J’aurais vu le rapport si les manifestants avaient explicitement dit qu’ils refusaient d’échanger un peu plus d’emploi contre un peu moins de protection au motif qu’il n’y a pas de problème d’emploi en France. Sauf qu’ils n’ont jamais dit ça. Et pour cause ! Il y a bel et bien un problème d’emploi en France. Seulement, il n’apparaît pas dans cette donnée particulière qu’est le rapport (emploi des hommes de 25 à 55 ans)/(population totale des hommes de 25 à 55 ans).

D’abord, en restant sur cette catégorie de population, si le taux d'actifs occupés est un critère pertinent à bien des égards pour évaluer le taux d’utilisation des capacités de production d’un pays, il a le défaut de masquer le problème dont il est question quand on parle de lutte contre le chômage, à savoir : le chômage. Laurent précise, à juste titre que celui-ci est de 7,4% en France contre 4,6% aux USA pour cette catégorie de la population. Mais, selon lui, ça n’est pas important, ce qui compte c’est que sur 100 hommes de 25 à 55 ans, 13,3 ne travaillent pas en France, contre 13,7 aux USA. Il en conclut, avec Jérôme à paris, que la vie est vraiment belle en Europe. Or : 1) Dans un marché du travail dual comme le marché Français, les temps partiels et les CDD font partie du problème de l’emploi. Laurent mentionne le problème, mais il l’élude. 2) Parmi les 13,**% qui ne travaillent pas, seule une partie a un problème d’emploi. Il s’agit essentiellement des chômeurs et des ex-chômeurs découragés. Je n’ai pas de données me permettant de comparer le taux de chômeurs découragés en France et ailleurs, bien que je suppute qu’il soit corrélé positivement au taux de chômage et aux minima sociaux, et donc probablement assez élevé en France. A part ça, les non-chômeurs qui ne travaillent pas n’ont pas de problème d’emploi, puisqu’ils n’en cherchent pas. Certains sont rentiers, pas à plaindre. D’autres sont en prison, beaucoup aux USA. Eux sont à plaindre, en tout cas certains, mais pas pour des problèmes d’emploi. Certes, on peut penser que les personnes sociologiquement les plus touchées par l’incarcération sont également les plus touchées par le chômage. Donc si le taux d’incarcération américain descendait au niveau du taux Français, le taux de chômage des « libérés » serait supérieur à la moyenne américaine. Peut être serait-il de 10% ? De 15% ? Certainement pas de 100% en tout cas. Que la société américaine soit plus violente que la société française, c’est vrai, c’est triste (bien que ça soit en voie d’amélioration), mais ça n’a rien à voir avec l’emploi. On peut en dire autant des handicapés dont le statut leur permet de vivre sans travailler. Si les règles permettant aux handicapés de ne pas travailler au Royaume Uni étaient plus strictes, les handicapés les moins touchés, qui seraient exclus du système d’aides, auraient peut être un taux de chômage plus élevé que la moyenne britanique, mais là non plus, pas 100%. Aider les handicapés, c’est de la solidarité, pas un artifice statistique. Le problème d’emploi, en France, c’est bête et méchant, mais ça s’évalue par le fait que sur 100 hommes de 25 à 55 ans qui souhaitent et peuvent légalement travailler, 7,4 ne le peuvent pas, faute de trouver un emploi. Ailleurs, c’est moins.

Ensuite, les principales victimes du chômage en France sont exclues du tableau de Laurent, puisqu’il s’agit des vieux et des jeunes-sans-qualification-qui-cassent-des-voitures. On peut ajouter également à cela le fait que les femmes ont un taux de chômage supérieur à celui des hommes, mais je ne sais pas ce qu’il en est dans les autres pays (chiffres faciles à trouver au demeurant). Pour les vieux, leur problème de chômage tient au fait que quand ils sont au chômage, ils ont une probabilité très faible de retrouver un emploi. Par ailleurs, comme le remarque un lecteur de Laurent, ils ont un taux d’activité très faible, par rapport aux autres pays cités. On me rétorquera à juste titre qu’à l’instar des taulards américains et des handicapés britanniques et néerlandais, les préretraités français n’ont pas de problème d’emploi, puisqu’ils n’en cherchent pas. Seulement l’abus de préretraites est un gros gâchis économique, dont le poids se fera certainement sentir à mesure que la part des retraites dans le PIB augmentera dans les décennies à venir. Mais c’est un autre sujet. Quant aux jeunes-sans-qualification-qui-cassent-des-voitures, est-il bien nécessaire que j’épilogue sur l’effet sociologiquement (et psychologiquement) désastreux de leur taux de chômage astronomique ?

Dois-je en conclure que, contrairement à Laurent, je considère que les manifestants français sont mauvais en économie ? Pas forcément. Car s’il existe, effectivement, un problème d’emploi en France, il est en revanche des catégories sociales qui ne sont pas concernées par ce problème d’emploi. C’est le cas, en particulier, des jeunes diplômés des classes moyennes, des salariés titulaires de CDI dans le privé et des fonctionnaires. L’UNEF et la CGT. Il est donc bien légitime de considérer qu’il y a un argument économique rationnel derrière les manifestations, mais il faut préciser qu’il s’agit d’une rationalité vouée à la défense d’intérêts catégoriels. J’en veux pour preuve que chacun d’entre eux considère l’issue de cette crise comme une grande victoire. Or, à l’issue de cette crise, le marché du travail est dans le même état qu’il y a 6 mois. La victoire ne réside donc pas dans une avancée dans la lutte contre le chômage, mais dans le statu quo : du boulot pour nous, du chômage pour les autres.

NB : Est-il besoin de préciser une nouvelle fois que le CPE n’aurait pas eu d’effet significatif sur l’emploi ? Cela ne change rien à mon propos, puisqu’une réforme plus générale du contrat de travail et mieux ficelée, elle, en aurait vraisemblablement, et qu’elle sera sans doute envisagée tôt ou tard dans la mesure où elle est sans coût pour les finances publiques. Il est difficile de concevoir que les mêmes qui furent hostiles au CPE ne le soient pas encore plus à une réforme de plus grande ampleur, et pour les mêmes raisons.