sans compter l'occasion d'acheter les machines auxquelles on pensait depuis un moment (comme tu le mentionnes augmentation de la part du capital)
Euh... rien à voir, si je puis me permettre. Acheter une machine (investissement) augmente bien le STOCK de capital, mais quel lien avec la PART DU capital, i.e, pour faire court, des revenus non salariaux ?
@gen : "part du travail" = salaires + charges
"part du capital" = excédent brut d'exploitation
"part du travail" + "part du capital" = "valeur ajouté hors taxe du secteur privé"
Antoine, désolé de mélanger, billet sur le rôle distinct des économètres, statisticiens, économistes et thésards bienvenu :).
Pour le raisonnement, ok dit la même chose.
Gen. Blablau, le stock de capital pour acheter des machines vient de quelque part, et avec les gentils capitalistes il ne vient pas par générosité altruiste, mais en général pour augmenter la part des profits qui revient à ce même capital.
Ou j'ai raté quelque chose dans la motivation du capitaliste qui dort en moi ?
Laurent : ce ne sont que mes définitions :
Statisticien : terme très général désignant celui qui collecte et traite des données
Economètre : statisticien particulier dont le rôle est d’identifier des relations fonctionnelles entre des variables. Par exemple, prenons la bonne vieille fonction de consommation keynésienne C=aR+b
C et R, la consommation et le revenu, sont collectés par des statisticiens, mais ce rôle n’est pas celui de l’économètre. Disposant de données sur la consommation et le revenu d’un échantillon de la population, l’économètre donne une estimation des paramètres a et b.
Economiste : dangereux psychopathe. C'est lui qui crée la théorie dont l'économètre cherche à chiffrer les relations fonctionnelles. Par exemple, c'est Keynes qui a eu l'idée de dire que la consommation est une fonction croissante du revenu. Reste à l'économètre à tester cette idée, à trouver la forme fonctionnelle, et à la chiffrer.
Thésard : aspirant psychopathe.
Sinon, l’objectif d’une firme n’est pas d’augmenter la part du capital dans la va, mais de maximiser le profit, ce qui n’est pas du tout pareil. (passons sur le fait que, dans la vraie vie, il existe d’autres objectifs, ceux des managers étant distincts de ceux des actionnaires, c’est un autre débat)
Antoine merci pour le bestiaire :)
La firme va demander des sous au capitaliste en lui présentant un business plan et le capitaliste modèle standard ne va pas lui donner de sous si ça n'augmente pas ses profits relativement au capital investi (bon ok il y a l'auto-financement).
Et oui les problèmes d'agence c'est pas simple et ça donne des sueurs aux aspirants rentiers ...