…contre toute attente, ce qu’il propose pourrait bien être, en effet, redoutablement efficace !

« Jack Lang, candidat déclaré à l'investiture du PS pour l'élection présidentielle de 2007, a préconisé vendredi une vaste réforme des cotisations sociales car le mode de financement de la protection sociale est devenu "une machine à produire du chômage de masse".

Le député du Pas-de-Calais exposait à l'Institut supérieur du management public et politique le contenu de la "révolution fiscale" dont la France a besoin, selon lui, trois mois après avoir rendu publiques ses propositions pour l'emploi lors d'une conférence à l'Ecole polytechnique.

Il a proposé "d'abaisser massivement les prélèvements pesant sur le travail peu qualifié et de les transférer sur le travail qualifié, ce qui exigera un effort de solidarité important".

L'ancien ministre socialiste a suggéré "que l'on supprime ce qui reste de cotisations patronales au niveau du SMIC (famille et assurance maladie) et, surtout, que l'on étende les exonérations aux cotisations salariales, ce qui n'a jusqu'à présent jamais été envisagé".

Pour financer cette perte de recettes pour les régimes sociaux, Jack Lang a préconisé d'instaurer "un barème progressif des taux". »

Après que les discussions se sont longuement étendues sur le thème des coûts indirects de l’emploi (incertitude judiciaire, coût du licenciement…), son coût direct pourrait bien refaire son entrée dans le débat. A priori, on pourrait s’étonner de ce qu’un allègement de charge puisse avoir, en tout cas de manière durable, un impact sur le coût du travail. En effet, dans un marché à l’équilibre, le coût du travail, incluant toutes les charges qui lui sont associées, doit être égal à sa productivité marginale, donc à la productivité du dernier travailleur embauché. Comme les charges ne modifient vraisemblablement pas cette productivité marginale, une augmentation des charges devrait avoir pour conséquence de faire baisser le salaire net, afin que le coût du travail soit inchangé. C’est effectivement ce qui se passe, à moyen terme. On peut l’observer, au niveau Français, en constatant que l’accroissement dans le temps des charges sociales ne s’est pas accompagné d’une augmentation de la part du travail (salaires + charges y.c. « patronales ») dans la valeur ajouté (salaires + charges + excédent brut d’exploitation). Une autre manière de l’observer repose sur la comparaison internationale : cette répartition de la valeur ajoutée est relativement homogène d’un pays à l’autre, malgré de grandes disparité dans le poids des charges sociales.


En fait, dans un marché du travail à l’équilibre, en l’absence d’un salaire minimum, une baisse des charges sociales peut avoir un effet sur l’emploi. Mais cet effet concerne essentiellement l’offre de travail, c’est-à-dire l’incitation pour les chômeurs à préférer un emploi plutôt que l’inactivité. Voyons cela avec de jolis dessins d’économiste.

 

On s’intéresse au marché du travail peu qualifié, en équilibre partiel (je sais, c’est mal pour parler de chômage, mais c’est tellement plus simple). Sur le premier graphique, j’ai représenté l’offre et la demande de travail, en fonction du salaire net.

Pour de très faibles salaires, l’offre de travail est fonction croissante du salaire net. En revanche, il y a une limite à l’offre de travail, quelque soit le salaire net, c’est la population en âge de travailler, qui est représenté par le segment OC. Pour un niveau donné des charges sociales, la demande de travail est, quant à elle, une fonction décroissante du salaire net. Plus le salaire est élevé, plus les entreprises sont incitées à substituer du capital au travail et à se spécialiser dans des activité peu intensives en travail. De façon classique, le salaire net d’équilibre est celui qui égalise l’offre et la demande d’emploi. Il est représenté par le segment OA, et le volume de l’emploi à l’équilibre est, pour sa part, représenté par OB. Que se passe-t-il, à présent, si les charges sociales diminuent, comme le préconise Jack Lang ? L’offre de travail ne se déplace pas, suite à cette politique, car l’incitation à travailler dépend du salaire net, effectivement perçu en fin de mois par les travailleurs. En revanche, pour les entreprises, cette baisse des charges constitue, à salaire net constant, une baisse des coûts du travail, et, par conséquent, incite à embaucher davantage. La courbe de la demande subit donc une translation en haut à droite.

On le voit, le nouvel équilibre est caractérisé par un salaire net plus élevé et davantage d’emploi. L’augmentation du salaire net peut s’expliquer de la façon suivante : suite à la baisse des charges, l’embauche devient plus rentable, la demande de travail augmente, et devient donc supérieure à l’offre, créant un déséquilibre. La concurrence entre entreprises pour embaucher fait augmenter le salaire. L’augmentation du travail vient du fait que cette hausse des salaires augmente l’incitation à travailler. Il faut toutefois noter que ce dernier résultat dépend de façon cruciale de la pente de la courbe de l’offre. Il n’est pas impossible d’imaginer un effet inverse : pour un salaire net plus élevé, il faut travailler moins pour gagner autant, si bien qu’on peut être incité à se contenter du même revenu et à bénéficier de davantage de loisirs. Il est donc prudent de ne pas trop espérer dans l’ampleur de ce type d’impacts d’une baisse des charges sur l’emploi. D’autant plus que cet accroissement de l’emploi ne correspond pas à une baisse du chômage, mais à un accroissement de la population active. (il n’y a en fait pas de chômage dans ce modèle, à l’équilibre.)

 

Ceci étant dit, pour bien comprendre la pertinence de l’idée de Lang, il faut modifier le modèle précédant en lui ajoutant une caractéristique importante du marché du travail français : le SMIC. Voici donc comment se comporte notre marché du travail peu qualifié en présence d’un SMIC :

Quelles que soient l’offre et la demande de travail, le salaire ne peut descendre en dessous du SMIC. L’équilibre « théorique » de ce modèle est représenté par le salaire net OF et le niveau d’emploi OG. Mais comme le SMIC est supérieur à ce salaire d’équilibre, le salaire effectif est le SMIC, et le marché n’est pas à l’équilibre. La demande de travail émanant des entreprises, à ce prix là, n’est que de OE, donc inférieure à la demande d’équilibre. L’offre de travail est de OH, donc supérieure à l’offre d’équilibre, puisque le travail est bien rémunéré. Quand l’offre diffère de la demande, la règle qui s’applique est celle du « côté court » : la quantité effectivement échangée correspond à la plus petite entre l’offre et la demande. En l’occurrence, l’emploi correspond à la demande d’emploi OE, tandis que la population active est de OH. Une quantité EH souhaite travailler, mais ne trouve pas d’emploi. Le taux de chômage est donc de EH/OH.

Dans ce marché dans lequel le SMIC crée un déséquilibre entre l’offre et la demande de travail, quel est l’impact d’une baisse des charges ? Comme précédemment et pour les mêmes raisons, elle n’affecte pas la courbe de l’offre, et comme précédemment et pour les mêmes raisons, elle déplace en haut à droite la courbe de la demande.

Cette baisse des charges augmente l’incitation à embaucher, réduisant ainsi l’écart entre l’offre et la demande de travail. Tant que cet écart n’est pas comblé, donc tant que la demande reste inférieure à l’offre, le salaire net n’a pas de raison d’augmenter, pas plus que l’offre de travail. Une baisse des charges suffisante pourrait faire se croiser offre et demande au point d'abcisse OI et d'ordonnée O-SMIC, qui correspondrait à une disparition du chômage.

 

Quelle efficacité concrète attendre d’une telle mesure ? La réponse à cette question dépend de l’écart qui existe entre le salaire d’équilibre et le SMIC. Comme le coût du salaire minimum est élevé en France, on peut s’attendre à ce qu’une baisse généralisée et permanente des charges sociales ait, comme le pense Jack Lang, un impact important sur l’emploi.

 

Naturellement, il ne saurait y avoir de repas gratuits. Ce remède contre le chômage n’est absolument pas un remède miracle : il a un coût important. Les charges sociales ont une contrepartie : les prestations sociales, dont les allocation chômage ne constituent qu’une petite partie. Si cette politique « évidente » n’a jamais été mise en œuvre en France, ce n’est pas parce que les dirigeants politiques ignorent son efficacité, mais parce qu’ils préfèrent avoir un chômage élevé plutôt que de faire payer cher aux classes moyennes l’Etat providence (cf. l’ « effort de solidarité important » de Lang) ou carrément de lui faire subir un fort recul, qui serait fatalement impopulaire. Le succès de la lutte contre le chômage dépend sans doute davantage d'un difficile équilibre politique que d'une révolution théorique en macroéconomie.

add. C'est vrai, des réductions de charges sur les bas salaires, il en existe déjà. Vous pouvez même vous amuser à faire des simulations grâce à ce lien : si vous arrivez à faire le test sans rire, c'est que vous êtes juriste ou d'une nature franchement morose.