La libéralisation du commerce ne profite-t-elle pas aux pays pauvres ?
Par Antoine B. le jeudi 27 juillet 2006, 13:01 - Lien permanent
Un article de la Tribune au titre surprenant annonce :
La libéralisation du commerce n'a pas profité aux pays les plus pauvres.
"On vous l'avait bien dit", seraient tentés de commenter lesCommentant un propos de Lionel Fontagné du CEPII, expliquant que la libéralisation ne suffit pas (qui dit le contraire ?), l'auteur de l'article ajoute :
Comment les États d'Afrique subsaharienne, dont la part dans le
commerce mondial a été réduite de moitié au cours des deux dernières décennies,
pourraient-ils tirer parti de la libéralisation, comme espère bien le faire une
nation émergente comme le Brésil, déjà premier exportateur de sucre, de soja...
?
Autrement dit, de "la libéralisation du commerce n'a pas profité aux pays les plus pauvres", on passe à "une hypothétique libéralisation à venir ne profiterait pas à l'Afrique". Pourquoi ? Parce que l'Afrique n'est pas insérée dans le commerce mondial. Ce qui est sûr, c'est qu'en effet, l'Afrique commerce peu avec le reste du monde, et qu'elle est très pauvre. A la question posée par ce journaliste manifestement débutant en économie, je réponds donc : les avantages comparatifs.
Plus loin, il est expliqué que les gains à attendre de Doha, estimés par la Banque Mondiale entre 250 et 620 milliards de dollars, sont estimés seulement entre 32 et 126 milliards par Lionel Fontagné. Encore une fois, quel rapport avec le titre qui évoque le passé ? Passons. Quels sont les arguments conduisant à diminuer cette estimation ?
" Il a tout d'abord fallu prendre en considération les
différents systèmes de préférence " (Tout sauf les armes...) qui accordent
déjà à certains PED un accès aux marchés des pays riches libre de droits de
douane ou à droits faibles
Autrement dit, les gains à attendre ne sont pas si forts, car le commerce est déjà relativement libéralisé.
Bilan de l'article : un titre au passé, annonçant qu'une libéralisation n'avait pas profité aux pays pauvres, un contenu au futur annonçant qu'une libéralisation ne profiterait pas tant que ça aux pays pauvres car ils commercent déjà beaucoup avec l'étranger. J'ai un pote qui a un bac ES et un BTS force de vente, je vais lui conseiller de postuler pour écrire des articles d'économie à la Tribune, ça ne peut pas être pire.


Commentaires
En effet, cet article de la Tribune est sans doute l'un des plus idiots que l'on pouvait écrire, pour les raisons suivantes:
- la libéralisation des échanges profite d'abord aux pays les plus pauvres puisque ce sont eux qui ont les barrières commerciales les plus élevées. Même toute la mauvaise foi d'un Lionel Fontagné (un économiste assez déplorable) ne peut venir à bout de cette réalité (http://trade.ec.europa.eu/doclib/do...)
- bien sûr la "libéralisation des échanges" profite aux pays qui libéralisent leurs échanges. C'est peut-être la nuance qui échappe au journaliste. Les pays en développement à l'OMC ont des "flexibilités" qui leur permettent en gros de ne pas libéraliser leurs échanges (s'ils ne le souhaitent pas) et donc les pays africains avec des politiques commerciales très protectionnistes ne profitent bien sûr pas d'une libéralisation des échanges qu'ils ne font pas.
- s'il s'agit de parler de l'Afrique, il y a un enjeu majeur pour certains pays d'Afrique de l'Ouest qui est le prix du coton, mis à mal sur le marché mondial par les subventions américaines et européennes. Ce sont des millions de personne qui vivent de la culture du coton en Afrique de l'Ouest et là un accord à l'OMC se traduisait en gains immédiats pour eux
- ce serait trop technique de rentrer dans le détail de l'évaluation des gains de la libéralisation par la Banque mondiale, le CEPII et d'autres institutions, mais dire que les gains sont plus faibles quand on prend en compte les systèmes de préférences, c'est de la malhonnêteté intellectuelle pure. Le CEPII a mis au point il y a quelques années une base de données prenant c'est vrai mieux en compte les systèmes de préférences et ils ont critiqué les estimations de la Banque mondiale. Depuis les préférences sont pleinement intégrées dans les modèles (sachant que tout le monde par ailleurs utilise le même modèle à peu de chose près et la même base de données). Les différences dans les estimations viennent essentiellement des scénarios de libéralisation et les chiffres qu'avance Fontagné correspondent à un scénario avec une libéralisation plus faible par rapport à celle étudiée par la Banque mondiale, d'où les chiffres plus petits.
Petite précision : ce qui est absurde, dans cet article, ce ne sont pas les citations de Fontagné, mais les commentaires que le journaliste se croît autorisé à ajouter en complément de ces citations.
Autre chose, au sujet des préférences : leur prise en compte permet de faire apparaitre des perdants à la libéralisation, soit. mais il convient de préciser que les préférences constituent une aide déguisée, qui n'est à l'évidence pas la meilleure manière d'aider, dans la mesure où ces aides déguisées détruisent des ressources. Rien n'empêche les pays qui aident les bénéficiaires des préférences de continuer à les aider après la libéralisation, sous une forme différente. Quand les gens qui ont des responsabilités politiques auront compris que la redistribution (ou l'aide) ne doit pas passer par les prix, un gros progrès sera accompli en matière de politique publique.
Certes, les chiffres montrent que la liberalisation des echanges profitent aux pays pauvres mais la vraie question est de savoir si elle profite aux pauvres des pays pauvres ... et là j'ai bien peur que la réponse soit, au moins en partie, non ! Il me semble pour l'instant que la libéralisation des échanges visent à instaurer au niveau mondial le fameux 80-20 : 20% de la population qui s'en sort et 80% qui reste ou s'enfonce dans la misère ...
Nick : petite question innocente : ces chiffres viennent d'où ? (80-20)
Un court article de Dani Rodrik sur la mondialisation et les pays pauvres: http://www.harvardmagazine.com/on-l... Debraj Ray le fait lire à ses étudiants en complément du chapitre sur le commerce international de son cours d'économie du développement. Enfin, pas tout à fait lié, mais il y a un sujet intéressant de "mondialisation locale" que je trouve assez peu connu, et particulèrement pertinent concernant le commerce international entre pays africains: une bonne part de ces échanges passe complètement inaperçue; il existe beaucoup de marchands "informels" (dont pas mal de marchandEs d'ailleurs) qui passent la frontière en petit comité, voir seul, et passent quelques billets aux douaniers afin de ne pas payer les droits de douanes... L'existence de ce type de corruption des douaniers peut avoir des conséquences pour les politiques à mener en matière de commerce international entre les pays concernés. E plus, à un niveau plus microéconomique, il s'agit du gagne-pain de beaucoup de petits commerçants locaux. Si le sujet vous intéresse, voir les travaux de Cécile Daubrée, et aussi quelques travaux de Jean-Paul Azam. Les travaux de Marcel Fafchamps sur les institutions de marché en Afrique sont aussi très intéressants. Bref, tout ça pour attirer l'attention sur le fait que comprendre comment les institutions locales des pays pauvres fonctionnent est, il me semble, un complément essentiel à la compréhension des théories plus générales du commerce international et des débats associés. Mais peut-être suis-je biaisé, je comprends un peu mieux les sujets micro (pour ce que j'en comprends!) que la macro...