Le pétrole Tchadien ou les mésaventures d’une loi modèle
Par Antoine B. le mardi 24 janvier 2006, 03:23 - Lien permanent
Le problème de ce schéma, c’est qu’il fonctionne uniquement dans des régimes politiques ayant les caractéristiques suivantes : organisation régulière d’élections libres et sincères, Etat de droit, liberté de la presse, paix civile, acceptation du fait majoritaire par les minorités. Appelons cela les démocraties libérales stables.
Dans un Etat n’ayant pas de telles caractéristiques, la donne tend à être différente, et les ressources naturelles peuvent bien s’avérer, paradoxalement, être un frein au développement plutôt qu’un facteur favorable. Le schéma, dans régime autoritaire, ressemble plutôt au suivant :
Les dirigeants, n’ayant pas besoin de rendre des comptes à la population pour se faire réélire, utilisent la rente à des fins personnelles. Cela suscite le mécontentement d’une partie de la population, éventuellement originaire d’une région périphérique (type Darfour au Soudan) et d’une ethnie ou d’une confession différente de celle au pouvoir, qui prête son soutien à un groupe de rebelles résolus à chasser ces tyrans du pouvoir. Dans les troupes de ces rebelles, se côtoient des combattants sincères épris de liberté et de développement, des mafieux rêvant de chasser les tenants actuels du pouvoir, afin d’empocher la rente à leur place, et de jeunes chômeurs misérables, prêts à risquer leur vie en échange du pécule que leur propose la guérilla. Face au danger que représentent ces rebelles pour la stabilité de l’Etat, les dirigeants triplent le budget police-défense-armée, afin de fliquer la population. Que l’issue soit une guerre civile, un génocide, ou un calme assourdissant provoquée par la terreur que suscite l’armée, le résultat est qu’une quantité importante des ressources du pays est consacrée soit à conserver la rente de la part du pouvoir, soit à la conquérir de la part des opposants. Ce gâchis de ressources peut avoir un coût bien supérieur à la rente. Ainsi, il peut être pire, sous certaines conditions, de posséder des ressources naturelles que de ne pas en posséder. C’est ce qu’Anne Krueger a appelé le « rent seeking ».
On a beaucoup parlé de pétrole à l’occasion de l’intervention militaire américaine en Iraq. Les anti-Bush soupçonnaient cette invasion d’être inspirée par des intérêts financiers des pétroliers texans, tandis que les pro-Bush voyaient dans l’opposition française une crainte des compagnies pétrolières hexagonales de perdre leur position favorable en Iraq. Ces argument m’ont toujours fait sourire. Si George W Bush avait eu comme seul objectif d’aider ses amis texans à exploiter le pétrole iraqien, il se serait contenté d’organiser quelques contacts entre eux et le régime baasiste qui n’attendait que ça. C’eût été un moyen bien moins onéreux de parvenir aux mêmes fins. Quant aux français, c’est précisément en ne participant pas à l’intervention qu’ils ont affaibli leur position sur place.
Etrangement, la question pétrolière est aujourd’hui bien moins présente, au sujet de l’Iraq, qu’à cette époque. Cela peut surprendre dans la mesure où le pétrole est aujourd’hui un facteur non négligeable dans la crise politique que traverse l’Iraq.
Ne vous êtes-vous jamais étonné de ce paradoxe : alors que les arabes sunnites sont minoritaires en Iraq, ils sont les plus farouches opposants au fédéralisme. Les chiites, majoritaires, en sont au contraire les promoteurs (avec les kurdes, pour qui ce choix est plus compréhensible). Si chaque camps devait choisir le système politique qui maximise son propre pouvoir, alors les majoritaires devraient être centralisateurs, afin de régner sur la totalité du pays (en gros, comme les castillans en Espagne), et les minoritaires devraient réclamer le fédéralisme, afin d’être majoritaire dans certaines régions, et donc de pouvoir y exercer le pouvoir (en gros, comme les catalans et les basques en Espagne). Certes, on peut tenter d’expliquer ce paradoxe en se disant que chacun a pris l’habitude de considérer que les arabes sunnites sont les dirigeants. Mais c’est faire là l’hypothèse d’une attitude bien peu rationnelle de la part des Iraqiens. Une explication plus convaincante de ce paradoxe émerge à la lecture de ces deux cartes :
La première présente les différentes régions Iraqiennes en fonction de la population majoritaire, la seconde localise les activités pétrolière. En comparant ces deux cartes, on observe que les principales ressources pétrolières se trouvent en zones chiite et kurde. L’explication du paradoxe pourrait donc être la suivante : les chiites préfèrent se garder leur rente pétrolière, quitte à ne pas régner de façon absolue sur l’ensemble du pays, les arabes sunnites préfèrent un système centralisé dans lequel ils bénéficieront d’une partie de la rente, quitte à ne pas exercer les pouvoir dans les régions où ils sont majoritaires. Ces mêmes cartes permettent de comprendre les tensions qui règnent autour de Kirkouk, ville kurde pleine de pétrole, arabisée sous Saddam, et en voie de re-kurdification. De là à affirmer que la paix règnerait en Iraq si ce n’était pas un pays pétrolier, il y a un grand pas que je me garderai bien de franchir. Mais en revanche, il me paraît clair que le pétrole tend à envenimer la situation.
« Et le pétrole tchadien du titre, dans tout ça ? » Vous apprêtez-vous à me demander. Et bien le pétrole tchadien a ceci de particulier qu’il a fait l’objet d’une initiative très intéressante de la part de la Banque Mondiale, en rapport direct avec la tragédie des ressources naturelles que nous venons de décrire.
C’est à l’aube de notre jeune millénaire que le Tchad a fait son entrée dans le club des pays pétroliers. Etant donné que tout ce que l’on vient de dire au sujet du « rent seeking » commence à être connu par les diplomates et les institutions financières internationales, l’ambition pétrolière tchadienne a inquiété en haut lieu. Les recettes pétrolières allaient-elles constituer un coup de pouce pour le décollage économique du Tchad, ou au contraire allaient-elles exacerber des tensions préexistantes entre le nord et le sud du pays ?
Par chance, si l’on peut dire, l’exploitation du pétrole nécessitait d’importants travaux d’infrastructure, d’un coût total supérieur à 3 milliards de dollars, que le gouvernement tchadien devait emprunter. La banque mondiale était l’institution toute désignée pour lui concocter un prêt sur mesure à tarif d’ami. C’est à cette occasion que celle-ci eut la bonne idée de se livrer à une petite innovation, dans ses rapports avec les Etats à qui elle prête. Elle a conditionné son prêt à l’adoption par le pays d’une loi affectant d’office une part importante des recettes pétrolières à des secteurs clef tels que l’éducation et la santé, une autre part à l’épargne sur un compte bloqué en faveur des générations futures, et une petite part encore à lutter contre la pauvreté dans la région traversée par l’oléoduc. Au total, c’est environ la moitié des recettes pétrolières qui sont pré affectées à de « bonnes » dépenses publiques. (Si l’on inclue les taxes perçues par l’Etat dans le total)
Cette loi a enthousiasmé tout le monde, et est devenue une sorte de symbole de ce qu’il fallait peut être faire dorénavant pour promouvoir le développement. Ce texte, disponible sur le site du ministère français de la défense, et écrit en 2001, résume convenablement ce qu’on pouvait penser de la démarche à l’époque.
Le problème, dans les relations internationales, c’est qu’on a à faire à des Etats, et que, c’est bien connu, les Etats sont mineurs. Une loi, ça peut s’abroger plus facilement qu’un contrat entre particulier ne se résilie. De plus, il est illusoire d’imaginer qu’une simple loi fera disparaître les causes de la dérive militariste de bien des PVD.
C’est ainsi que nous avons appris en décembre dernier que les députés tchadiens allaient réviser cette loi sur le pétrole. Elément de la réforme : intégrer la sécurité dans les secteurs prioritaires. Dit comme ça, ça prête à sourire, tant la manœuvre est grossière. Pourtant, il est vrai que des problèmes sécuritaires existent, en raison des tensions avec le Soudan voisin, et de l’émergence d’une force rebelle dans le pays, décidée à en découdre avec le président Idriss Deby. Face à cette situation de crise, la Banque Mondiale (qui n’a jamais caché, d’ailleurs, l’existence de ces tensions) est confrontée à une sorte de dilemme du bon samaritain. Une chose est de reconnaître que la mauvaise gestion des dirigeants est défavorable à la paix civile, une autre est de prendre la décision de sanctionner financièrement un Etat souverain en pleine crise intérieure. C’est pourtant cette ligne dure que suit, pour l’instant, le nouveau président de l’institution Paul Wolfowitz, qui s’apprête à geler ses versements au Tchad. Son objectif est manifestement de se bâtir une réputation d’inflexibilité, qui peut être payant à long terme si elle rend crédible les menaces de sanctions. Cette position est-elle tenable ? Est elle souhaitable ? Je suis incapable de répondre à ces questions, mais ce que nous montrent, hélas, ces péripéties d’une loi modèle, c’est que la formule magique pour lutter contre le sous-développement n’a toujours pas été trouvée. Tanstaafl…


Commentaires
Idem que all. Penser qu'il suffisait pour les amis de Bush de négocier avec Saddam alors que les USA venaient de lui botter le cul au Koweit et qu'il y avait toujours un embargo... D'ailleurs, pourquoi Saddam aurait-il négocié avec les texans alors que les français, les allemands, les espagnols, les italiens et les russes étaient plus sympas et faisaient déjà le boulot d'extraction et de raffinage? C'est valable aussi avec l'Iran, il ne suffit pas aux texans de vouloir négocier avec les ayatollah pour qu'ils leur ouvrent leur porte. Et pour en revenir à l'Irak, ne parlons même pas des conditions qui auraient été accordées (dans l'éventualité où Saddam aurait quand même négocié avec les pétroliers texans) et qui sont sans doute moins intéressantes qu'aujourd'hui.
Sinon, mise à part cette incise d'ailleurs inutile, l'article est très intéressant.
Au fait, quel mécanisme pourra-t-il empêcher une révision de cette loi une fois les travaux d'infrastructure achevés?
Il y a eu il n'y a pas longtemps un reportage intéressant (pour une fois) sur canal plus sur la question du pétrole tchadien. Même s'il n'évitait pas la pensée du pauvre tendance "le tchad, pays majeur dans l'échiquier global" et autres conneries. Hélas, il est rare de pouvoir parler de pétrole sans voir aussitôt surgir la pensée zéro à base de méchants pétroliers texans et de géostratégie de café des sports.
Mais le reportage en tout cas montrait très bien que la loi, même avant sa modification, était détournée (une grosse part des recettes pétrolières allait à des dépenses "d'infrastructures", toutes confiées à une entreprise de BTP appartenant au frère de Deby). En matière de développement, le consensus s'établit de plus en plus autour de l'idée selon laquelle tout dépend de la qualité des institutions. Les seules questions, c'est de définir un standard minimal d'institutions favorables à la croissance (on connaît mieux celles qui sont nuisibles que celles qui fonctionnent) et de trouver des moyens réalistes de les faire émerger.
Comment les frontières de l'actuel Irak ont-elles été définies, au fait ?
Quid du Koweit ?
econoclaste-alexandre : "sans voir aussitôt surgir la pensée zéro à base de méchants pétroliers texans et de géostratégie de café des sports. "
Honni soit qui mal y pense, quoi... :-)
"standard minimal d'institutions favorables à la croissance"
"moyens réalistes de les faire émerger"
Au vu du cas chinois (et d'autres), je dirais que la stabilité compte plus que la qualité. Contrairement à ce que dit le degré zéro de la pensée économique, les entrepreneurs n'aiment pas l'imprévisibilité et les risques...
Une bonne expérience naturelle pour comparer est le Vénézuela et Hugo Chavez, un pays pétrolier, avec des élections libres et respect de la constitution (y compris la possibilité de révoquer le président à mi mandat par réferendum, j'aimerai bien ca en France :), et une opposition qui controle tous les médias privés (de manière qui serait légalement répréhensible en Europe et aux USAs) et qui a montré sa véritable nature lors du coups d'état manqué ...
Mais comme le répètent les économistes et journalistes (américains), c'est un ENORME scandale d'utiliser la rente pétroliere pour fabriquer des écoles et financer des programmes sociaux plutot que de payer de gros dividendes aux actionnaires des compagnies pétrolières étranères.
Pareil pour la redistribution des terres non cultivées aux paysans pauvres, totalement SCANDALEUX, enfin les mauvaises herbes il faut les laisser vivre !
Laurent
Vulgos et All : Je n’aurais peut être pas dû évoquer cette question des motivations pétrolières de Bush, limite hors-sujet, et j’avoue ne pas avoir envie de me lancer dans un grand débat sur le sujet. Ceci dit, en simple terme d’ordre de grandeur, il me paraît aberrant de passer de « la question pétrolière a été évoquée au sujet de l’intervention militaire » à « c’est le motif principal de la guerre ». Après, si ça vous rassure d’avoir identifié les coupables ultimes de tous les maux de la région, je ne veux pas vous déranger.
Laurent : Si tu veux dire par là qu’il y a pire sur terre que Chavez, tu ne prends pas beaucoup de risque. Moi, je ne me livre pas au jeu du Chavez bashing intensif. L’essentiel de ce qu’on peut lui reprocher concerne ses discours, savants mélanges de débilité, de paranoïa et de bellicisme, le tout teinté depuis peu de vagues relents antisémites. Pour le reste, il y a quand même son soutient inconditionnel à Castro, dont les opposants ne contrôlent pas les médias privés cubains, son licenciement massif de 17'000 « traîtres », qui fait pâlir d’envie le Medef, le développement du chômage de masse depuis son accession au pouvoir, son show télé hebdomadaire qui fait baver de jalousie Sarkozy et Berlusconi, et la petite dizaine de morts douteuses parmi ses opposants. Ah, c’est pas Pol Pot, c’est sûr. De là à en faire le grand espoir de la gauche… Ceci dit, s’il est Guevariste en prose mais Lula-Dasilviste en actes, il y aura plus de peur que de mal.
Pour ce qui concerne en particulier sa gestion de la manne pétrolière, ce qui inquiète n’est pas qu’il la consacre à la santé et l’éducation, évidemment. Ce qui inquiète, c’est qu’il puisse gagner de l’influence en Amérique latine sur un malentendu.
Antoine Belgodere: « c’est le motif principal de la guerre ».
Jamais dit ça. Je critiquais uniquement l'argument, qui me semble naïf et fallacieux, de ton texte: "Si George W Bush avait eu comme seul objectif d’aider ses amis texans à exploiter le pétrole iraqien, il se serait contenté d’organiser quelques contacts entre eux et le régime baasiste qui n’attendait que ça. C’eût été un moyen bien moins onéreux de parvenir aux mêmes fins." Il est évident que si Bush avait convoité l'exploitation du pétrole irakien, il n'y avait d'autre solution que l'intervention militaire, un rapprochement avec le régime baasiste étant impossible et venant de toutes façons trop tard (les autres puissances pétrolières travaillant déjà sur place).
Ce que tu peux laisser entendre là c'est qu'il n'y avait pas de motivation pétrolière à l'intervention militaire ricaine. Pas bien. Pas vrai.
Même l'option molle « la question pétrolière a été évoquée au sujet de l’intervention militaire » me semble un euphémisme. Ce n'était probablement pas le motif principal mais ce n'était très probablement pas non plus un motif secondaire. Par contre, et c'est le plus important finalement, tout le monde admet que le pétrole a été un motif déterminant de l'intervention militaire (comme Wolfo l'admet lui-même en disant que le pétrole permettait aux irakiens de passer outre aux menaces économiques et que cela a déterminé le choix de l'option militaire).
bonjour,
je tombe sur ce papier un peu par hasard et ne peux reveler mon mail pour raisons professionelles. Il y a un petit point de detail qui ne colle pas sur le tchad. Idriss deby c'est l'ethnie zagawa. L'ethnie zagawa, c'est justement celle qui est a cheval sur le darfour (il y a pas mal de frontieres africaines qui sont tres moderement ethniques). Quand a ceux qui ont actuellement envie de deloger Deby, ce ne sont pas des membres d'une autre ethnie, mais tout simplement des membres de sa famille. Le coup tout recent du missile destine a son avion etait tres probablement simplement destine a lui faire peur et a l'inciter a atterir ailleurs et a y prendre une retraite bien meritee. En fait ce qui se passe c'est d'une part que les tchadiens sont tres mecontents de leur contrat avec les societes petrolieres (negocie juste apres la premiere guerre du golfe quand le petrole baissit fortement) et d'autre part que Deby est au courant de ce que pensent certains membres de sa famille. Aussi a-t-il decide de se rearmer en pillant le fond pour les generations futures.
bns j'aimérai renseigné auprés de haute resposabilité.je veux que vous allez m'aidé sur mon theme la ressource du petrole tchad.