Le problème de ce schéma, c’est qu’il fonctionne uniquement dans des régimes politiques ayant les caractéristiques suivantes : organisation régulière d’élections libres et sincères, Etat de droit, liberté de la presse, paix civile, acceptation du fait majoritaire par les minorités. Appelons cela les démocraties libérales stables.

Dans un Etat n’ayant pas de telles caractéristiques, la donne tend à être différente, et les ressources naturelles peuvent bien s’avérer, paradoxalement, être un frein au développement plutôt qu’un facteur favorable. Le schéma, dans régime autoritaire, ressemble plutôt au suivant :

Les dirigeants, n’ayant pas besoin de rendre des comptes à la population pour se faire réélire, utilisent la rente à des fins personnelles. Cela suscite le mécontentement d’une partie de la population, éventuellement originaire d’une région périphérique (type Darfour au Soudan) et d’une ethnie ou d’une confession différente de celle au pouvoir, qui prête son soutien à un groupe de rebelles résolus à chasser ces tyrans du pouvoir. Dans les troupes de ces rebelles, se côtoient des combattants sincères épris de liberté et de développement, des mafieux rêvant de chasser les tenants actuels du pouvoir, afin d’empocher la rente à leur place, et de jeunes chômeurs misérables, prêts à risquer leur vie en échange du pécule que leur propose la guérilla. Face au danger que représentent ces rebelles pour la stabilité de l’Etat, les dirigeants triplent le budget police-défense-armée, afin de fliquer la population. Que l’issue soit une guerre civile, un génocide, ou un calme assourdissant provoquée par la terreur que suscite l’armée, le résultat est qu’une quantité importante des ressources du pays est consacrée soit à conserver la rente de la part du pouvoir, soit à la conquérir de la part des opposants. Ce gâchis de ressources peut avoir un coût bien supérieur à la rente. Ainsi, il peut être pire, sous certaines conditions, de posséder des ressources naturelles que de ne pas en posséder. C’est ce qu’Anne Krueger a appelé le « rent seeking ».

On a beaucoup parlé de pétrole à l’occasion de l’intervention militaire américaine en Iraq. Les anti-Bush soupçonnaient cette invasion d’être inspirée par des intérêts financiers des pétroliers texans, tandis que les pro-Bush voyaient dans l’opposition française une crainte des compagnies pétrolières hexagonales de perdre leur position favorable en Iraq. Ces argument m’ont toujours fait sourire. Si George W Bush avait eu comme seul objectif d’aider ses amis texans à exploiter le pétrole iraqien, il se serait contenté d’organiser quelques contacts entre eux et le régime baasiste qui n’attendait que ça. C’eût été un moyen bien moins onéreux de parvenir aux mêmes fins. Quant aux français, c’est précisément en ne participant pas à l’intervention qu’ils ont affaibli leur position sur place.

Etrangement, la question pétrolière est aujourd’hui bien moins présente, au sujet de l’Iraq, qu’à cette époque. Cela peut surprendre dans la mesure où le pétrole est aujourd’hui un facteur non négligeable dans la crise politique que traverse l’Iraq.

Ne vous êtes-vous jamais étonné de ce paradoxe : alors que les arabes sunnites sont minoritaires en Iraq, ils sont les plus farouches opposants au fédéralisme. Les chiites, majoritaires, en sont au contraire les promoteurs (avec les kurdes, pour qui ce choix est plus compréhensible). Si chaque camps devait choisir le système politique qui maximise son propre pouvoir, alors les majoritaires devraient être centralisateurs, afin de régner sur la totalité du pays (en gros, comme les castillans en Espagne), et les minoritaires devraient réclamer le fédéralisme, afin d’être majoritaire dans certaines régions, et donc de pouvoir y exercer le pouvoir (en gros, comme les catalans et les basques en Espagne). Certes, on peut tenter d’expliquer ce paradoxe en se disant que chacun a pris l’habitude de considérer que les arabes sunnites sont les dirigeants. Mais c’est faire là l’hypothèse d’une attitude bien peu rationnelle de la part des Iraqiens. Une explication plus convaincante de ce paradoxe émerge à la lecture de ces deux cartes :

La première présente les différentes régions Iraqiennes en fonction de la population majoritaire, la seconde localise les activités pétrolière. En comparant ces deux cartes, on observe que les principales ressources pétrolières se trouvent en zones chiite et kurde. L’explication du paradoxe pourrait donc être la suivante : les chiites préfèrent se garder leur rente pétrolière, quitte à ne pas régner de façon absolue sur l’ensemble du pays, les arabes sunnites préfèrent un système centralisé dans lequel ils bénéficieront d’une partie de la rente, quitte à ne pas exercer les pouvoir dans les régions où ils sont majoritaires. Ces mêmes cartes permettent de comprendre les tensions qui règnent autour de Kirkouk, ville kurde pleine de pétrole, arabisée sous Saddam, et en voie de re-kurdification. De là à affirmer que la paix règnerait en Iraq si ce n’était pas un pays pétrolier, il y a un grand pas que je me garderai bien de franchir. Mais en revanche, il me paraît clair que le pétrole tend à envenimer la situation.

« Et le pétrole tchadien du titre, dans tout ça ? » Vous apprêtez-vous à me demander. Et bien le pétrole tchadien a ceci de particulier qu’il a fait l’objet d’une initiative très intéressante de la part de la Banque Mondiale, en rapport direct avec la tragédie des ressources naturelles que nous venons de décrire.

C’est à l’aube de notre jeune millénaire que le Tchad a fait son entrée dans le club des pays pétroliers. Etant donné que tout ce que l’on vient de dire au sujet du « rent seeking » commence à être connu par les diplomates et les institutions financières internationales, l’ambition pétrolière tchadienne a inquiété en haut lieu. Les recettes pétrolières allaient-elles constituer un coup de pouce pour le décollage économique du Tchad, ou au contraire allaient-elles exacerber des tensions préexistantes entre le nord et le sud du pays ?

Par chance, si l’on peut dire, l’exploitation du pétrole nécessitait d’importants travaux d’infrastructure, d’un coût total supérieur à 3 milliards de dollars, que le gouvernement tchadien devait emprunter. La banque mondiale était l’institution toute désignée pour lui concocter un prêt sur mesure à tarif d’ami. C’est à cette occasion que celle-ci eut la bonne idée de se livrer à une petite innovation, dans ses rapports avec les Etats à qui elle prête. Elle a conditionné son prêt à l’adoption par le pays d’une loi affectant d’office une part importante des recettes pétrolières à des secteurs clef tels que l’éducation et la santé, une autre part à l’épargne sur un compte bloqué en faveur des générations futures, et une petite part encore à lutter contre la pauvreté dans la région traversée par l’oléoduc. Au total, c’est environ la moitié des recettes pétrolières qui sont pré affectées à de « bonnes » dépenses publiques. (Si l’on inclue les taxes perçues par l’Etat dans le total)

Cette loi a enthousiasmé tout le monde, et est devenue une sorte de symbole de ce qu’il fallait peut être faire dorénavant pour promouvoir le développement. Ce texte, disponible sur le site du ministère français de la défense, et écrit en 2001, résume convenablement ce qu’on pouvait penser de la démarche à l’époque.

Le problème, dans les relations internationales, c’est qu’on a à faire à des Etats, et que, c’est bien connu, les Etats sont mineurs. Une loi, ça peut s’abroger plus facilement qu’un contrat entre particulier ne se résilie. De plus, il est illusoire d’imaginer qu’une simple loi fera disparaître les causes de la dérive militariste de bien des PVD.

C’est ainsi que nous avons appris en décembre dernier que les députés tchadiens allaient réviser cette loi sur le pétrole. Elément de la réforme : intégrer la sécurité dans les secteurs prioritaires. Dit comme ça, ça prête à sourire, tant la manœuvre est grossière. Pourtant, il est vrai que des problèmes sécuritaires existent, en raison des tensions avec le Soudan voisin, et de l’émergence d’une force rebelle dans le pays, décidée à en découdre avec le président Idriss Deby. Face à cette situation de crise, la Banque Mondiale (qui n’a jamais caché, d’ailleurs, l’existence de ces tensions) est confrontée à une sorte de dilemme du bon samaritain. Une chose est de reconnaître que la mauvaise gestion des dirigeants est défavorable à la paix civile, une autre est de prendre la décision de sanctionner financièrement un Etat souverain en pleine crise intérieure. C’est pourtant cette ligne dure que suit, pour l’instant, le nouveau président de l’institution Paul Wolfowitz, qui s’apprête à geler ses versements au Tchad. Son objectif est manifestement de se bâtir une réputation d’inflexibilité, qui peut être payant à long terme si elle rend crédible les menaces de sanctions. Cette position est-elle tenable ? Est elle souhaitable ? Je suis incapable de répondre à ces questions, mais ce que nous montrent, hélas, ces péripéties d’une loi modèle, c’est que la formule magique pour lutter contre le sous-développement n’a toujours pas été trouvée. Tanstaafl…