La logique du Spamplemousse est centralisatrice. L’idée est que l’on connaît les termes que sont susceptibles de contenir les spams indésirables. Les créateurs de cet outil ont donc établi une liste de termes interdits, scabreux pour l’essentiels. Dès qu’un message contient un terme interdit, il n’est pas publié, mais placé dans une sorte de purgatoire, duquel l’animateur du blog peut le sortir au besoin. Guerby, le dangereux financier anticapitaliste, a logiquement opté pour cet outil centralisé. Evidemment, en gros, ça marche. Les commentaires indésirables n’apparaissent plus sur son blog. Mais le système a un gros problème : comment une seule personne, en l’occurrence soit les créateurs de Spamplemousse soit ses utilisateurs (qui peuvent le personnaliser) , peut elle connaître le contenu exact de tous les commentaires indésirables potentiels ? Le risque est grand, dans ces conditions, de tomber dans un des deux travers suivants : soit réduire le nombre de mots interdits, au risque de laisser passer des spams, soit garder une liste copieusement fournie au risque d’empêcher les commentateurs honnêtes de publier leur contribution si celle-ci contient un des mots interdits. De toute façon, les spammeurs connaissant l’astuce, il ne leur faut pas beaucoup de temps pour modifier le contenu de leurs messages, en y glissant une faute de frappe ou des espaces entre les lettres, pour échapper à la censure.

L’excès de rigorisme a récemment embêté un lecteur de Guerby. Ce dernier ironise en accusant Spamplemousse d’être un antispam de droite, car il censure le terme ‘socialisées’. Il passe à côté du fait que le principal défaut de cet instrument, c’est précisément d’être basé sur une logique socialisante de planification centrale.

Captcha, utilisé sur l’ensemble des blogs de tooblog, est, pour sa part, basé sur une logique décentralisée. Le responsable du blog sait qu’il ne peut pas connaître à l’avance tous les termes contenus dans les spams ni ceux contenus dans les commentaires sérieux. La seule chose qu’il connaisse, c’est ce dicton cher aux économistes : « People respond to incentives ». Il se contente donc de se demander à quelles incitations répondent les commentateurs de leur blog, d’un côté, et les spammeurs de l’autre. Dans le cas des commentateurs sérieux, leur objectif est de prendre part à une discussion particulière. Ils accordent à leur participation à cette discussion particulière, avec ces interlocuteurs particuliers, une valeur supérieure à celle du temps qu’ils consacrent à la rédaction de leur commentaire. Peut-on en dire autant des spammeurs ? Certes non ! Le temps qu’ils ont consacré à la rédaction d’un spam a bien plus de valeur pour eux que la publication de ce spam dans un blog précis. Pourquoi, dans ces conditions, rédigent-ils alors ce spam ? Tout simplement parce qu’ils vont faire des économies d’échelle en postant le même spam dans un grand nombre de blogs différents. Toute l’astuce de Captcha est basée sur cette asymétrie. Il s’agit d’ajouter un petit quelque chose au coût que paye chaque commentateur pour publier un commentaire. En l’occurrence, il doit répondre à une petite question simple, qui change à chaque fois. Ce coût (la valeur de 10 secondes) est suffisamment faible pour que persiste, pour la plupart des commentateurs sérieux, un gain net positif à publier leur billet. A la marge, il y a bien quelques commentateurs, les moins motivés, pour qui ce léger sur coût va les inciter à ne pas publier. C’est ce qu’on appelle pompeusement la charge morte (p. 39 de ce pdf). Les personnes ainsi rebutées sont celles qui étaient les moins intéressées par la discussion, si un surcoût aussi modeste a pu les décourager. En revanche, ce surcoût est clairement prohibitif pour les spammeurs. Leur activité n’est rentable que s’ils publient un très grand nombre de spams. Ils ne peuvent donc se permettre d’encourir un tel surcoût pour chaque blog particulier. Résultat, depuis la mise en place de Captcha, je n’ai plus de spams, et je n’ai, au pire, perdu que quelques commentaires de gens qui n’étaient de toute façon pas très intéressés par la discussion.

Et pour finir, une petite devinette : combien pariez-vous que, pour se venger de ce billet ultraliéral et pour démontrer l’infériorité du marché par rapport à la planification, Guerby va inonder ce message de spams de sa composition ? ;-)