Mais non ! C’est pas vrai. Je ne suis pas un ennemi du peuple, je disais juste ça pour que vous cliquiez sur « lire la suite ».

Quand Dominique de Villepin a annoncé qu’il allait faire passer en force un amendement à la loi sur l’égalité des chances visant à généraliser le CNE à toutes les entreprises pour les salariés de moins de 26 ans, j’ai eu l’envie de faire un billet provocateur. J’y aurais dit que la seule chose positive, dans cette mesure, était… la méthode. Cette méthode qui, précisément, focalise une partie importante des critiques contre le CPE. Je ne l’ai pas fait, car je ne souhaitais pas me lancer dans de longues polémiques à un moment qui s’y prêtait peu. Evidemment, dire que la méthode Villepin est la bonne est une grosse exagération de ce que je pense. Le recours au 49.3 ressemble, comme l’ont dit beaucoup de ses détracteurs, à une provocation inutile. Mon propos n’est pas que la concertation est un mal en soi, mais que l’excès de concertation en est un, et que la manière dont la question des modalités de prises de décision en démocratie envahit le débat public est préjudiciable au bon fonctionnement de la démocratie.

N’ayant finalement posté aucun billet sur la question, je me suis rattrapé en commentaires chez Ceteris Paribus. Du coup, Emmanuel se fend d’un nouveau billet renvoyant dos à dos les tenants, comme moi, de l’idée que la concertation ne devrait pas avoir l’importance qu’on lui accorde actuellement, et les hérauts de la démocratie participative à tout va. Sa synthèse (comprise comme un dépassement de cette opposition) est intéressante, puisqu’il nous invite à considérer que les élus ont, en matière de concertation, un devoir de moyens et non de résultats. Ils doivent engager des concertations de bonne foi, qu’ils parviennent ou non à un consensus. Si le consensus n’est pas trouvé, alors, légitimement, les élus du peuple doivent l’emporter sur les représentants d’intérêts catégoriels. Bien qu’intéressant, son argument ne me convainc pas.

En première approximation, je résumerais ma position en disant que j’ai des préférences lexicographiques du point de vue de la qualité intrinsèque d’une loi et de la procédure par laquelle elle a été adoptée. En clair, pour avoir un avis sur une loi, je regarde d’abord son contenu, et ensuite, éventuellement, je m’intéresse à la question de savoir si elle est ou non fille d’une longue concertation avec tel ou tel lobby. Je précise que tout ce que je dis ici se situe exclusivement dans un cadre précis qui est celui de la démocratie libérale, c’est à dire un régime alliant la démocratie formelle à des systèmes de contre pouvoir et à des règles de protection de la liberté individuelle. Cette précision est importante, car elle exclut du débat la possibilité que soit promulguée sans concertation une loi portant atteinte à un droit fondamental. Le conseil constitutionnel, les institutions européenne (la cour de justice), la cnil, et plus simplement la justice, protègent les citoyens de l’arbitraire et des atteintes à leurs droits fondamentaux. Je me concentrerai donc uniquement sur le cas des lois qui ne sont pas attentatoires à ces droits.

Emmanuel soutient qu’on peut difficilement dissocier la qualité d’une loi de la concertation qui l’a précédée :

« D’une part, tout comme le passage devant le Conseil d'Etat permet de réduire le risque qu'un projet de loi soit inconstitutionnel, on peut penser que la discussion avec les syndicats et le patronat permet de mieux prendre en compte les droits des salariés et les besoins des employeurs », dit-il.

Peut-être, mais la discussion avec les syndicats et le patronat n’est ni le seul, ni forcément le meilleur moyen de prendre en compte les droits des salariés. Et, comme je le redirai plus bas, c’est le meilleur moyen d’accorder plus de poids aux catégories les mieux organisées (les salariés en CDI dans les grandes entreprises et les fonctionnaires) au détriment des autres (les jeunes de banlieue sans formation).

«  D'autre part, la bonne application et la bonne acceptation des réformes dépend pour une part non-négligeable du soutien des partenaires sociaux au texte du gouvernement. »

Pas forcément. La modification du mode de calcul des retraites n’a besoin de rien ni personne pour être appliquée. Elle a juste besoin d’être votée et promulguée. Quant à l’acceptation d’une loi, tout dépend de ce qu’on entend par là. La réforme des retraites est typique d’une réforme plutôt bonne en dépit de son caractère timoré, et précédée d’une immense concertation. Elle n’en a pas moins suscité une crise sociale comparable à celle du CPE. Les salariés qui ont dû changer leurs projets en repoussant la date de leur départ en retraite restent très amers, et ne l’ont, en quelque sorte, toujours pas acceptée. Pourtant, la loi est votée et elle s’appliquera. Sauf si le mécontentement est tel qu’il soit en mesure de faire élire en 2007 un candidat favorable à un retour au mode de calcul d’avant la réforme. Mais les probabilités sont bien minces qu’un tel scenario se produise. S’il avait écouté les manifestant, Jean Pierre Raffarin aurait retiré sa réforme. Il ne l’a pas fait, et personne ne s’en plaint. Les socialistes se garderont bien d’en faire un thème de campagne, car ils sont ravis que le fardeau que constitue le dossier des retraites ait été allégé. D’ailleurs, quelles étaient les critiques des socialistes à l’époque (Michel Rocard exclu) ? Ce n’est pas un problème de fond, mais de… méthode ! La réforme, désapprouvée par une majorité de salariés, était passée, disait-on, sans réelles négociations (ici, le « réelles » est important. Les négociations ont eu lieu, mais comme la loi ne tient pas compte de tous les desiderata des négociateurs, elles ne sont pas réelles). Quitte à produire les mêmes crises et les même frustrations que celle que l’on connaît aujourd’hui vis-à-vis du CPE, on pourrait presque penser que si Raffarin avait fait passer sa réforme des retraites en recourant au 49.3 sans concertation 10 jours après son investiture, on aurait gagné quelques mois (bien sûr, j’exagère en disant cela).

Au delà de ces cas particuliers, quels sont mes griefs vis-à-vis de, appelons cela comme ça, l’idéologie de la concertation ?

Un biais dans la représentativité.

Une condition nécessaire pour qu’une réforme soit bonne, c’est qu’elle procure un gain net à la société. Il serait illusoire de lui imposer une amélioration paretienne, c’est à dire de lui imposer de ne faire que des gagnants. On est en revanche en droit d’attendre d’une réforme que les gains qu’elle engendre soit globalement supérieurs aux pertes. Or il n’est pas rare que les gains à attendre d’une réforme soient diffus et que ses pertes soient concentrés sur une catégorie particulière. Bref, beaucoup gagnent peu, peu perdent beaucoup. C’est un lieu commun pour les économistes et les politologues que de dire que dans cette situation, la minorité dont l’intérêt catégoriel est en contradiction avec l’intérêt général va se mobiliser davantage que le reste de la population. C’est le cas, par exemple, de l’industrie textile qui a obtenu, récemment, un maintien des quotas pour les importations en provenance d’Asie. On peut penser que c’est d’une certaine manière également le cas pour le CPE. Comme l’a fait remarquer SM au début de la crise, les personnes qui auraient le plus à perdre dans un assouplissement des règles de licenciement sont les jeunes diplômés. Ce sont, comme par hasard, leurs représentants que l’on trouve au côté des syndicats traditionnels pour revendiquer (puis finalement l’obtenir) le rôle d’interlocuteur pertinent dans la négociation. Or, les personnes visées en priorité par ce type de mesures ne sont pas les jeunes diplômés, mais les jeunes sans diplôme, rapidement déscolarisés après quelques années d’échecs et d’orientations ratées. Ce sont eux qui sont englués dans le chômage de longue durée, et eux qui cassent les voitures en temps d’émeutes. J’observe que personne, en tout cas à ma connaissance, n’a relevé l’absence de représentant de ces jeunes dans les négociations. Qui, d’ailleurs, pourrait les représenter ? Ils ne constituent pas une quelconque force économique, ils ne sont pas organisés en lobby. Quand on préconise la concertation, il faut avoir présent à l’esprit le fait que les interlocuteurs les plus motivés et les plus actifs ne sont pas forcément les plus pertinents par rapport au problème qu’il s’agit de résoudre.

L’avantages des politiques sur les lobbies, en démocratie représentative en tout cas, c’est qu’on prend leur action comme un package. Si un dirigeant met en œuvre 5 ou 6 réformes importantes au cours de son mandat, et qu’elles génèrent toutes un gain net, il est probable que j’y gagne globalement, même si je fais partie des perdants pour l’une des réformes en question. En revanche, si les lobbies qui me représentent devaient bloquer la réforme pour laquelle je suis perdant, alors je dois m’attendre à ce que d’autres lobbies bloquent les autres, et que finalement, je ne bénéficie pas du gain global procuré par l’ensemble des réformes.

 

Le social real politik prend pour exogènes des réactions endogènes (bouh… ça c’est un sous-titre !)

Il n’est pas rare que les hérauts de la concertation tiennent le discours tautologique suivant : « Les manifestants ont raison de contester, car la réforme est mauvaise. La réforme est mauvaise car elle a été imposée sans concertation, ce qui déclanche des protestations. Les contestations sont donc la preuve que la réforme est mauvaise. »

De façon plus cynique, on pourrait soutenir que, dans la mesure où la contestation est fonction décroissante de la concertation, il faudrait mettre en œuvre une concertation, ne serait-ce que pour atténuer la contestation. Ce raisonnement tiendrait si la fonction (au sens mathématique) qui relie la contestation à la concertation était une donnée exogène. Elle ne l’est pas. Elle est elle-même fonction de l’intensité avec laquelle sont proclamées les incitations à la concertation. Quand on vit dans un pays dans lequel la démocratie participative, le « dialogue social », la concertation, sont érigés en vertu suprême de l’homme politique moderne, il est difficile de ne pas se sentir frustré quand on est concerné par une réforme pour laquelle on n’a pas été consulté. Il semble d’ailleurs un peu illusoire, dans ce contexte, de penser, comme Emmanuel, qu’on pourrait tenter une concertation initiale, puis passer en force en cas d’échec de la concertation. Ceux qui se scandalisent de l’absence de concertation aujourd’hui n’auront pas de mal à s’indigner de la surdité des dirigeants s’ils finissent par passer en force constatant l’impasse (cf. les « réelles négociations » évoquées plus haut). L’opinion publique a fini par faire sienne l’idée selon laquelle la vraie démocratie était celle dans laquelle les citoyens sont impliqués dans chaque décision, et pas seulement dans le choix des dirigeants une fois tous les cinq ans. Et pourtant, la démocratie, ça reste quand même essentiellement cela.

Le temps de la démocratie

J’adresse la question suivante aux défenseurs acharnés de la démocratie participative :  pourquoi ne préconisez vous pas que les élections aient lieu tout les 6 mois, au lieu de tous les 5 ans ? J’ai une version plus hard de la même question : pourquoi a-t-on des élus ? Dans le fond, pourquoi ne pas considérer que, grâce à Internet, on pourrait organiser des consultations référendaires pour chaque décision prise par l’Etat ? A part quelques utopistes, personne ne préconise d’aller aussi loin dans le participatif. Ma question est « pourquoi ? ». Ma réponse est que tout le monde se rend bien compte que la politique, c’est un métier. Rien n’est plus contraire à l’esprit du temps que la phrase « laissez faire le gouvernement, il connaît son métier ». La réponse la plus immédiate à cela est : « mais nous sommes en démocratie, je suis donc, en tant que citoyen, autant concerné que le gouvernement par son action ». Et pourtant, quand on creuse un peu, on se rend compte que les choses ne sont pas si simples. La démocratie invite les citoyens à désigner leurs dirigeants. De même, l’économie de marché invite les clients à choisir leurs plombiers. Pourtant, cela signifie-t-il que je doive contrôler les moindres faits et gestes du plombier qui est en train de refaire toute ma tuyauterie ? Certes pas ! Je n’en ai ni le temps ni les compétences. Ca ne veut pas dire non plus que je ne vais pas, de temps en temps, l’interroger sur une manœuvre douteuse. C’est une question de mesure. L’essentiel est qu’à la fin de ses travaux, je dispose d’une tuyauterie en bon état de marche, et la bonne question est de savoir quelles institutions permettent qu’il en soit ainsi. La réponse n’est pas qu’il faut promulguer une loi imposant au plombier de se concerter avec son client à chaque étape des travaux. La réponse passe 1) par des règles juridiques lui imposant de me dédommager si le travail est mal fait, et 2) par le fonctionnement normal d’une économie libérale : si je suis mécontent, je ne l’appelle plus et fais connaître à mon entourage mon mécontentement.

Le parallèle avec l’action politique n’est pas parfait, mais il est parlant. De même que des institutions indépendantes protègent le citoyen de l’arbitraire, la réélection ainsi que la dilution des pouvoirs (Etat/Régions/Europe) constituent des protections contre la médiocrité. L’action politique implique la gestion d’un grand nombre de dossiers complexes et souvent dépendants les uns des autres, ne serait-ce qu’en raison des arbitrages budgétaires. Il est illusoire, et pour tout dire mensonger, de prétendre que tout un chacun aurait vocation à avoir une influence sur chaque décision politique.

Si les mandats sont longs, c’est parce que la gestion des affaires publiques est complexe. Les effets favorables d’une politique peuvent n’apparaître que longtemps après la mise en œuvre de ladite politique. Il semble donc logique de laisser aux élus le temps de mettre en œuvre leur action, et de faire un bilan en fin de mandat. En général, l’établissement de ce bilan est relativement long. Pendant plusieurs mois avant les élections, les élus en place commencent à énoncer la liste de leurs succès, tandis que l’opposition énonce celle de leurs échecs. Commence à s’instaurer un débat assez globalisant, qui ne porte pas sur la question de la prise en compte des primes des fonctionnaires dans le calcul des retraites, mais sur la portée générale des grandes réformes mises en œuvre. Chacun sait que les opinions évoluent toujours dans ces moments là. C’est parce qu’en prenant du recul, on a généralement un point de vue différent de celui qu’on a lorsqu’on se concentre sur les détails.

A mon avis, l’exemple de Lionel Jospin illustre assez bien ce point. Beaucoup considèrent son éviction au premier tour des élections présidentielles comme un bug ou une injustice. Il est vrai qu’il est resté très populaire pendant quasiment tout son mandat, auréolé qu’il était de son image consensuelle et des bons chiffres de l’emploi et de la croissance. On pourrait penser qu’alors qu’il a été bon pendant cinq ans, les électeurs ont été aveuglés par la frénésie sécuritaire qui a secoué la France à cette époque, privilégiant l’émotion de l’instant par rapport à une analyse plus objective de l’ensemble de son œuvre.

Je propose, à titre d’hypothèse, de réfléchir sur une analyse différente de son échec. Pendant les cinq ans de son ministère, il a bénéficié d’une bonne image, car il passait pour entreprenant et consensuel. Il a régulièrement mis en œuvre des chantiers importants, à chaque fois en faisant de la concertation une figure imposée. C’était le cas pour les 35 heures, n’en déplaise à ses opposants de l’époque, et le public ne s’y est pas trompé. Martine Aubry a clairement impliqué les syndicats et le patronat dans sa réforme, montrant qu’elle était consciente de la nécessité d’accompagner la diminution du temps de travail de mesures favorables aux entreprises. C’était le cas pour la Corse avec le processus de Matignon, dans lequel tous les élus insulaires étaient invités à la table des négociations. Pour les retraites, son comité d’experts très hétérogène a été mis en place à grand renfort médiatique. Quand l’éducation nationale montrait des signes d’agacement, il a su entendre les enseignants en renvoyant Claude Allègre qui avait osé comparer la vénérable institution à un Mammouth, pour le remplacer par un Jack Lang qui a essentiellement augmenté les crédits (si ma mémoire est bonne) à la grande satisfaction des personnes concernées. Tout ça concourrait à donner de lui une image positive. Mais à l’approche des élections, on a commencé à parler bilan, donc à prendre du recul. Au delà de la méthode, que dire ? Les 35 heures ont été mises en place, sans que l’équation stupide du temps de travail (selon laquelle le volume d’heures travaillées est une donnée) ne fonctionne. La baisse du chômage qu’a entraînée cette réforme a été perçue comme résultant surtout des baisses de charges associées, baisses de charges qui passent généralement pour des cadeaux au patronat. Les emplois-jeunes ont, eux aussi, contribué à réduire un peu le chômage. Mais l’aspect gadget de ces emplois paraissait d’autant plus évident qu’approchait le terme des premiers contrats. Au final, après une période de forte croissance, le chômage amorça sa remonté, tandis que Lionel Jospin expliquait qu’ayant vaincu le chômage (qui n’est jamais descendu sous les 8%), il pensait que les problèmes de sécurité allaient s’arranger d’eux-mêmes. Quant à la question des retraites, au delà des effets d’annonce, rien n’a été entrepris pour l’affronter.

Irai-je jusqu’à dire qu’il aurait été élu s’il avait été moins participatif et plus entreprenant ? Ou que la campagne médiatique frôlant l’hystérie sur la sécurité n’a pas constitué une sérieuse entrave à un débat serein ? Non. Mais je me plais à penser que s’il avait entrepris des réformes plus utiles, sur l’emploi et les retraites en particulier, il aurait forcément rencontré une opposition syndicale forte qui aurait altéré son image d’homme de dialogue, et sa popularité en cours de mandat. Pourtant, il n’est pas improbable qu’il aurait pu y gagner à l’approche des élections. Nous entendrons sans doute, à droite, dans les mois qui viennent, beaucoup d’hommages à la réforme des retraites du très impopulaire Raffarin.

Le paradoxe de Arrow n’est pas une curiosité intellectuelle

Le paradoxe de Arrow est un autre cas de concept bien connu des économistes et des politologues, et méconnu du grand public. Pourtant, même les économistes et les politologues sont enclins à négliger sa porté pratique. Ce théorème nous dit tout simplement qu’on ne peut pas, en toute généralité, déduire une relation de préférence rationnelle en agrégeant des préférences individuelles différentes et rationnelles. En clair, les individus qui constituent le peuple peuvent bien être rationnels à titre personnel, ça n’implique pas que la prise en compte de leur opinion par un processus électoral ou consultatif soit rationnel. On aurait tort de croire que le paradoxe de Arrow ne se manifeste pas quand on se cantonne à des questions binaires, comme « êtes vous pour ou contre telle réforme ? ». Il va de soi que si une majorité de personnes répond oui à une telle question, alors on peut dire que la réforme devrait être légitimement adoptée. Mais le corollaire n’est pas vrai. D’un point de vue strictement formel, cette question est équivalente à « préférez-vous cette réforme au statu quo ? ». Mais en fait, ces deux questions sont radicalement différentes. La plupart des gens hostiles au CPE (à la limite moi) sont tout autant sinon plus (dans mon cas) hostiles au statu quo. Quand on se déclare hostile à une réforme, on sous entend en général qu’on en préfère une autre. Et évidemment, deux opposants au CPE n’ont pas forcément la même vision de ce que devrait être la réforme optimale. Une bonne concertation ou consultation devrait donc déboucher sur la réforme jugée optimale par la majorité des concertés. Cette réforme optimale a toutes les chances de ne pas exister. C’est d’autant plus vrai qu’une réforme telle que celle du marché du travail implique un grand nombre de paramètres. Comment en parler sans évoquer le code du travail, le coût du travail, direct et indirect, le fonctionnement des aides sociales, l’éducation, etc. Si l’on parle du coût du travail, comment ne pas enquiller sur la question des charges sociales, et donc du financement de la protection sociale. Si l’on propose une réforme coûteuse, comment se mettre d’accord sur ses modalités de financement (hausse des prélèvements ? Redéploiement de fonds pris dans d’autres postes budgétaires ? Lesquels ?). Quoi qu’on puisse penser, par ailleurs, du caractère souhaitable de la concertation, il faut bien comprendre dès le départ que la réforme consensuelle a de bonnes chances de ne pas exister. Sans quoi, on s’expose à toutes sortes de désillusions et de frustrations.

L’électorat fonction contre l’électorat droit

Voici deux définitions trouvées sur le site de l’assemblée nationale :

Electorat
Droit ou fonction d'électeur.

Electorat-droit : conception découlant de la souveraineté populaire, selon laquelle le suffrage est un droit appartenant à titre originaire à chaque citoyen et dont celui-ci est libre d'user ou de ne pas user.

Electorat-fonction : conception découlant de la théorie de la souveraineté nationale, selon laquelle le suffrage est une fonction publique dont la Nation souveraine peut réserver l'exercice aux plus aptes.
En fait, la discussion sur la conception de l'électorat, très importante lors de la Révolution de 1789, n'a plus qu'un intérêt théorique, les progrès de la démocratie ayant conduit à considérer l'électorat comme un droit malgré la référence à la souveraineté nationale.

L’évidence actuelle des vertus de la démocratie tend à rendre triviale la question de savoir ce qu’il y a de si bien dans la démocratie. C’est pourtant une question intéressante. Comme le montrent les deux définitions ci-dessus, deux conceptions opposées du corps électoral s’affrontent : la première, celle de l’électorat-droit, considère que les décisions politiques doivent être prises par la majorité des citoyens, car elle définit le bien politique comme la volonté du plus grand nombre. Selon cette conception, le bien est donc défini par les préférences de l’opinion. Si la majorité des citoyens préfère la politique A aux politiques B et C, alors A est une meilleure politique que B et C, quel que soit le contenu de ces politiques. D’après la théorie de l’électorat-fonction, il est supposé que le bien est défini indépendamment des préférences des électeurs, et donc qu’il existe, entre A, B et C, une politique intrinsèquement meilleure que les autres. La difficulté est de savoir laquelle. Les partisans de l’électorat-fonction croient en l’idée que le discernement est suffisamment bien réparti dans la société pour que l’avis majoritaire coïncide avec la bonne politique. Le vote ne défini donc pas le bien, il le révèle. J’incline à penser que l’électorat-droit à clairement pris le dessus de l’électorat-fonction, et que c’est regrettable.

Le suffrage censitaire était justifié par la théorie de l’électorat fonction, car les riches étaient censés être les plus aptes à discerner le bien du mal. Naturellement, cette idée fait sourire aujourd’hui, et à juste titre ! Dans le vote, on tient compte au moins autant de ses intérêts catégoriels que de l’intérêt général. Il faut donc s’attendre, dans un système pratiquant le suffrage censitaire, à ce que les riches élisent des gens qui mettront en place des politiques favorables aux riches (fiscalité faible et peu progressive, peu d’aides sociales, etc.), et il n’est pas nécessaire d’en dire plus pour condamner le suffrage censitaire.

Par contre, la théorie de l’électorat-fonction invite à considérer la démocratie comme une aristocratie universelle (Aristocratie en grec : gouvernement des meilleurs), et non comme une émission de télé réalité. Il est légitime de donner le droit de vote à chaque citoyen quel que soit sa formation ou son revenu, mais il est essentiel d’accompagner ce droit d’un discours présentant comme un devoir le fait de se former, de se renseigner, d’apprendre à penser, de manière à contribuer au mieux à la recherche de la bonne politique. C’est pourquoi la démocratie est indissociable d’un bon niveau d’éducation et de l’existence de partis cherchant à éclairer le débat pour leurs militants de base, plutôt qu’à se conformer à leurs préjugés.

Le populisme ambiant, dont l’idéologie de la concertation est une composante, au même titre que le culte des sondages, produit l’inverse. Le droit de chacun à avoir sa propre opinion quelle qu’elle soit se traduit souvent par une obligation intimée aux hommes politiques de simplifier leur discours afin de le rendre compréhensible par tous. Un syndicaliste étudiant vient de reprocher à la télévision aux élites de ne pas connaître et de ne pas comprendre la jeunesse de ce pays, et il parlait là non pas des étudiants mais des lycéens mineurs. A part quelques surdoués, combien de lycéens sont capables de comprendre le débat sur le CPE ? Le renversement de la charge de la preuve, les trappes à pauvreté, la dualité du marché du travail, l’impact du coût du travail sur l’emploi, voilà autant de questions qu’il faut comprendre pour avoir un avis éclairé sur le CPE (et, je le répète ici, un grand nombre de personnes parfaitement compétentes et renseignées sont contre le CPE. Mais pour de bonnes raisons). Je devais avoir 16 quand je hurlais dans les rues, à propos du CIP proposé alors par Edouard Balladur « Balla t’es foutu ! La jeunesse est dans la rue ! Tu peux te foutre le doigts dans l… ». Je n’étais pas un mauvais élève, j’avais déjà une petite formation à l’économie, et pour tout dire, j’avais quand même à peu près compris quels étaient les arguments des « pour » et des « contre ». Seulement voilà, ça n’était pas au point où j’aurais été en mesure d’avoir un avis éclairé sur la question. Tout simplement parce que je manquais de formation intellectuelle (sans parler du conformisme qui caractérise ce monde très holiste qu’est la jeunesse). Je peux affirmer que mes camarades d’alors n’était pas mieux armés que moi pour avoir cet avis éclairé. Pourtant, ce mouvement a eu un impact, puisque le CIP n’a finalement pas été mis en œuvre. Que nous manifestions assez violemment sans savoir vraiment de quoi nous parlions n’était pas très grave en soi, et n’a pas fait de nous de dangereux anarchistes ou barbares. Ce qui est grave, ce sont les discours médiatiques qui veulent valoriser ce genre de mouvements, en prétendant qu’il sont le signe que la jeunesse se mobilise, se révolte, se fait entendre, a conscience de son destin, prend en main son avenir, etc. Au contraire, les élites sont brocardées pour ne pas comprendre la jeunesse, ses aspirations profondes, sa philosophie. Avec le recul, je me dis que plutôt que de me demander si les élus allaient dans le sens de mes aspirations profondes, j’aurais dû me demander si j’étais vraiment digne d’avoir un avis aussi tranché et vindicatif sur l’action des élus. Heureusement, le droit de vote n’est pas encore accordé aux moins de 18 ans, je n’ai donc pas converti en vote mes élucubrations juvéniles.

Le paradoxe de la popularité

Dans son livre « L’avenir de la liberté », l’éditorialiste américain Fareed Zakaria remarquait le paradoxe suivant : à une époque où la demande d’implication des citoyens dans la décision politique est très forte, les rares institutions n’ayant pas perdu la confiance du public sont celles qui sont le plus fermées à la négociation, en l’occurrence la Court Suprême et la Réserve Fédérale. Il y a une autre façon d’observer le même paradoxe. Deux des phrases les plus souvent prononcées au Café des Sports ne sont-elles pas « ces élus, ils ne tiennent pas compte de ce que pensent les gens de la base, comme nous », et « ces élus, ils ne pensent qu’aux sondages et à la réélection ». Je ne prétends pas résoudre ce paradoxe. Toutefois, aucune de ces deux phrases n’est surprenante. La première parce qu’elle est à la mode, la seconde parce qu’elle est vraie. Reprenons l’exemple du plombier. Supposons que la mode consiste à imposer un contrôle strict des plombiers par leurs clients. Supposons que toutes les discussions concernant la plomberie portent sur la nécessité de rechercher le consensus avec le client, la concertation, d’éviter le passage en force. Supposons que le must de la subtilité du discours sur la plomberie consiste à expliquer que la liberté de choisir son plombier ne s’arrête pas à l’accord initial, mais porte aussi sur la mise en œuvre dans la concertation des différentes techniques utilisées au cours des travaux. Dans un tel contexte, si je tombe sur un plombier un peu plus bourru que les autres qui refuse de m’indiquer pourquoi il fait passer une tige de fer dans mes canalisations plutôt que d’employer le liquide miracle que m’a recommandé mon beau-frère, je vais forcément mal le prendre. Dans le même temps, si je tombe sur un plombier souriant, ouvert au dialogue, qui va me demander mon avis au moindre de ses gestes, et en tenir compte en cas de désaccord, passée ma satisfaction d’être consulté, je vais finir par être peut être frustré par la stagnation des travaux. Au delà de la lenteur, il y a plus fondamental. Ne vais-je pas finir par me demander si ce plombier est si bon que ça, lui qui me demande mon avis à chacun de ses gestes ? S’il était doué, n’aurait-il pas davantage confiance en lui ? Un spécialiste qui balaie vos arguments candides d’un revers de manche, ça n’est jamais très agréable, mais n’est-ce pas aussi parfois un peu rassurant ?

En 2007 auront lieu des élections législatives et présidentielles, par lesquelles nous désignerons notre exécutif et nos parlementaires pour les 5 années suivantes. Quels que soient les gagnants, ils devront se poser la question rituelle : que faire pour être réélus dans cinq ans ? Si je savais répondre à cette question, je ne serais pas où je suis. Pourtant, j’ai une intuition de la réponse. Au cours du printemps 2012, les opinions vont évoluer. Le bilan des vainqueurs de 2007 sera questionné. Si, d’ici là, le chômage a diminué de façon significative, si l’éducation a été réformée dans le sens d’une amélioration de l’orientation de tous et des conditions de travail dans les ZEP, si le taux d’activité (donc les revenus) augmente, si les administrations sont plus efficaces, alors la majorité concernée sera peut être la première législature depuis 1978 (ou la seconde si l’UMP gagne en 2007) à être réélue. Or, atteindre de tels objectifs est impossible sans s’opposer à des protestations catégorielles tenaces, voire à des grèves générales. Alors, forcément, se posera, à un moment ou un autre, au cœur d’une crise, le dilemme suivant : faut-il maintenir les réformes et passer pour des sourds qui ne tiennent pas compte de leur opinion publique, et dégringoler dans les sondages d’opinion mensuels, ou faut-il céder, rouvrir la porte aux concertations, au négociations, au consultations, au dialogue social et au consensus, et pondre une réformette inutile en forme de sortie de crise par le haut ? Faire le choix de la première option est difficile, mais si les réformes proposées sont réellement bonnes (et, encore une fois, tout le problème est là), alors ce sera un choix salutaire.

Félicitations si vous avez tenu jusqu’au bout de ce billet !