Avant tout, bienvenue à leconomiste dans l’écono-blogosphère francophone, toi, au moins, tu me comprends. Merci aussi pour les quelques références académiques que tu donnes dans ton billet, et que j’avoue humblement et honteusement ne pas connaître. Il y a longtemps que j’ai mis l’économie de la culture dans la liste des domaines auxquels il faudra que je m’intéresse un jour, mais, chienne de vie, j’ai pour l’instant toujours repoussé à plus tard.

L’échange entre Gus, AD et Vulgos d’une part, et de la critique de EL d’autre part, m’ont fait mieux comprendre ce qui ne me plaisait pas dans ce billet, et qui lui a valu ces longs mois de mise à l’écart : au lieu d’essayer de le structurer comme un billet d’analyse économique, je l’ai bâti comme un recueil de calembours. Or, je dois bien me résoudre à ma sinistre condition : la vanne, c’est pas mon fort (comme le dit mon ami Nelson… Mouarf :-D !!… hum… ).

D’une manière générale, j’ai toujours détesté les slogans politiques, d’où qu’ils viennent, d’où une sale manie consistant à jouer au neuneu avec un ton sarcastique en les prenant au pied de la lettre, pour démontrer leur inanité. Cette démarche n’est pas la plus intéressante ni la plus constructive. Quoi qu’on puisse penser d’un slogan et de son caractère immanquablement réducteur, il cache souvent une idée ou une proposition sérieuse, et c’est la pertinence de celle-ci qu’il convient de questionner. Dans le cas d’espèce, plutôt que de m’attarder sur l’inconsistance formelle du slogan « la culture n’est pas une marchandise », j’aurais été mieux inspiré de discuter la validité d’un de ses équivalents sérieux, comme « la culture ne devrait pas être soumise aux lois du libre échange » ou « l’Etat devrait s’impliquer fortement dans l’industrie culturelle car le marché, en la matière, est peu à même de fournir une allocation de ressources socialement efficace ». Ce faisant, j’aurais probablement écrit un billet mieux structuré et plus cohérent. Je fais donc mon méa culpa

Ce que j’aurais dit, finalement, est un mélange de choses que j’ai déjà dites, d’autres rajoutées dans les commentaires, et quelques petites choses en plus. En vitesse :

Oui, il y a bien des externalités et des biens publics dans la culture. Il est certain que le climat culturel dans lequel évoluent les proches d’une personne ont une influence sur l’environnement culturel de cette même personne. Par ailleurs, une certaine création culturelle « élitiste » ou « underground » et non rentable peut avoir un effet positif, en terme d’inspiration, sur des artistes de diffusion plus large. On peut penser aux fondateurs du blues, dont bien peu ont connu gloire et fortune, mais dont l’œuvre a inspiré, de manière directe ou indirecte, la quasi totalité de la musique populaire occidentale depuis les années 50. Il existe une autre forme de bien public, dans l’activité culturelle : le maintien d’un patrimoine culturel. Comme d’habitude, ces externalités et biens publics empêchent le marché de produire une situation optimale, et nécessitent une intervention publique pour rapprocher l’équilibre de l’optimum. Cette intervention prend la forme de subventions et de financement directe de la transmission du patrimoine culture par l’éducation nationale, ce qui est parfaitement justifié, du point de vue de le théorie économique tout au moins.

Ceci étant posé, il convient de souligner qu’en matière de culture, les externalité sont d’une nature bien différente de celles qu’on cite généralement dans les cours d’introduction à l’économie publique (la fameuse usine A en amont qui pollue l’eau de la rivière, dégradant ainsi la rentabilité de l’usine B en aval qui utilise cette eau). En matière de création artistique, les externalités sont diffuses, indirectes, incertaines, et faiblement observables. Ces caractéristiques imposent de s’éloigner de la vision néoclassique standard de l’Etat, selon laquelle il serait un planificateur central bienveillant et omniscient, toujours en mesure d’imposer au marché une solution optimale. On est là au cœur du problème de la dissémination de l’information cher à Hayek. Selon Hayek, ce qui fait la force du marché par rapport à la planification, c’est qu’il fait prendre la décision par les détenteurs de l’information, c’est à dire les individus. Le système de prix permet de communiquer les informations entre les individus. Par exemple, si les capacités de production de pétrole diminuent, et/ou si la demande augmente, chaque consommateur va subir une hausse du prix, et va modérer sa consommation, plus ou moins selon ses préférences ou ses possibilités, et en faisant des économies d’énergie dans les usages qui lui paraissent les plus pertinents. Par ailleurs, les investisseurs y verront un signal qu’il est rentable d’accroître les capacités de production. Un planificateur central ne pourra jamais, selon Hayek, centraliser toutes les informations (sur les préférences de chaque individu, sur la technologie et la disponibilité des ressources) nécessaires à l’établissement d’une allocation efficace des ressources. D’où l’importance, selon lui, du système de prix, et donc du marché. Les deux problèmes de ce raisonnement sont 1) qu’il sous-estime, dans certains cas, les capacités d’information de l’Etat, et 2) qu’il néglige les phénomènes qui nous intéressent ici, à savoir les externalités. Le marché ne permet pas de valoriser correctement des biens sujets à des effets externes. Mais cette faiblesse du raisonnement de Hayek fait contrepoids, en quelque sorte, à celle du raisonnement néoclassique traditionnel, selon lequel la planification est soit mieux que le marché (présence d’effets externes et biens publics), soit équivalente (équilibre walrasien ou marshalien standard).

On peut mélanger les deux approches grâce au graphique suivant :

En abscisse figure la complexité de l’information, et en ordonnée l’importance des effets externes. J’ai arbitrairement divisé le cadrant en trois zones A, B et C, mais il y en a en fait un continuum. Il me semble qu’on peut dire que le cadre A est celui de la supériorité de l’Etat : si les externalités sont très importantes, le marché va très mal évaluer la valeur sociale des biens concernés. Par ailleurs, si l’information est relativement simple, l’Etat n’aura guère de difficulté à proposer une allocation efficace des ressources. C’est, par exemple, le cas de certaine produits polluants, dont on connaît bien les effets et les substituts. A l’inverse, lorsqu’on est dans la partie C, le marché est plus efficace car la décision est décentralisée et concerne essentiellement l’individu qui la prend.

Le problème de l’industrie culturelle, est qu’elle se situe très à droite, et probablement moyennement en hauteur. Elle est sans doute à la frontière entre la zone C et la zone intermédiaire B, pour laquelle les vertus respectives de la planification et du marché sont difficiles à départager.

Au fond, mon hostilité au slogan « la culture n’est pas une marchandise » est davantage une question de mesure que de principe : il me semble que la tendance est à surestimer les effets externes, et à sous-estimer la complexité de l’information, qui tient à la diversité des goûts et au caractère diffus des influences.

Ce graphique va me permettre également de résoudre le paradoxe apparent que relève EL dans mon billet : selon lui, il est incohérent de mépriser certains éléments de la culture populaire tout en louant les vertus du marché pour distinguer le bon du mauvais en matière de création artistique. En fait, je voulais faire le distinguo entre deux éléments constitutifs de ce qu’on appelle généralement « La culture » :

D’un côté, il y a la culture comprise comme « instruction ». La culture est un ensemble des connaissances fondamentales jugées indispensables pour se situer dans l’histoire de l’humanité, penser la société, etc. Cette culture-là relève de la zone A, c’est-à-dire de l’Etat. A peu près personne ne le conteste. Je n’ai jamais entendu une association de contribuables en colère protester contre l’enseignement de Molière ou de Kant dans les établissements financés par les impôts de ses adhérents. Il est sans doute bénéfique pour la société qu’un grand nombre d’individus acquièrent de telles connaissances, bien que le marché ne produise que de faibles incitations à les acquérir. Par ailleurs, l’information est relativement simple, car il n’est pas très difficile, malgré d’inévitables débats, d’établir une liste des auteurs classiques indispensables, des grands évènements et grandes périodes de l’histoire, des philosophes les plus marquants, etc.

D’un autre côté, il y a la production artistique actuelle. En la matière, les externalités semblent bien plus faibles, dans la mesure où il existe de fortes incitations à créer, et la diversité des goûts est telle que l’on semble clairement ici dans la zone C. Par ailleurs, le temps n’ayant pas fait son œuvre, il paraît impossible de dire qui, parmi les artistes actuels, sera le Victor Hugo ou le Salvador Dali du 21ème siècle. Mais est-ce bien grave ? La plupart des génies, dans l’histoire, ont pu vivre de leur art, et ont pu créer. Le problème vient de ce que ça ne soit pas toujours le cas. Qui peut affirmer qu’il n’y a pas, dans telle usine textile sur le déclin, un vieil ouvrier fatigué qui aurait révolutionné la danse contemporaine s’il avait été subventionné à 20 ans pour monter un ballet ? Une telle situation est à la fois injuste et inefficace. Pourtant, est-il possible de l’éviter ? Une solution serait de subventionner absolument toutes les personnes qui le souhaitent, afin d’éliminer le risque de passer à côté. Mais cette attitude reviendrait à attribuer une valeur quasiment infinie à toute œuvre artistique majeure potentielle. Il est probable qu’une analyse coût avantage ne plaide pas en faveur d’une telle politique de subvention universelle.

Une autre solution consiste à prendre parti. A l’image des mécènes d’hier, le ministère de la culture peut se mettre en quête de génies incompris, et de les financer de manière exclusive. Mais à la différence des mécènes d’hier, le ministère de la culture n’engage pas ses deniers propres, ce qui pose un problème d’agence : est-il vraiment incité à miser sur les bons chevaux de manière exclusive ? C’est de ce point de vue que, comme s’accordent à le remarquer les commentateurs du billet précédent, la politique culturelle de la France est détestable. Elle semble, en effet, refuser de rendre des comptes, au prétexte que tout est culturel, et qu’on ne peut pas critiquer la création actuelle, dans la mesure ou rien ne permet d’affirmer que ce qui nous paraît abject et dépourvu de talent aujourd’hui ne sera pas la clef de voûte du patrimoine culturel de demain.

Au final, l’attitude la plus rationnelle, quand on tient compte simultanément des effets externes et de la complexité de l’information, consiste sans doute, de la part de l’Etat, à se concentrer sur la transmission d’un patrimoine culturel établit et évident, et d’admettre les limites de ses capacités à faire mieux que le marché pour découvrir les génies contemporains. Cela n’implique pas une disparition des aides à la création, mais quand celles-ci prennent le contre-pied des choix du public, leur pertinence devrait être plus évidente.